Podcast Summary
Le Cours de l'histoire – Mondes ruraux, une histoire de femmes : Travailleuses immigrées, une autre histoire de la main-d’œuvre agricole
Host: Xavier Mauduit
Guests:
- Sylvie April (Professeure émérite d’histoire contemporaine, Université Paris-Nanterre, co-directrice de Polonaises au champ)
- Natacha Lillo (Maîtresse de conférence en histoire contemporaine, Université Paris-Cité, spécialiste des migrations espagnoles)
Date: 25 février 2026
Épisode en un coup d’œil
Cet épisode met en lumière l’histoire peu racontée des travailleuses immigrées – polonaises et espagnoles – dans l’agriculture française au XXe siècle. À contre-courant du regard habituel sur une immigration surtout masculine et industrielle, il s’agit ici de saisir le rôle, les conditions de vie et de travail, et la vulnérabilité de ces femmes venues seules ou en famille travailler dans les fermes françaises. S’appuyant sur lettres, archives, et enquêtes, l’émission explore aussi l’encadrement légal, les stéréotypes, l’isolement, les violences, mais aussi les solidarités créées ou non.
Principaux thèmes & points discutés
1. Contexte et diversité des migrations agricoles féminines
- Après la Première Guerre mondiale, la France manque cruellement de main-d’œuvre agricole, accentuant l’appel à l’immigration, notamment polonaise et espagnole.
- "La grande immigration, comme on l'appelle, c'est une immigration plutôt d'élite, après des mouvements révolutionnaires..." (Sylvie April, 03:11)
- Les migrations varient selon l’origine (pays, région, village), la temporalité, l’aspect individuel ou familial, et le genre.
Polonaises
- Essor après 1919 (création de la Pologne) : conditions rurales difficiles, micro-propriété, exode vers la France, mais aussi Allemagne et États-Unis (02:22).
- Principalement recrutées via la Société Générale d’Immigration, en général femmes seules pour des contrats courts (16:58 ; 34:19).
- Systèmes d’accueil, contrôle à l’arrivée, et dissémination dans de petites fermes isolées.
Espagnoles
- Mobilité ancienne, surtout marquée à partir de la guerre de 1914, grande vague pour les vendanges et autres besoins agricoles (04:27).
- Migration essentiellement familiale : "Une Espagnole ne part jamais seule" (Natacha Lillo, 15:04). Chaînes migratoires, forte natalité en France (15:04).
- Regroupement dans certaines régions, communautés, mariages endogames, reproduction culturelle et linguistique (30:47 ; 33:59).
2. Encadrement légal et différences France–Pologne/Espagne
- Polonais : Convention de Varsovie 1919, migration très encadrée, droits à salaires égaux, protection théorique des personnes (12:39 ; 12:53).
"C’est une migration qui est organisée... Les salaires doivent être les mêmes pour les Français et les Polonais..." (Sylvie April, 12:53)
- Espagnols : Refus espagnol des conventions bilatérales d’émigration, sauf exception tardive (1933/1936) mais peu appliquée (14:06).
"L’Espagne n’a toujours refusé de signer ce genre d’accord, parce qu’en fait l’Espagne était contre l’immigration..." (Natacha Lillo, 14:06)
3. Le vécu des travailleuses et la vie au travail
Travailleuses polonaises
- Recrutement direct, isolement renforcé : femmes dispersées dans de petites fermes françaises, souvent seules, supportant la dureté du travail agricole et des relations d’employeurs peu bienveillants (34:19 ; 38:35).
- Contrats détaillent les tâches (vachère, traite, ménage), journées interminables (37:06 ; 38:13).
"La Polonaise est considérée comme robuste. [...] On peut la faire venir et elle fera un travail d’homme pour un salaire de femme." (Sylvie April, 37:06)
- Isolement et souffrance, harcèlement sexuel fréquent, grossesses non désirées, recours difficile à la famille ou à la justice (38:35 ; 40:57).
Travailleuses espagnoles
- Souvent accompagnées de famille, réseaux de soutien communautaire (30:47). Les enfants scolarisés facilitent l’intégration.
- Spécificité méditerranéenne – patriarcat fort, contrôle social du père, faible émancipation au sein des familles, mais solidarité plus marquée.
"Les femmes, elles n'ont jamais vraiment parlé français. [...] Parce qu'il y en a toujours un qui parle un peu mieux que les autres et qui va faire l'interface avec les patrons." (Natacha Lillo, 30:47)
4. Sources, voix, et invisibilité
Les archives épistolaires polonaises
- Lettres conservées par Julie Duval, assistante sociale pionnière, permettent de saisir le vécu de femmes peu alphabétisées, parfois en détresse absolue (20:25 ; 23:36).
"Elles savent écrire, mais elles sont à peine alphabétisées. [...] Les lettres sont des bouts de papier, souvent." (Sylvie April, 20:51)
- Exemple bouleversant :
"Il la maltraite tellement, la frappe. [...] Que la nuit, y a pas courant s'accoucher pour pas avoir mal. Ils font plus qu'elles l'abattent, elles lui prennent sa santé. Ils sont méchants ici les Français avec les servantes polonaises." (Lettre lue, 22:00)
- Exemple bouleversant :
- Rôle clé de Julie Duval, "maman" du réseau, à la fois soutien social et relais institutionnel (23:36–27:43).
"Julie Duval [...] s'est pris d'intérêt, de passion même pour ces femmes qu'elle a essayé de défendre et elle va vraiment passer sa vie, son temps donc à les défendre..." (Sylvie April, 23:36)
Les témoignages espagnols
- Les archives issues de familles, d’associations, et les travaux ethnographiques complètent la compréhension.
5. Conditions de vie, souffrances, violences
- Travail épuisant : journées de 4h à 22h, de multiples tâches, et maltraitances.
- Violences physiques et sexuelles :
- Nombreuses grossesses non désirées, manque de solidarité féminine dans les fermes, recours impossible à la police.
- Exemple dramatique :
"Il ne m’a pas laissée tranquille du tout. Mais il est venu chez moi, et moi je... il m’a prise de force... Je vais me pendre ou me noyer?" (Lettre de Maria Bistua à Julie Duval, lue à 43:40) - Beaucoup d’enfants confiés à des nourrices ou abandonnés.
"Une vache qui accouche d'un petit veau, on le garde [...] Là on explique à la Polonaise qu'elle ne peut pas le garder." (Sylvie April, 44:48)
6. Regards, racisme et stéréotypes
- Racisme et mépris social présents, renforcés par la presse nationaliste et les discours xénophobes, mais différenciés selon localité et contexte.
"Tourbe de plus en plus grouillante, plus en plus fétide… crasse napolitaine, guenille levantine, tristes puanteurs slaves, freuse misère andalouse..." (Lecture d’un article de Gringoire, Henri Béraud, 50:29)
- Pour les Espagnols, insistance sur la classe davantage que la race, insultes courantes ("Espagnol de merde"), stéréotypes sur le « travail d’Espagnol » (48:21).
7. Intégration, retours, et deuxième génération
- Polonaises : Mariages mixtes très rares, certains espoirs de mobilité, beaucoup d’inconnues sur la suite de leurs trajectoires ; nombre de retours, mais aussi installation (56:24).
- Espagnols : Peu de retours surtout après 1936 à cause du franquisme ; installation marquée, mariages endogames de première génération, nombreux mariages mixtes à partir de la seconde (54:16).
"Les gens qui sont venus à partir de 15 ne retournent pas. [...] Après c’est le franquisme... Donc les gens vont pas retourner non plus." (Natacha Lillo, 54:16)
Citations marquantes & moments clés
-
Isolement et détresse
"Je voudrais tant avoir quelqu’un auprès de moi. Je suis tellement triste. Je suis si seule. Tout est vide autour de moi."
(Lettre à Mme Duval, citée par B, 29:10)"Je vous écris, et il me semble que vous êtes ma mère. Je voudrais vous tendre la main, mais la porte qui nous sépare est trop haute."
(Anastazika, citée par Mme Duval, 29:10) -
Violence et tragédie
"Il m’a prise de force en me criant dessus, et il m’a violée. Qu’est-ce que je vais devenir maintenant, pauvre de moi ? Je vais me pendre ou me noyer ?"
(Lettre de Maria bistua, 43:40) -
Stigmatisation
"Espagnol de merde. [...] On va avoir une formule qui va être travail d’Espagnol, travail mal fait..."
(Natacha Lillo, 48:21)"Ma Polonaise ne veut pas manger, elle n’aime pas ce qu’on lui donne à manger..."
(Sylvie April, 51:57)
Timestamps des moments essentiels
- 02:22 – Les origines de l’immigration polonaise, difficultés économiques post-1919
- 04:27 – Migrations espagnoles, vendanges et impact de la guerre de 1914
- 12:39 – Convention de Varsovie, politique d’émigration polonaise
- 15:04 – Immigration familiale espagnole, forte natalité en France
- 20:25 – Lettres et archives polonaises; alphabétisation précaire
- 22:00 – Lecture bouleversante d’une lettre de plainte (Véronica)
- 23:36 – Portrait et rôle de Julie Duval
- 38:35 – Conditions de travail et douleurs exprimées dans les lettres
- 40:57 – Question du harcèlement sexuel, silence et recours difficile à la police
- 43:40 – Lettre témoignage d’un viol, tragédie et isolement
- 48:21 – Stigmatisation raciale et classes dans les campagnes pour les Espagnols
- 54:16 – (Non-)retour des familles espagnoles après la guerre
- 56:24 – Rares cas de mariages mixtes polonais, destin incertain
Conclusion
Cet épisode éclaire la face cachée et genrée de l’histoire rurale française : celle des milliers de femmes immigrées, invisibilisées, souvent isolées, qui ont participé à l’effort agricole dans des conditions souvent indignes, sur fond de racisme, de violence et d’exploitation mais aussi, parfois, d’espoir d’intégration. Les parcours des polonaises au champ et des familles espagnoles révèlent la complexité de la migration rurale, la force des archives épistolaires pour donner voix à ces femmes, et la nécessité d’écrire une autre histoire des mondes ruraux.
Pour approfondir (livres cités)
- Polonaises au champ (Sylvie April, Marilla Laurent & Jeannine Ponty)
- La Petite Espagne de la plaine Saint-Denis (Natacha Lillo)
- Les réprouvés (Sylvie April & Delphine Diaz)
- La vie des femmes dans les campagnes (dir. Clémence Carden-Rossfelder)
Un épisode riche, poignant et incontournable pour qui s’intéresse à l’histoire du genre, des migrations rurales et des mondes du travail.
