
1639, révolte des Nu-pieds. Antifiscal, tu perds tes souliers
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Philippe Hamon
Transculture.
Pierre Goubert
Le cours de l'histoire.
Philippe Hamon
Xavier Mauduit.
Xavier Mauduit
La vérité,
Victor Lucien Tapier
Et que tout au long de ces 18 années de gouvernement, Richelieu a rencontré des obstacles de plus en plus grands.
Pierre Goubert
Il ne s'agit pas du tout dans la révolte normande de Marginaux.
Il y a en grande partie la révolte du petit pays contre l'État.
Et au fond, selon les mots de Richelieu, il fallait faire exemple et remettre la Normandie dans l'obéissance.
Xavier Mauduit
Remettre la Normandie dans l'obéissance, d'accord, mais qu'est-ce que la Normandie? Brice Evin, bonjour.
Raphaël Lalloum
Bonjour.
Xavier Mauduit
Nous sommes au XVIIe siècle en Normandie, au début du XVIIe siècle, en 1639 précisément. Nous sommes où en fait à ce moment-là? C'est le duché de Normandie, mais quel rapport avec le royaume de France?
Brice Évin
C'est la province de Normandie, province de Normandie qui est depuis quelques siècles dans l'état royal, une province que l'on désigne comme riche et populeuse alors, une province qui est essentielle pour la couronne. On considère que c'est probablement la province qui participe le plus à l'impôt royal, une province qui est divisée en trois généralités, généralité de Caen, d'Alençon, de Rouen. Une province, une province fiscale, une province ecclésiastique, une province avec un tribunal d'appel suprême qui est le parlement de Rouen mais on est à l'époque moderne donc on est dans une France mosaïque comme dit Guy Sopin effectivement et la Normandie n'échappe pas à la règle donc malgré cette province vous avez effectivement une multitude de circonscripts sur une multitude de droits différents on ne paye pas l'impôt de la même façon d'un endroit à l'autre de la Normandie Et en cela, elle est représentative de la France d'ancien régime.
Xavier Mauduit
Vous êtes maître de conférence en histoire moderne à l'université de Caen-Normandie, vous venez de le dire. C'est une province riche, parce qu'on y produit beaucoup, ce qui veut dire qu'elle offre aux souverains beaucoup d'impôts aussi. C'est très intéressant, on peut lire que ça représente un quart des recettes du royaume de France.
Brice Évin
Oui, un quart a priori des recettes du royaume de France. Effectivement, une des provinces qui participe le plus à l'impôt royal. Un historien qui s'appelle Philippe Gougard avait parlé de premier gisement fiscal de la France pour évoquer la Normandie. Pactole fiscal du royaume, effectivement. C'est dans cela une province tout à fait essentielle.
Xavier Mauduit
quand en 1639 éclate une révolte, elle est datée précisément cette révolte-là, le 16 juillet 1639, nous sommes à Avranches, on n'est pas très loin de la Bretagne à ce moment-là, nous sommes dans une des régions particulières de la Normandie, vous l'avez dit, c'est une mosaïque la Normandie, le fait que ce ne soit pas loin de la Bretagne ça peut être intéressant du point de vue des impôts, parce que l'impôt qui préoccupe beaucoup à ce moment-là c'est la gabelle, l'impôt sur le sel, d'ailleurs les Bretons ils sont avantagés.
Brice Évin
Absolument, les bretons sont tout à fait avantagés puisqu'ils ne payent pas l'agabelle du tout. Quand on regarde les cartes, je vous ai mis une carte, ça marche pas trop la radio, mais une carte de Mireille Toudry justement sur l'agabelle et on voit que la Bretagne effectivement pour un minot de 48 kilos paye 2 livres. le sel alors que lorsqu'on passe la frontière du men, on arrive à plus de 58 livres, donc il y a un écart de 30 entre la Bretagne et le men par exemple. Alors pour ce qui est de la Normandie, la Normandie mosaïque, vous avez tout l'est de la province qui est sous le régime de Grande Gabelle, donc qui paye plein pot si je puis dire, l'impôt sur le sel, et tout l'ouest de la province, une espèce de grande manche si vous voulez, pour représenter les choses, qui bénéficie d'un privilège, du privilège dit de Carbouillon. Et donc, qui paye beaucoup moins cher son sel parce que c'est un territoire qui produit le sel. On produit du sel dans les salines, autour d'Avranches, autour du Mont-Saint-Michel.
Xavier Mauduit
Oui, elle est très claire cette carte. C'est vrai qu'en Bretagne, les Bretonnes, les Bretons, nos casse-baisses, ils l'ont leur sel, donc il n'y a pas besoin de leur facturer. Quant au Cotentin élargi, on voit qu'il y a une partie du calvado, c'est le carbouillon. Pour le reste, c'est très cher. Mais la carte est drôlement intéressante parce qu'on voit qu'il y a des jonctions très nettes entre des territoires où le sel n'est pas cher, pour le dire simplement, et d'autres territoires où c'est très cher. Dites donc, ça doit inciter déjà à la contrebande, ce genre de chose.
Brice Évin
Ça incite à la contrebande, au faussonnage, à toute une économie informelle qui se développe, effectivement, avec ces écarts considérables, de 1 à 4 entre l'Ouest et l'Est de la Normandie, de 1 à 30 entre la Bretagne et le Maine. Donc vous avez toute une économie informelle qui se met en œuvre, qui se met en place, et qui est aussi évidemment essentielle pour beaucoup de monde.
Xavier Mauduit
Avec nous aujourd'hui dans le cours de l'histoire, Philippe Hamon, bonjour. Bonjour, professeur émérite d'histoire moderne à l'université Rennes 2 et nous évoquons ici cet impôt sur le sel, la gabelle avec les tensions qu'il provoque. La révolte des Nupiers en Normandie en 1639 est fascinante à étudier et nous allons en parler pendant une heure dans le cours de l'histoire. Il faut quand même la replacer sur un mouvement beaucoup plus vaste, des contestations. On va dire que cette longue période du XVIe, du XVIIe siècle et encore après est émaillé de révoltes. C'est quelque chose de très courant les révoltes paysannes.
Philippe Hamon
Alors les grandes révoltes paysannes ne sont peut-être pas si courantes que ça, mais elles ont déjà presque un siècle de durée à l'époque qui nous concerne ici en 1639. Les premières grandes révoltes antifiscales de l'époque moderne ont eu lieu dans le sud-ouest en 1548, ce qu'on appelle la révolte des Pitots. Et le cycle des révoltes, le cycle des grandes révoltes s'est accéléré en France au milieu des années 1630 précisément, dans le sud-ouest et en Normandie pour celles qui nous concernent. en lien direct avec la question de la pression fiscale, puisque en 1635 le Royaume de France est entré en guerre définitivement contre les puissances Habsbourg, on en reparlera sans doute. Et donc cette période, ce passage à la guerre qui coûte extrêmement cher se manifeste par une augmentation spectaculaire de l'ensemble des impôts. et elle entraîne presque immédiatement une multiplication des grandes révoltes antifiscales, par exemple la révolte des Croquants dans le sud-ouest en 1636 et notre révolte des Nupiets de 1639 se situe dans cette continuité parce que la monarchie d'une part augmente les taux des différents impôts qui existent déjà, la taille va être multipliée par pratiquement cinq en l'espace de moins de dix ans, et puis elle cherche, ou elle l'est accusée de chercher à grignoter ses privilèges, ses statuts particuliers dont Bricevain a parlé tout à l'heure, et c'est un des problèmes qui menacent ou menaceraient nos bannormands en 1639.
Xavier Mauduit
Philippe Hamon, quand vous parlez de ces révoltes fiscales, c'est intéressant. Ce mot fiscal, ça couvre plein de réalités et des impôts divers. On a déjà cité la gabelle, vous venez de citer la taille. Est-ce qu'il y a une différence de perception dans ces impôts-là? Est-ce que certains impôts conduisent à des colères plus que d'autres?
Philippe Hamon
Alors globalement, si on veut simplifier, ce n'est pas tant la taille qui suscite des révoltes que l'ensemble des impôts dits indirects, impôts sur la consommation, impôts sur les circulations, et en particulier la question de la gabelle, de l'impôt du sel, pour les raisons aussi que Bricevin a dit tout à l'heure, c'est-à-dire que la diversité, les écarts de taux de gabelle suscitent à la fois des sentiments de protection, Ceux qui bénéficient des taux les plus avantageux cherchent à les conserver. Et donc ils s'inquiètent. Ils s'inquiètent régulièrement du risque de voir ce privilège, ce taux avantageux prioritaire, voir cette exemption complète comme c'est le cas breton que vous avez évoqué tout à l'heure, et bien être remis en cause. Et c'est sans doute ce qui suscite le plus au cours de la période de mobilisation.
Xavier Mauduit
C'est Gilbert Dunoyer de Segonzac qui nous passe le sel.
Gilles Bernouillet
Alors cette gabelle c'était une invention géniale parce que c'était une taxe redoutable. Elle taxait d'abord un produit de première nécessité. Tout le monde est obligé d'acheter du sel. elle instaurait une double taxe, une taxe à la production, une taxe à la vente, et pour couronner le tout, elle donnait aux gens une obligation d'achat. On était obligé d'acheter dans les greniers à sel officiels tant de kilos de sel chaque année. Et il faut savoir que jusqu'au 18e siècle, ça a été, dans la recette fiscale du pouvoir central, ça a été un pourcentage, je ne veux pas m'avancer de chiffres, mais un pourcentage considérable.
Xavier Mauduit
Gilles Bernouillet de Saugonzac, professeur à l'université Louis Pasteur de Strasbourg qui nous parle de la gabelle. Brice Evain, on a ici une présentation de la gabelle, il faut rappeler que le sel c'est un élément indispensable pour la conservation des aliments, c'est pas juste pour saler les plats. Et dans ce qu'on vient d'entendre, il y a l'impôt à plusieurs étapes. Il y a la production, l'achat, le stockage, il y a de l'impôt partout. Dans le cas de la région d'Avranches, en Normandie, là où éclate la révolte des Nupiers, il y a une production de sel dans le coin.
Brice Évin
Absolument, on produit du sel, effectivement, on a des salines autour. du Mont-Saint-Michel dans la région d'Avranches. Et tout ce territoire, effectivement, bénéficie alors du privilège de carbouillons. Ils ne sont pas dans le régime de grande gabette, c'est-à-dire qu'il y a un quart de la production qui est captée par la monarchie, donc c'est pas rien. Mais ensuite, le sel peut être acheté, vendu librement. Donc c'est absolument essentiel. Et le projet qui est mis en oeuvre en 1839 par la monarchie, c'est justement d'élargir à toute la Normandie ce système de grande gabelle. Donc concrètement, concrètement, ça veut dire pour les populations une multiplication par 4 du prix du sel. C'est ce que dit Myriam Touzeri qui a travaillé là-dessus dans son livre Payez pour le roi. Donc c'est pas rien. Multiplication par 4 du prix d'un produit qui, vous l'avez dit, est de première nécessité, une ressource précieuse parce que, en particulier, ça permet de conserver les aliments. Et puis, c'est aussi un danger, une menace pour tous les producteurs de la région. Un texte du temps qu'on a trouvé dans ce qu'on appelle les manuscrits de Pierre Séguier. Alors Pierre Séguier, c'est le chancelier de France, il a conservé beaucoup de textes autour de la révolte des Nupiers, c'est pour ça qu'on la connaît assez bien. Un texte du temps, donc par un connaisseur assez précis des réalités bas normandes, dit que le sel mobilise entre 10 à 12 000 personnes autour d'Avranches. C'est 10 à 12 000 personnes qui vivent du sel. Donc vous voyez, c'est un enjeu considérable. Et ce projet de la monarchie, ce n'est pas effectivement juste quelqu'un qui a un peu d'argent en plus sur du sel, c'est toute une industrie en réalité qui est menacée par ce projet de grand Gabel. autour de la branche.
Xavier Mauduit
Et puis faut replacer le contexte cette révolte des Nupiers en 1639. Philippe Hamon, qu'est-ce qui se passe à ce moment-là? Donc au pouvoir c'est Louis XIII mais enfin est-ce que c'est vraiment Louis XIII?
Philippe Hamon
Alors oui, au pouvoir évidemment, ce que vous voulez me faire dire c'est que c'est Richelieu. Mais Richelieu n'est au pouvoir que dans la mesure où il a la confiance de Louis XIII. Pas d'erreur, le roi c'est Louis XIII et Richelieu dirige la politique du royaume mais sous la responsabilité de Louis XIII. Et comme je le disais tout à l'heure, ils ont fait le choix ensemble en 1635 d'entrer en guerre, c'est la France qui a déclaré la guerre au Habsbourg d'Espagne en 1635, et puis la guerre avec les Habsbourg d'Autriche s'y est jointe en 1636, et les opérations militaires sont, on va dire de façon euphémistique, compliquées en 1639. Non seulement ça coûte extrêmement cher, mais les résultats ne sont pas encore là. Donc, la tension au centre du pouvoir politique est grande, d'autant plus que, malgré la poigne de fer de Richelieu et la confiance que lui accorde Louis XIII, il y a un certain nombre de réticences, même au sommet, et a fortiori dans les provinces, face à cette politique de guerre étrangère qui pose des problèmes logistiques, qui pose des problèmes pratiques, puis qui pose aussi des problèmes, j'allais dire, idéologiques. C'est une guerre entre catholiques avec des alliés protestants, donc c'est compliqué. Alors on ne sait pas évidemment comment tout cela peut être réverbéré jusque sur les côtes du Cotentin ou à Avranches, mais clairement c'est une période de fortes tensions du sommet aux contribuables locaux, si j'ose dire.
Xavier Mauduit
Oui, avec la volonté de taxer les régions les plus riches bien entendu, on l'a dit, la Normandie est ainsi riche au lieu.
Victor Lucien Tapier
La vérité est que tout au long de ces 18 années de gouvernement, Richelieu a rencontré des obstacles de plus en plus grands, parce qu'il faut bien se rendre compte que sa politique étant une politique très exigeante, demandait d'une part l'abandon constant des intérêts particuliers dont il avait reconnu au départ le caractère dangereux et nocif pour l'État et pour la nation. Mais d'autre part, sa politique étant très exigeante, demandant de plus en plus de sacrifices à l'intérêt particulier, a suscité des oppositions renaissantes. Par exemple, les révoltes populaires, bien loin de diminuer pendant que Richelieu est au pouvoir, se multiplient et s'accusent. L'état général du pays est un état de tension. Il ne faut pas oublier qu'à partir de 1635, c'est un pays en guerre. que Richelieu dirige et il établit incontestablement une manière de dictature de guerre qui est différente de l'absolutisme normal. Il a donné à la pratique de l'absolutisme un caractère beaucoup plus sévère, beaucoup plus dur et beaucoup plus lourd pour l'ensemble de la nation, d'où les oppositions renaissantes.
Xavier Mauduit
Victor Lucien Tapier, historien moderniste qui nous parle depuis l'année 1967, Philippe Hamon, dans cette évocation de l'absolutisme avec un caractère particulier sous Richelieu. On entend presque une dictature militaire. On a ici quand même un regard apporté sur la politique de Richelieu dans sa volonté de maintenir le territoire, de casser les possibles résistances locales. Et là je pense plutôt aux aristocrates et pas du tout aux gens du peuple. Richelieu a démenté déjà plein de châteaux à ce moment-là.
Philippe Hamon
Alors c'est vrai que Richelieu mène une politique qu'on pourrait peut-être qualifier d'autoritaire plutôt. Alors la vision de Victor Lucien Tapie date un peu, c'est-à-dire qu'on voit dans son vocabulaire évoquer l'intérêt supérieur de la nation et ce genre de valeurs qui sont tout à fait légitimes mais qui correspondent sans doute que partiellement à la vision que les hommes du XVIIe siècle pouvaient avoir à la fois de la situation politique et des éléments concrets de l'exercice de leur pouvoir. Mais ce qui est clair, en revanche, c'est que pour des raisons essentiellement pratiques, je ne pense pas qu'il y ait forcément un projet politique construit d'éradication des privilèges. La monarchie est fondée là-dessus. La monarchie est fondée sur l'exercice de la justice et le respect des privilèges des sujets. Les sujets obéissent au roi dans la mesure où il en rend justice et où il les respecte. En revanche, il y a un état d'urgence, je préférerais peut-être ça à dictature militaire, un état d'urgence matériel et financier qui fait que du sommet de la hiérarchie, y compris à l'échelle du pouvoir central, de l'aristocratie, etc. et bien la mobilisation est forte et elle suppose qu'au moins en partie les sujets s'investissent dans cet effort volontairement pour certains et contraints pour beaucoup.
Xavier Mauduit
Oui, quand la contrainte est là et qu'elle ne plaît pas, qu'elle pèse beaucoup, il se passe des choses. Et c'est le cas le 16 juillet 1639 à Avranches. Brice Évin, qu'est-ce qui se passe ce jour-là?
Brice Évin
Alors le 16 juillet 1639 à Avranches, on peut retracer assez précisément l'événement grâce justement à ce que j'évoquais tout à l'heure, les manuscrits du chancelier Seyer, plein de rapports d'officiers, de notables locaux qui permettent de bien retracer l'événement. Le 16 juillet 1639, on sait que la ville, on voit que la ville d'Avranches est en tension depuis quelques jours. Très concrètement, il y a cette rumeur qui est vraie, cette rumeur d'instauration de la Gabelle. Et on voit que la ville se défend, en quelque sorte, sous la houlette d'un personnage qui s'appelle Pontébert, le seigneur de Pontébert, un petit noble du coin. Concrètement, on surveille les entrées de la ville. On surveille les entrées de la ville parce qu'on craint l'arrivée d'un agent du roi qui viendrait promulguer, justement, cette avis d'imposition de la Gabelle. Donc on surveille les entrées. Le 16 juillet 139, on sait même que c'est un prêtre nommé Bastard et un personnage nommé Boniel dont on ne sait rien qui sont préposés justement à l'entrée de la ville, ils surveillent. Et le 16 juillet 139 arrive à Avranches, on est un samedi, on est un jour de marché, arrive un certain Charles de Poupinel, sieur de la Bénardière. Il vient de Coutence, donc on ne le connaît pas, probablement que ni Bastard ni Boniel ne le connaissent. Pas, ne le connaissent pas. Mais il a tout de l'officier qu'on recherche. Il a le profil type de celui qu'on cherche, celui qu'on craint, celui qui viendrait porter l'établissement de la Gabelle. Donc Bastard et Boniel le suivent. Jusqu'à son hôtel, jusqu'à son auberge, il sort un moment, ils vont fouiller sa chambre, c'est ce que nous disent en tout cas les papiers séguyés, ils vont fouiller sa chambre, et là, que trouve-t-il? L'édit d'imposition de Lagabelle, donc la rumeur circule, on ne sait pas exactement comment, mais l'information circule. En tout cas, le fait est qu'une heure et demie plus tard, les sauniers autour d'Avranches sont à Avranches, sont à Avranches, devant l'hôtel de Poupinel, criant contre le monopolier, le gableur, le maltautier, tous ces termes qu'on va retrouver durant toute la révolte, et qui sont des injures, des mots extrêmement insultants contre les agents du fisc. Bon, Poupinel sort de sa chambre, concrètement, et là, il est massacré par la foule, il est outragé de coups de pied et de poing, comme dit un texte du temps, il va mourir trois heures plus tard des suites de ses blessures, et la mort de Poupinel est le point de départ, effectivement, de la révolte des Nupiels.
Xavier Mauduit
Les saumniers, ce sont ceux qui travaillent dans les marais salants, ça veut dire qu'ils travaillent dans l'eau, donc ils sont peut-être pieds nus aussi déjà.
Brice Évin
Oui absolument, d'où le nom de Nupyé en partie.
Xavier Mauduit
Voilà, d'où ce nom de Nupyé avec cette ville d'Avranches qu'on peut présenter parce qu'elle est intéressante. Quand vous nous dites, Brice et Vin, que toutes les entrées sont surveillées, on a une ville fortifiée, encore en hauteur. Avranches, c'est une ville absolument magnifique, il faut y aller, c'est très très beau, c'est en hauteur. On y voit la baie du Mont-Saint-Michel.
Brice Évin
Absolument, c'est une ville fortifiée comme beaucoup de villes, comme toutes les villes à l'époque moderne. Et une ville qui est en hauteur, effectivement. Et donc, effectivement, on a surveillé les entrées de villes et ce Poupinel a été massacré. Alors juste, ce qui est peut-être intéressant, c'est de voir que c'est malgré tout une erreur. C'est-à-dire que Poupinel n'a rien à voir avec les dix établissements de la Gabelle. Il n'a rien à voir avec l'impôt. C'est un lieutenant au Présidial de Coutances. Donc, c'est un officier de justice. Il n'a rien à voir avec l'impôt. Et même en 1637, on voit qu'il a fait partie de ceux qui, à Coutances, ont lutté contre les nouveaux impôts. Donc, c'est une erreur. C'est une erreur Comme on parla d'inhumer
Françoise Leflocq
le corps de Poupinel, le peuple voulut l'empêcher, disant qu'il n'était pas juste que l'ennemi du pays y reçue aucun honneur. De sorte que les juges, à peine, purent obtenir qu'on l'enterre la nuit, sans cérémonie et sans prière. Mais lorsqu'on chercha dans ses papiers s'il n'y avait pas des mémoires pour la Gabelle, ceux qui faisaient cet office n'y en ayant point trouvé du tout, et reconnaissant l'erreur criminelle dont ils avaient été surpris, lui firent cet épitaphe. Passant, puisque tu veux apprendre qui repose près de cet hôtel, on t'assure que c'est la cendre du corps de Charles Poupinel. N'appelle l'acquaisisse cruelle pour avoir trempé dans sa mort, sa part qu'a été la gabelle sous la destinée de Boisdraud. Si quelques partisans s'arrêtent pour s'en informer plus avant, dis-lui que Jean Dupié s'apprête pour lui en faire tout autant.
Xavier Mauduit
Françoise Leflocq qui nous lisait cet épitaphe à Poupinel, nous sommes dans l'Avranchin à l'été 1639. Philippe Hamon, je profite de vous avoir pour essayer de saisir comment se construisent ces révoltes antifiscales parce que nous avons évoqué le pouvoir royal, Éric Choliot au plus près du pouvoir royal et puis il y a ces officiers locaux. Contre qui s'en prend-on en fait? Parce que c'est bien difficile à voir, il y a les gens qui sont là sur le terrain, c'est eux qui vont se prendre les coups. Mais est-ce qu'on accuse le pouvoir royal?
Philippe Hamon
Alors, de fait, vous avez raison de le souligner, les révoltés n'entrent pas dans une révolte contre le roi lui-même. Certains, alors pas forcément en 1639 pour les Nupiers, mais certains pourront s'en prendre peut-être aux mauvais conseillers, et mauvais conseillers ça peut monter jusqu'à Richelieu, mais c'est pas une remise en cause de l'autorité du roi lui-même. En revanche, vous avez raison de le souligner, Ce qu'il remit en cause, c'est l'action jugée mauvaise, excessive, de toute une série d'auxiliaires de la monarchie, et en particulier, ce que Brissema évoquait tout à l'heure, les monopoliers, les gableurs, les partisans. Alors on les appelle comme ça, ça n'a rien à voir avec la résistance, parce qu'ils signaient des traités avec la monarchie, des accords avec la monarchie qu'on appelle des partis. Des accords notariés qui organisent le prélèvement d'un certain nombre d'impôts. Et c'est eux qui sont prioritairement la cible, parce que ce sont eux les acteurs directs, ce que vous avez dit, de la mobilisation des fonds dans les provinces. Et même souvent, ce ne sont pas les grands financiers, les grands agents de la monarchie qui sont à Rouen peut-être, en Normandie, ou à Caen, ou a fortiori à Paris, ou à la Cour, ce sont les agents de terrain qui sont victimes. Et après que la révolte a explosé le 16 juillet 1739 à Avranches, on voit un certain nombre de lieux de prélèvement de l'impôt, bureaux des aides, bureaux des traites, être attaqués par les nus-pieds, pillés, un mauvais sort être fait à certains des auxiliaires, des agents de ce fisc qui travaillent en basse Normandie. Bon, la plupart réussissent à s'enfuir ou à se mettre à couvert, mais il y a quand même parfois des victimes, des blessés, parfois des morts. Et ce sont bien sûr ces agents de terrain qui sont les interlocuteurs directs des contribuables, qui sont, comme presque toujours, les premières victimes de ces révoltés, étant entendu qu'il n'y a pratiquement pas de ce qu'on pourrait appeler des forces de l'ordre. monarchiques présentes qui pourraient les protéger. Il n'y a pas de gendarmerie au sens actuel. Il n'y a pas d'armée au sens actuel qui stationnerait dans la province. Et donc la question du maintien de l'ordre se pose évidemment dans ce cas-là de façon criante.
Xavier Mauduit
C'est très important ce que vous venez de dire, Philippe Hamon. D'ailleurs, il n'y a pas les gendarmes tels qu'on les connaît aujourd'hui et même la marée chaussée, ce n'est pas encore ce système-là qui est en place qui permettrait au roi d'envoyer des gens pour protéger, par exemple, ce pauvre Charles Poupinel qui n'avait rien fait en soi mais qui se fait massacrer. C'est le début d'une révolte. Enfin, ça aurait pu en rester là, Bricevin, parce qu'on s'attaque aux messagers. D'ailleurs, c'est très intéressant l'idée de s'attaquer aux messagers. On sait bien que c'est sans doute pas ça qui va faire reculer le pouvoir royal. Mais peu importe. Charles Poupinel est massacré. Comment ça se passe par la suite?
Brice Évin
Le 16 juillet, on peut retracer encore assez précisément les choses. Le matin, effectivement, le début d'après-midi, Charles Poupinel est assassiné. Le soir, on voit que l'effervescence est encore dans la branche. L'après-midi, il y a un agent du fisc qui est pris pour cible. C'est un vrai agent du fisc cette fois-ci. Il est effectivement pris pour cible. Il arrive à s'en sortir parce qu'il est sauvé par par des habitants d'Avranches, mais leur maison est à Saïf, c'est un peu compliqué. Les sources nous disent qu'il y a à peu près 400 personnes, en gros, qui sont autour des parts du mouvement. Le soir, on voit effectivement les sélicieux, les futurs nupiés, en armes, criant contre les autorités, leur disant que si concrètement, Si les autorités décident d'agir, elles subiront des représailles. Et puis on voit que le mouvement fêtage d'huile, dès le soir, on voit que des petites paroisses à côté, la paroisse de Vins, de Saint-Léonard, à l'ouest d'Avranches, vont également se mobiliser contre les bureaux de droit en particulier, donc contre les bureaux d'impôts. Et l'émeute se poursuit ensuite à Avranches dès le lendemain le 17 juillet.
Xavier Mauduit
En tout cas, on reste dans l'Avranchin dans un premier temps. On voit bien parce que, comme vous l'avez dit Bricevin, la Normandie, mais comme tous les territoires de France, est une mosaïque. Ce qui vaut pour l'Avranchin, la région d'Avranches, ne vaut peut-être pas pour ce qui se passe juste à côté, le Bocage ou n'importe quelle autre région, jusqu'à quand? Pourtant, ça se propage.
Brice Évin
Ça se propage, ça se propage. On voit effectivement que dès le mois de juillet, fin juillet, début août, le mouvement va s'étendre juste en gros de Coutence à Donfront, Coutence à Vranche-Donfront, donc tout le sud-ouest de la Normandie. Et puis, progressivement, on va avoir ce qu'on peut appeler des répliques à Caen, à Rouen. Alors là, la question, c'est pas la Gabelle, parce que Caen et Rouen sont déjà soumis à la Gabelle. Mais c'est d'autres taxes qui vont servir de point d'entrée à des révolts qui vont durer qu'il faut être plus court, parce que c'est ça. Philippe Hamon disait tout à l'heure, à juste titre, qu'on n'a pas de force de l'ordre vraiment dans les campagnes. Dans les villes, on a une milice bourgeoise qui intervient plus rapidement. Donc ça dure quelques jours, mais on a malgré tout des épisodes très, très violents à Rouen ou à Caen.
Xavier Mauduit
Avec la question, mais qui sont ces nupiers?
Pierre Goubert
Il ne s'agit pas du tout dans la révolte normande de Marginaux. Il s'agit de catégories bien précises et d'un milieu d'ailleurs bien précis qui va rester absolument même replié sur lui-même finalement. Parce que quand on regarde la cartographie de la révolte des Nupiers, proprement dite, j'entends la révolte, n'est-ce pas, qui part de la région d'Avranches, on s'aperçoit que cette cédition, n'est-ce pas, n'a pas débordé une région qui est définie essentiellement par la fabrication du sel et les communes voisines de ces paroisses où l'on fabrique le sel et ça n'est pas allé au-delà. Donc on a bien l'impression, n'est-ce pas, que la communauté joue un très grand rôle et que la communauté voisine, qui n'est pas concernée par les mêmes problèmes, elle échappe tout à fait à ce vent de révolte. Ça m'a beaucoup frappé, ça. Et ça m'a semblé tout à fait caractéristique de cette révolte quand je vois, n'est-ce pas, qu'il y a des zones qui, semble-t-il, pourraient être gagnées, qui sont aussi malheureuses. Elles ont eu la peste, elles ont eu les impôts très lourds, les logements des gens de guerre, etc. Et elles ne sont pas gagnées par le mouvement parce que le problème c'est le privilège, le fameux privilège de fabriquer le sel. Il ne concerne pas la paroisse avoisinante donc elle n'est pas touchée.
Xavier Mauduit
Nous étions en 1972 avec Madeleine Foisy, l'historienne qui a été l'autrice d'un ouvrage sur la révolte des Nupiers et les réformes normandes de 1639. Philippe Hamon, dans ce qu'on vient d'entendre de la part de Madeleine Foisy, il y a cette idée de communauté, c'est ça aussi qui et peut-être à mettre en place pour saisir ces révoltes antifiscales. Avec une lecture contemporaine de la chose, on imagine des mouvements populaires très cohérents. Alors que là, nous sommes dans des sociétés particulièrement diverses, entre des villes, des campagnes, avec des statuts différents. Ça doit être pris en compte pour saisir comment ces révoltes se propagent.
Philippe Hamon
Oui, tout à fait. Madeleine Foisile, qui a été une des grandes historiennes de la révolte des Nupiers, soulignait à juste titre la dimension spatiale ou territoriale de ces mouvements. J'avais en son temps étudié une tentative des Nupiers pour essayer de soulever la Bretagne. juste en face d'Avranches. On est à quelques kilomètres de la Bretagne quand on était à Avranches et je me suis aperçu, enfin les documents me le montraient bien, que les Bretons n'étaient pas du tout intéressés pour s'investir dans ce mouvement pour une raison très simple, celle que dit Madeleine Soisile. Ils ne sont pas concernés par l'éventuelle remise en cause de leurs privilèges fiscaux. On en reparlera différemment en 1675, une génération plus tard, quand eux seront menacés et là ils se soulèveront à leur tour. En revanche ici, c'est le secteur menacée par la remise en cause du privilège de Carbouillon, donc menacée de l'arrivée de cette gabelle au plein régime, si j'ose dire, qui se soulève. Et qui se soulève, c'est pas un mouvement de classe, c'est pas un mouvement d'ordre, qui se soulève assez nettement, autant que les sources permettent de le savoir, dans une perspective communautaire. C'est le mot de communauté qu'utilisait Madeleine Foisy, il faut bien montrer toute l'importance. Alors, il vaut mieux parler de paroisses que de communes à l'époque, mais c'est effectivement les paroisses qui se soulèvent les unes après les autres, au son du toxin, c'est-à-dire que le toxin qui sonne l'alerte est répercuté de paroisses en paroisses, et toute la zone concernée par le privilège menacé se met sous les armes. Alors on n'a pas des preuves dans toutes les paroisses de la région mais on en a pour une proportion non négligeable et dans d'autres cas il est bien difficile de savoir si celles pour lesquelles on n'a rien ne sont pas concernées ou se seraient tenues à l'écart pour telle ou telle raison ou bien si tout simplement c'est la documentation qui a plein de trous, qui a plein de limites qui nous empêchent de le voir. Mais clairement, dans cette communauté, on mobilise, se mobilise, les gens directement concernés, les sauniers, les gens qui s'occupent de fournir les fagots, le bois qui permet d'alimenter les bassines que l'on chauffe pour faire évaporer l'eau et obtenir le sel, mais aussi bien les paysans, qui sont pour certains à la fois paysans et sauniers ou paysans et fagoteurs, mais aussi bien les artisans, mais aussi bien le clergé local, mais aussi bien, Bricevain y a fait allusion, un certain nombre de petits nobles locaux qui se mettent à la tête de leur communauté, qui représentent les intérêts de leur communauté. C'est donc un mouvement souvent collectif, et localement on y est extrêmement attaché. C'est-à-dire qu'un certain nombre de gens vont certainement se mobiliser plutôt sous la contrainte, Mais c'est la manifestation d'une forme de consensus local qui donne, d'une certaine manière, sa légitimité au mouvement. C'est un mouvement de l'ensemble de la communauté contre une menace, contre une potentielle injustice qui lui est ou qui lui serait faite.
Xavier Mauduit
Et cette potentielle injustice permet de saisir comment cette révolte se propage. Parce que Philippe Hamon, on a cette région de Carbouillon avec, on l'a dit, le Cotentin et toute une partie du Calvados. Alors là, on comprend pourquoi ces gens-là craignent de passer à une Gabelle plein pot. Mais du côté de Caen et encore plus loin, à Rouen, elle est déjà plein pot, nous disait Bricevin. Donc eux, ils ne risquent pas grand-chose, ça ne peut pas changer. Et pourtant, il y a de la révolte. Alors qu'est-ce que ça veut dire? Ça veut dire que de toxin en toxin, de paroisse en paroisse, les mécontentements vont prendre la forme qui est là, sur le moment, à tel endroit, une revendication particulière.
Philippe Hamon
Alors Briceval a souligné tout à l'heure, les mouvements urbains, les révoltes urbaines de Caen et de Rouen ont une logique différente de celle du Carbouillon. Il y a une sorte de coïncidence chronologique et évidemment d'écho qui se tient, mais c'est pas le toxin des paroisses rurales de l'Avranchin qui suscite la révolte à Caen ou à Rouen. Mais attention, on a insisté lourdement sur la gabelle et sur le sel parce que c'est le problème direct des nupiés, mais il y a plein d'autres éléments de supplément de pression fiscale, financière, que subissent les contribuables en général et les Canais ou les Rouennais en particulier. Il y a des prélèvements sur les communautés urbaines. La monarchie lève des taxes supplémentaires ou des emprunts forcés. Il y a des prélèvements sur les officiers, sur les agents des différents corps de justice de ces villes, le Parlement à Rennes, le Présidiat Lacan. Et ça suscite des oppositions importantes, complémentaires, si j'ose dire, parallèles, presque, il faudrait dire, face au pouvoir royal, face aux exigences financières monarchiques. Et bien évidemment, vu depuis le chancelier Séguier, le cardinal Richelieu, le roi Louis XIII, on a l'impression d'une espèce de conjuration, de conjugaison au moins, des menaces normandes qui expliquent pourquoi on va si fermement s'attacher, au sommet du pouvoir monarchique, à la répression des différents soulèvements depuis Rouen, au bord de la Seine, jusqu'à Vranche, face au Mont-Saint-Michel.
Xavier Mauduit
Brice Evans, votre thèse s'intitule « Dire et écrire la révolte en France et en Angleterre 1540-1640 » sous la direction de Gauthieu Baird. Voilà, c'est à l'université Rennes 2. Avec ce temps long de la révolte, est-ce que cette révolte des Nupies en Normandie en 1639 a quelque chose de particulier dans la manière d'être dite,
Brice Évin
voire décrite? La particularité de la révolte des Nupiers, c'est sans doute le fait qu'il y a eu des poèmes écrits par les révoltés directement. Alors, on ne sait pas exactement qui les a écrits dans les papiers séguyés, d'où on a pu conserver ces documents. On nous dit que c'est peut-être un petit prêtre d'Avranches qui s'appellerait Moral. On ne sait pas vraiment. Mais vous avez effectivement un corpus séditieux, un corpus d'écrit séditieux, de poèmes séditieux, qui est là, pour le coup, tout à
Xavier Mauduit
fait exceptionnel. On va en écouter
Raphaël Lalloum
un exemple. à la Normandie. Mon cher pays, tu n'en peux plus, que t'as servi d'être fidèle pour tant de services rendus, on te veut bailler la gabelle? Est-ce le loyer attendu pour avoir si bien défendu la couronne des rois de France, et pour avoir par tant de foi remis leur lice en assurance, malgré l'espagnol et l'anglois? Reprends ta générosité. Fais voir à la postérité qu'il est encore des Ducs Guillaume. Fais voir que ton bras est plus fort, qu'il nettoie arrivant du Nord, et qu'il n'a que trop de puissance pour combattre tous ces tyrans qui crieront sentant ta vaillance, Seigneur. Sauve-nous
Françoise Leflocq
des Normands. France Culture, le cours de l'histoire.
Xavier Mauduit
Xavier Mauduit. Raphaël Lalloum qui nous lisait ce manifeste de Jean Nupier de l'été 1639, déjà qui est
Brice Évin
Jean Nupier? Oui, Jean Nupier, on peut parler de Jean Nupier. Alors Jean Nupier, on le voit apparaître dans les sources dès le 17 juillet 1739. C'est-à-dire qu'il apparaît le lendemain. Il est érigé en chef du mouvement dès le lendemain de la mort de Poupinel. Alors, qui est ce Jean Nupier? On ne sait pas. Pour être honnête, on ne sait pas. Certains historiens ont proposé qu'il puisse s'agir de Pontébert dont on parlait. Vous savez, le petit noble qui avranche a été un peu à l'origine du mouvement. On a supposé qu'il pouvait s'agir d'un petit clair, un petit curé du coin peut-être, le Morel dont on parlait. On ne sait pas. Là, l'hypothèse la plus vraisemblable aujourd'hui, c'est qu'il pourrait s'agir d'une figure fictive. En fait, c'est personne en particulier. C'est une figure un peu fictive. Une figure symbolique autour de laquelle pouvait justement s'effectuer un peu le ralliement de tous. Alors ça avait deux avantages. C'est quelque chose d'assez classique dans les révoltes. On a parfois des figures fictives comme ça qui émergent. Ça permettait à la fois de protéger les meneurs, parce que pendant que les autorités cherchaient Jean Dupié, les meneurs pouvaient accomplir leur action. Et puis... ça deviendrait, ça serait du coup une figure mobile, mobilisable à tout moment, une espèce de surface de projection qui pouvait ramasser un peu les colères de chacun. Donc c'est probablement une figure fictive, mais on la retrouve effectivement tout au long de la révolte et même à Rouen. A Rouen, elle va être mobilisée. On va parler de Jean Dupuy à Rouen lors des émeutes
Xavier Mauduit
d'août 1739. Vous avez travaillé justement, je le disais, sur dire et écrire la révolte en France du XVIe siècle au XVIIe siècle. C'est un phénomène d'ailleurs qui est très intéressant de voir que ces révoltes sont accompagnées régulièrement. Mais ça c'est une traduction sur un temps très long et qui se retrouve déjà au Moyen-Âge. D'écrits particuliers, de mises en chansons, en poésie, il faut bien diffuser les informations, ça c'est une
Brice Évin
bonne méthode. Exactement, ça permet de diffuser les informations, ça permet de diffuser un imaginaire, ça permet de diffuser un programme d'action par ce qu'on a là, ça permet de diffuser tout un imaginaire. Effectivement, dans le poème que vous avez lu, effectivement, mon cher pays, c'est la Normandie, ce n'est pas la France. On a tout un imaginaire provincial qui s'exprime ici. En plus d'avoir tout un répertoire d'action contre, effectivement, l'ADI, contre les
Xavier Mauduit
gableurs, contre les hommes du fisc, etc. Philippe Hamon, pour essayer de réfléchir aux sources pour étudier une révolte, c'est qui parle? Parce qu'il y a la parole du pouvoir royal, il y a la parole de l'autorité et puis il y a la parole des révoltés. Cette parole-là, elle transparaît, on l'a entendu dans la poésie. Est-ce qu'on les entend réellement? De quelles sources dispose l'historien pour étudier une
Philippe Hamon
telle révolte? Alors si vous voulez parler des nupiers au sens propre, de ces sauniers de l'Avranchin, on a bien du mal à les entendre. Alors on a deux grands types de sources pour la révolte des nupiers auxquels Bricevin a déjà fait allusion et vous venez d'en parler. D'une part, les textes produits par le mouvement de révolte, si j'ose dire, mais qui sont bien souvent des textes venant des élites au sein du mouvement, voire même de gens périphériques par rapport au mouvement et qu'on a du mal à identifier. On a d'autre part les sources de la répression et elles sont particulièrement développées dans le cadre des révoltes de 1639 en Normandie grâce aux archives qu'a collectées, aux documents qu'a collectés le chancelier Séguier dont on a déjà parlé, qui va organiser la répression dans la province, en particulier dans les villes et en particulier à Rouen. En revanche, il y a un type de sources qui nous aident, nous, très précieux, les historiens, pour comprendre les mouvements et pour d'une certaine façon, même si c'est indirectement, entendre les acteurs, c'est les sources judiciaires locales. C'est-à-dire les sources qui correspondront à des procès qui auraient pu être tenus localement, en particulier dans l'Avranchin et dans la zone concernée par la révolte des Nupiers. Et là malheureusement, Madeleine Foisy l'avait déjà fait le constat il y a 50 ans, il y a très très peu de ces sources-là. Or elles sont extrêmement précieuses, quand dans d'autres révoltes on peut avoir ces sources locales, des interrogatoires, des procédures, des enquêtes. Ce à quoi je faisais allusion tout à l'heure, la tentative des Dupiés vers les Bretons en 1639, c'est à travers des procédures judiciaires de ce type-là que j'avais pu trouver trace de ces initiatives. Mais c'est un peu une exception, il y en a très très peu. Et donc on est souvent réduit à des récits, à des narrations, comme celle que Bricevin a évoquée pour les événements du 16 juillet, qui sont précieuses et qui sont même indispensables, mais on n'entend pas la voix directe de ces sauniers ou de ces fagoteiers ou de ces paysans de la baie du Mont-Saint-Michel et
Xavier Mauduit
de l'Avranchin. Oui c'est vrai que ça c'est la limite aussi pour comprendre la révolte. Comment on peut essayer d'explorer ce monde-là au plus près? Les sourds judiciaires elles manquent ici et puis il y a des récits parce que cette révolte est documentée, des récits produits vraiment autour de la révolte et comme ça a touché quand même une très grande province et sans doute à ce moment-là la plus riche de France, ça laisse beaucoup de traces, notamment dans les villes à Caen, à Rouen, on observe ce qui se passe, il y a quelques bâtiments détruits, enfin voilà, on voit qu'il se passe
Brice Évin
quelque chose. Oui, oui. On a des sources effectivement de témoins à Caen, à Rouen. On n'en a pas forcément pour l'avancin. À Caen, à Rouen, on voit qu'effectivement, c'est un peu les mêmes modalités d'action qui sont neuves. C'est-à-dire qu'on s'en prend effectivement à quelques agents du fisc locaux, on s'en prend à leur maison, on s'en prend à leur bureau de à leur bureau de droit, mais c'est mieux documenté pour
Xavier Mauduit
les villes. Voilà, avec cette histoire de la révolte des Nupiers en Normandie en 1639, dans une histoire plus large, celle des
Pierre Goubert
révoltes antifiscales. Il me semble que dans l'ensemble de ces révoltes, celles d'avant la fronde et même celles d'après, il y a presque toujours un mélange à partie très inégal, et si j'ose dire inégalement inégal, d'un certain nombre de sentiments. Le sentiment anti-urbain, on le trouve, Très souvent, mais à un degré variable. Le sentiment antifiscal, c'est peut-être le plus constant. Le sentiment antifiscal se double d'un sentiment, comment dirais-je, anti-étatique, anti-parisien, contre les gableurs, contre ceux qui apportent l'argent, et qui sont des gens qui ne parlent pas la langue du pays. Ils sont des envoyés, non pas du roi, le roi ne se révèle pas contre lui, des envoyés de Paris, des envoyés de l'administration. Il y a de temps en temps un sentiment anti-seigneurial, mais comme les seigneurs. sont très souvent des urbains et assez souvent des gableurs, le tout est assez mélangé. Et comme par-dessus le marché, les agents fiscaux de l'État sont une espèce de lobby de gens de Paris. qui sont à la fois des gableurs, des seigneurs, des urbains et des étrangers. Tout cela, en fin de compte, forme un mélange à partie inégal mais qui finit par s'unifier dans un ensemble. Il y a en grande partie la révolte du petit pays
Xavier Mauduit
contre l'État. Les révoltes antifiscales présentées par Pierre Goubert, l'historien Pierre Goubert, grand historien de l'Ancien Régime, nous étions dans les lundis de l'Histoire en 1972. Philippe Hamon, c'est drôlement intéressant ce qu'on vient d'entendre parce qu'on n'arrête pas de parler de mosaïque, une grande diversité et puis il y a des motivations diverses si on prend la révolte des Nupiers selon là où on se trouve. Et puis quand on entend Pierre Goubert, on relie les choses et puis quand même on arrive à trouver une cohérence à ces
Philippe Hamon
révoltes antifiscales. Alors oui, notre maître à tous, Pierre Goubert, s'exprime avec brio comme toujours. Alors, il faut bien distinguer quand même, peut-être plus précisément dans le cas de la révolte des Nupiers que ce que Pierre Goubert évoquait ici, la révolte des Nupiers est une révolte antifiscale, point, si j'ose dire. Elle ne s'attaque pas aux seigneurs locaux, elle menace, Bricevain y a fait allusion à un certain moment, les désurbains à Avranches ou ailleurs, mais elle ne s'attaque pas du tout aux riches, c'est pas une révolte sociale non plus. Et il faut bien comprendre que les mobilisations de ces populations locales, ces populations rurales, je parle ici essentiellement pour les nuppiers au sens propre, celle des campagnes du sud-ouest de la province, ont un objectif précis. Ces gens-là, c'est pas des révoltés d'espèces d'anarchistes marginaux, de faits qui partiraient en guerre contre tout et n'importe quoi. Ils ont des objectifs. Ils ont des objectifs précis. Et il faut, je me permettrais de souligner ici brièvement parce que c'est un de mes objets de recherche et presque un de mes dada, que dans certains cas les ruraux et les populations locales prennent les armes pas forcément pour se révolter contre le fisc, contre un adversaire précis, mais tout simplement parce qu'ils veulent assurer leur défense locale dans un temps, je l'ai dit tout à l'heure, où les forces de l'ordre n'existent pas localement. Donc on a des prises d'armes que toute une partie de l'historiographie et même toute une partie de la tradition du temps a qualifié de révolte qui correspond tout simplement à des mouvements qu'on appellerait aujourd'hui d'auto-défense locale. La grande mobilisation des gautiers normands, ça aurait pu faire un sujet là aussi de votre émission en 1588-1589, accusée par beaucoup d'être une révolte, est en fait fondamentalement une mobilisation d'auto-défense face à des troupes de pillards, à des troupes royales qui pillent face à des déserteurs. Donc, il y a vraiment, et j'insiste là-dessus parce que c'est un terme qu'on utilise beaucoup maintenant pour ces mobilisations, une politisation à prendre en compte, en ce sens que ces gens-là ont un certain objectif, Bricevin l'a souligné tout à l'heure, et une forme de réflexion politique, qui n'est pas la nôtre bien sûr, mais qu'il faut prendre en compte quand on aborde la compréhension de ces différentes prises d'armes, de ces différentes mobilisations, et d'une façon peut-être plus subtile que celle qu'on a pu faire autrefois
Xavier Mauduit
dans l'historiographie. Philippe Hamon, est-ce qu'on peut ajouter à cela une question de bon sens? Parce que quand on entend le toxin sonner dans la paroisse, voire les paroisses d'à côté, le réflexe c'est de se dire, dans le doute prenons les armes, il se passe
Philippe Hamon
quelque chose. Alors, ce n'est pas tellement du bon sens, qui est une catégorie dont l'utilisation, y compris ultra contemporaine, m'inquiète plus qu'elle ne me rassure. Le toxin n'informe sur rien. C'est-à-dire que le toxin informe sur l'existence d'une menace. Après, il faut que la population se mobilise, se regroupe, donc concrètement, et parle. Alors, le problème, et on en revient à ce qu'on disait tout à l'heure avec la question fort pertinente que vous posiez sur les sources, le problème, c'est que généralement, on n'a pas de source pour savoir comment ces gens se mobilisent et réfléchissent collectivement à ce qu'ils vont faire. Il faut bien qu'ils se décident concrètement. Et ça, c'est un peu la boîte noire des mobilisations rurales. En ville, on a parfois des documents. Mais dans le monde rural, le plus souvent, on ne sait pas. On dit, nous les historiens, le toxin sonne, les gens se mettent sous les armes et ils partent contre tel ou tel objectif. Oui, on a raison. Mais comment ça se passe concrètement? Comment ces gens-là se convainquent eux-mêmes de la légitimité de leur action, de la nécessité de la mener? et des modalités, tout bêtement, pour l'opérer, et bien là, très souvent, on est... C'est rarissime que l'on puisse savoir concrètement comment cette délibération, car il y a une délibération, même si elle se fait sous la pression, sous la violence, dans l'urgence, etc. Il y a une délibération. Et bien, comment elle se déroule? Le plus souvent, on reste malheureusement, si j'ose dire, à la porte de l'église ou à distance de la place où cette délibération
Xavier Mauduit
se produit. A l'inverse de ce que vient de nous dire Philippe Hamon sur l'absence de source sur ce moment très particulier de mobilisation de ces communautés, de ces paroisses, l'information autour de la mise en place de la répression est beaucoup plus solide. Comment ça se passe dans le cas de la révolte des Nupiers? On n'arrête pas de le citer ce chancelier Séguier parce que c'est vrai, ce chancelier qui est une grande figure de cette histoire-là, magistrat évidemment sous Louis XIII, il le restera sous Louis XIV d'ailleurs, Comment ça s'organise? Il prend tout de suite en compte l'importance de ce qui se passe
Brice Évin
en Normandie? Alors ça prend toujours du temps, la répression prend toujours du temps et là c'est aussi le cas. La répression des nupiers se fait en deux temps. Premier temps, vous avez effectivement une répression militaire, c'est le colonel Gassion qui est envoyé avec les troupes pour aller affronter les nupiers. Alors on parle de 1200 chevaux, de 4000 hommes de pied, donc une troupe quand même considérable. pour aller affronter les Nupiés, qui se sont réunis en armée. Ils appellent ça l'armée de souffrance. Le vocabulaire est intéressant. Nupiés, armée de souffrance, Jean Nupiés, vous avez tout un imaginaire qui est choisi par les révoltés. Ça, c'est aussi quelque chose de tout à fait significatif et qui est assez, me semble-t-il, tu me corrigeras Philippe si tu vois d'autres exemples, mais qui est assez particulier. En général, les pitots, les
Xavier Mauduit
croquants, vous voyez, Philippe Hamon, vous êtes d'accord que c'est un phénomène original que les nupiers s'appellent eux-mêmes nupiers alors que d'habitude c'est plutôt une insulte créée pour ceux qui veulent
Philippe Hamon
les combattre? Je dirais que je suis à la fois d'accord et je complèterais d'un point par rapport à ce que Brice vient d'évoquer. Généralement, c'est des appellations dévalorisantes, plutôt. Nupiers, c'est pas valorisant quand même. C'est des gens qui n'ont pas de chaussures. Et on voit ici la richesse sémantique de la signification. Et on voit à la fois l'auto-identité des acteurs, c'est-à-dire ceux qui disent que de fait c'est des nupiers. Je crois pas qu'on l'ait dit clairement. Les sauniers travaillent pieds nus sur les côtes normandes et donc ça correspond à leur attitude professionnelle. Et puis par ailleurs, évidemment, ils s'autodéfinissent comme des nu-pieds. C'est-à-dire des gens qui sont victimes de la misère et que cette misère, évidemment, va être aggravée par les mesures fiscales qu'on leur annonce ou qu'ils craignent de
Xavier Mauduit
voir arriver. Avec donc cette répression qui se met en place face à cette armée de souffrance. Le nom est très très
Brice Évin
beau d'ailleurs. Armée de souffrance, très joli nom effectivement, qui est stationnée visiblement dans les faubourgs d'Avranches, c'est ce qu'on voit. Et donc effectivement, en novembre 1839, c'est long vous voyez parce que la révolte commence le 16 juillet, c'est en novembre 1839 que l'armée intervient. Le 30 novembre 1839, l'armée de souffrance est battue devant les murs d'Avranches. par le colonel Gassion, c'est la première phase, premier volet si je puis dire, de la répression. Puis il y a un deuxième volet qui va être mené effectivement par le chancelier Séguier à partir de la mi-décembre 1639, donc encore une fois il faut bien voir la durée qui est tout à fait conséquente, qui va durer à peu près 2-3 mois où on va punir très lourdement les principaux séditieux autour d'Avranches, autour de Caen, autour de Rouen. Alors les principaux meneurs vont être généralement vont subir le sublice de la roue, ils vont être coupés en morceaux et puis leurs membres vont être placés devant les villes. C'est censé être dissuasif, ça l'est sans doute en partie. D'autres vont être pendus, beaucoup par comptes humains ceux-ci vont être condamnés parce qu'évidemment en décembre un certain nombre des principaux artisans de la révolte ont fui. On a également les instances de pouvoir qui vont être prises pour cibles. Le parlement de Rouen qui n'aurait pas suffisamment bien réagi va être interdit, les villes vont être punies, Caen et Rouen en particulier vont être punies. Puis on a effectivement une volonté de réguler un peu tous les aspects du quotidien, c'est ce qu'on voit par exemple en janvier 1640, il y a un arrêt du Conseil d'État qui interdit désormais à Rouen de prononcer, simplement prononcer le mot de Gabler. maltautier ou monopolier sous peine de mort. Donc vous voyez, c'est vraiment une volonté de reprendre la main pour la monarchie qui s'exprime à
Xavier Mauduit
ce moment-là. On a une répression qui est très violente et surtout qui touche tous les domaines parce que réprimer les meneurs c'est une chose, sous ceux qui les ont suivis c'en est encore une autre. supprimer le Parlement, la plus haute cour de justice de Rouen, c'est quand même pas rien. Reprendre en main, c'est un moment particulier. Est-ce que ça correspond d'ailleurs, dans l'histoire de France, à ce schéma que l'on présente souvent au XVIIe siècle, une reprise en main de l'ensemble du territoire par le
Brice Évin
pouvoir royal? Oui, ça s'inscrit sans doute là-dedans. Le gouvernement parlait de mise sous tutelle de la Normandie dans ces années-là. Et la répression de la révolte des Nupiers aurait peut-être permis d'accélérer un peu un mouvement qui est
Xavier Mauduit
déjà arrangé. Philippe Hamon, sur cette reprise en main du pays par le
Philippe Hamon
pouvoir royal. Alors c'est une reprise en main qui est effective. Elle se manifeste sous les deux formes que Brice a évoquées, à la fois militaire et judiciaire. Elle se manifeste par une grande violence immédiate. Dans Avranches, il y a des pillages et plus que des pillages et des meurtres qui sont commis juste après la victoire de Gassion le 30 novembre 1639. Il y a une répression Mais ce qu'il faut quand même constater, c'est que assez vite, sous réserve précisément, Brice l'évoquait, du silence qui sera désormais tenu concernant ces mouvements. Assez vite, la répression s'arrête. Pour des raisons pratiques, il faut avoir les moyens de persécuter ou de poursuivre des centaines ou des milieux d'acteurs, en particulier en Basse-Normandie. Pour des raisons financières, si on veut que ces gens-là reprennent le chemin à la fois de l'atelier et de la ferme, il faut qu'ils puissent continuer à aider à financer l'État. Il faut qu'ils puissent le faire dans des conditions correctes. Et puis on peut constater quand même une chose, c'est que les nupiés qui rentrent chez eux ont gagné. Sur un point, évidemment pas ceux qui ont été écartelés ou décapités, mais on gagnait sur un point, c'est que le pays, le privilège du Carbouillon ne sera pas remis en cause. Et la Gabelle, malgré la répression monarchique et ce qu'on pourrait appeler la victoire sur le terrain monarchique, la Gabelle ne sera pas établie dans les pays de Carbouillon. Donc c'est une répression à la fois violente mais provisoire. Et d'une certaine façon, elle manifeste, alors évidemment ça nous surprend toujours quand on parle de Richelieu, mais une forme de compromis à terme avec les acteurs locaux, dont on exige l'obéissance, et dont on ne tolère évidemment pas la mobilisation de type révolte, mais que finalement, d'une certaine façon, et malgré cela, on écoute et pour lesquels on va chercher à respecter, d'une certaine manière, certaines des revendications que, dans un contexte illégal et illégitime, ils
Xavier Mauduit
ont portées. L'armée de souffrance est battue, mais la voix du général Nupier a
Thomas Beau
été entendue. De par le général Nupier. Il est ordonné aux paroissiens et habitants de cette paroisse, de quelque qualité et condition qu'il soit, de se munir d'armes et de munitions de guerre pour le service du roi et le maintien de son état sous quinze jours, pour qu'au premier commandement ou avertissement du dix-seigneur, il se rende en bon ordre et armé au lieu qu'il sera ordonné pour la défense et l'affranchissement de la patrie, oppressé par les partisans et les gableurs. Anjouin aussi de n'accepter ni traîtres dans leur paroisse, ni personnes inconnues sans en avertir le dix-seigneur ou quelques-uns de ses officiers au plus vite. En cas de manquement, les délinquants seront pris et punis comme complices et soutiens des monopoliers. Et au curé Évicaire, il est demandé de faire lecture de ce présent texte, fait depuis notre camp au calende du mois d'août et scellé du sceau de nos armes par le dit seigneur
Xavier Mauduit
signé Lémondrin. Thomas Beau, qui nous lisait cette ordonnance du général Nupier, nous étions en août 1639, donc ce n'est pas encore la défaite pour cette armée de souffrance. Et ici, on a quelque chose de drôlement intéressant, parce qu'on voit bien que la mise en place de cette révolte ne correspond pas à une idée de tour renversé et d'anarchie. Au contraire, même, il y a une règle qui s'impose, et c'est celle règle militaire, c'est celle qu'on va retrouver d'ailleurs
Brice Évin
en face. Absolument, c'est un mouvement qui emprunte les codes militaires et qui est fait, le texte le dit, pour le service du roi. Un texte, on ne l'entend pas à la radio, mais qui a été imprimé, qui s'est diffusé aussi
Xavier Mauduit
par l'imprimé. Voilà, c'est ça, parce qu'il y a des sources de différents types, ces poésies. Donc là, on va retrouver ça sous forme manuscrit, mais un manuscrit, ça se recopie et ça se diffuse, ça se chante aussi. Et on a toutes ces sources et on a la mémoire. Philippe Hamon, dans l'histoire qui nous intéresse, celle de la révolte des Nupiers, on peut se poser la question, qu'est-ce qu'il en reste après? Alors, victoire! Parce que la gabelle n'est pas imposée partout en Normandie. Très bien. Est-ce que c'est un objet historique qui a été étudié? Je vais vous poser la question différemment. On sait combien, dans des lectures de révolte, on a voulu mettre en avant des précédents de révolte populaire qui s'inscriraient dans une longue histoire des mouvements comme ça, de contestation. Est-ce que ça a été le cas pour la révolte
Philippe Hamon
des Nupiers? Alors la question des précédents est intéressante, Bricevain l'a déjà souligné, c'est une révolte normande. Et dans la représentation qu'en est donnée dans les textes dont on dispose, et qui, je le redis, ne viennent pas forcément des sauniers de base ou des populations les plus modestes de Caen ou de Rouen, C'est la dimension normande qui est mise en avant, parce que, avant même peut-être de parler de la projection dans l'avenir de ces révoltes, elles s'inscrivent dans une tradition, et qui là est une tradition qui fait que les normands ont des privilèges. Ils ont une histoire, sans remonter forcément aux nordmanis, aux vikings, pour simplifier. En 1315, le roi de France, Louis XIII, avait accordé ce qu'ils appellent la Charte aux Normands, c'est-à-dire une charte qui garantissait un certain nombre de droits pour les Normands et en particulier le droit d'accepter l'impôt qui leur était proposé ou qui leur était soumis par la monarchie. Et c'est une tradition dans laquelle les acteurs de 1639 se retrouvent encore et qu'ils portent. Et cette patrie normande qu'ils mettent en avant, c'est une patrie qui a d'une certaine façon des droits politiques auxquels on demande à la monarchie de rester fidèle. Et c'est en ce sens, là encore, qu'elle manifestera son sens de la justice et son respect des sujets qui, en contrepartie, lui donneront l'argent qu'ils lui doivent légitimement et l'obéissance qu'ils lui doivent tout
Xavier Mauduit
aussi légitimement. Oui, parce que c'est ça, c'est une histoire de privilèges, une histoire importante pour comprendre l'ancien régime, tout simplement. C'est-à-dire, Philippe Hamon, qu'on est totalement dans l'anachronisme d'y voir une révolte populaire qui annoncerait des grands mouvements qu'on va retrouver plus tard, au XIXe et encore au
Philippe Hamon
XXe siècle. On n'est pas du tout dans cette logique-là, et on n'est même pas dans la logique de 1789, on n'est pas dans la logique de l'égalité devant l'impôt, on n'est pas dans la logique de l'égalité des citoyens. Tout au contraire. On est dans le respect de ce qui est le fondement du système sociopolitique de l'ancien régime, c'est-à-dire l'inégalité des statuts et les privilèges. Alors, il y a des tout petits privilèges. On peut dire que les sauniers du Mont-Saint-Michel, c'est des tout petits privilèges par rapport à un duc et père du royaume, mais chacun a les siens, tous en ont à des titres divers, et la monarchie est fondée à la fois sur l'exercice d'un pouvoir qui vient d'en haut et qui vient de Dieu d'ailleurs, rappelons-le, et en même temps sur le respect, ou du moins ce qu'on espérait être le respect, de ces privilèges, de ces lois privées, de ces statuts particuliers. On a un autre mot à l'époque qui est révélateur, de ces libertés des citoyens. Mais c'est la liberté à l'intérieur de ce cadre du privilège et pas du tout la liberté
Brice Évin
de 1789. On peut peut-être distinguer trois temps rapidement. Alors Philippe l'a dit, lorsque la révolte est réprimée, la répression se fait en deux phases, de façon très classique, c'est-à-dire qu'on a d'abord une répression féroce, brutale, on l'a dit, et puis une deuxième phase, c'est ce que tu disais Philippe, avec un pardon, et puis le recul fiscal, ce qui fait qu'effectivement la révolte paye plus tôt. Et ce pardon, il s'accompagne systématiquement pour toutes les révoltes, c'est le cas aussi pour celle des Nupiers, d'une procédure d'oubliance, d'oubli. C'est-à-dire qu'on impose le silence perpétuel. Désormais, on ne parle plus de la révolte. Ça accompagne l'amnistie, on ne parle plus de la révolte et on voit qu'effectivement, à l'époque moderne, 17e, 18e siècle, la révolte n'est très peu évoquée, c'est un sujet gênant, on le voit par certaines traces très clairement. C'est au 19e siècle que la mémoire de l'événement va être un peu retrouvée, en quelque sorte, grâce à des érudits locaux, à des historiens locaux, je pense. à André-Marie Lenné, qui était président de la Société d'Archéologie d'Avranches, je pense à Amable Floquet, qui revisite la révolte et qui en font un haut lieu de l'histoire normande en l'envisageant comme la lutte juste, non sans excès, mais une lutte juste finalement, d'énormement contre les abus d'un pouvoir central tyrannique et violent. Et c'est au XIXe siècle que la révolte des Nupiers rentre un peu dans ce que Corbin appelait la fabrication d'images régionales. Fabrication d'images régionales normandes. 1639 devient une date qui compte, alors moins que d'autres sans doute, moins que 911 que vous avez évoqué lundi, moins sans doute que 1066, mais c'est une date qui commence à compter. Et c'est au XIXe siècle que ça devient une date importante, même si aujourd'hui il ne faut pas sans doute en exagérer l'écho. On en parle aujourd'hui, donc c'est quand même la preuve que c'est une révolte qui compte quand même. Elle est dans les programmes d'Histoire deux secondes. comme point de passage obligatoire, ce qui est aussi un signe. Il y a une rue des Nupiers à Vrance, mais elle ne compte peut-être pas autant que d'autres révoltes, notamment peut-être celle des Bonnets Rouges bretons
Xavier Mauduit
par exemple. Voilà, c'est bien d'avoir cité les Bonnets Rouges bretons dans cette émission. Merci vivant à tous les deux, à Brice et Vinci, Lipamon, de nous avoir présenté cette révolte des Nupiers en Normandie. Et en écho à ce que vous venez de dire, Sur la fabrication de l'image régionale, prochain épisode dans le cours de l'histoire. Il y a 100 ans, Thérèse de Lisieux était canonisée à grande figure 1 de la Normandie. Sainte Thérèse, Lisieux rivée sur une dévotion.
Philippe Hamon
Ici Lisieux. Ce sont toutes les cloches d'Elysieux qui sonnent pour souhaiter la bienvenue aux 90 000 pèlerins, peut-être même aux 100 000 pèlerins venus de toutes les nations assister à la consécration solennelle de
Xavier Mauduit
la célèbre basilique d'Elysieux dédiée à
Victor Lucien Tapier
Sainte Thérèse. Venez apaiser toutes
Philippe Hamon
nos angoisses. Ici Lysieux, radiodiffusion
Xavier Mauduit
télévision française. Voilà, avec les Nupiers, c'est Louis XIII qui trône et avec Sainte-Hérène, c'est Léon Zitrone. C'était le cours de l'histoire sur France Culture, une émission réalisée par Thomas Beau avec aujourd'hui à la technique Anthony Thomas. Son merci à Alexandre Buqua, à ICI Loire-Océan, à Nantes. Le cours de l'histoire, une émission préparée par Raphaël Laloum, Jeanne Delecroix, Jeanne Coppet, Maël Vincent Randonnier et Maïwenn Guizziou. L'émission est retrouvée à podcaster sur franceculture.fr et l'appli
Podcast: Le Cours de l'histoire (France Culture)
Episode: Normandie, une histoire millénaire 3/4 : 1639, révolte des Nu-pieds. Antifiscal, tu perds tes souliers
Date: March 19, 2025
Host: Xavier Mauduit
Guests: Brice Évin (Université de Caen-Normandie), Philippe Hamon (Université Rennes 2), historical excerpts from Pierre Goubert, Victor Lucien Tapier, Madeleine Foisy, Françoise Leflocq, Gilles Bernouillet, and others
This episode explores the 1639 revolt of the Nu-pieds ("barefooted") in Normandy, a major anti-fiscal uprising against the imposition of new salt taxes (the gabelle) during the reign of Louis XIII and under Cardinal Richelieu. The discussion analyses the local, economic, and political context surrounding the revolt, the nature and progression of the movement, its repression, and its legacy in Norman and French collective memory. Drawing on scholarly analysis, archival documents, and contemporaneous testimonies, the episode seeks to unpack the layers behind a seemingly local event that reveals much about Ancien Régime France and the roots of regional resistance to central authority.
This episode places the Nu-pieds revolt squarely within the economic, social, and symbolic landscapes of Ancien Régime France. Far from a monolithic movement, it was a locally rooted, privilege-defending struggle whose echo continues to inform regional identity—even as its initial memory was suppressed by the monarchy. The revolt demonstrates both the strengths of local collective action and the flexibility of royal authority in the face of persistent, community-driven resistance.
For anyone seeking to understand the undercurrents of French regional history, fiscal politics, and the complex dynamics of obedience and defiance under the Ancien Régime, this episode is both a vivid narrative and a deeply researched scholarly discussion.