
À l'usine et dans l'assiette, les autres combats de la Grande Guerre
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Laurent Dornel
France Culture.
Xavier Mauduit
Le cours de l'histoire. Xavier Mauduit.
Host (France Culture presenter)
A l'usine et dans les champs, autre combat de la grande guerre, car dès que la guerre est déclarée, en 1914, c'est l'ensemble de la nation qui est mobilisée. Comment appréhender la grande guerre autrement, c'est-à-dire en partant de l'arrière par exemple, au plus près des préoccupations quotidiennes? Comment assurer le ravitaillement des populations civiles et des soldats? Et d'ailleurs, qu'est-ce que le poilu trouvait dans sa gamelle? Et quelle place accorder aux travailleurs coloniaux, venus du bout du monde des colonies, mais pas seulement, pour travailler dans les usines?
Paul Gérald (poet, archive voice)
Il y a entre l'arrière et l'avant un fossé.
Xavier Mauduit
Le cours de l'histoire.
Paul Gérald (poet, archive voice)
Ce Paris vide, sans voiture, où le luxe se cache pour n'être pas insolent, où les journaux préconisent des économies de bout de chandelle, où le luminaire est discret, où les gens, après 4 heures du soir, poursuivent à tâtons un vague d'éambulages, où l'on manque de charbon car les Allemands tiennent le pays des mines, ce Paris semble le revenant d'un Paris plus ancien.
Host (France Culture presenter)
Bonjour Emmanuel Cogné.
Emmanuel Cronier
Bonjour.
Host (France Culture presenter)
Vous êtes professeur d'histoire contemporaine à l'université de Picardie, Jules Verne, avec cette archive là que nous venons d'entendre, une archive de 1975, le magazine mensuel de la première guerre mondiale. Il est évoqué qu'il y a un fossé entre l'arrière et l'avant. Est-ce réel? Est-ce qu'il ne faudrait pas nuancer ce fossé?
Emmanuel Cronier
Oui tout à fait, je pense que c'est une perception qui a beaucoup dominé pendant la première guerre mondiale qui correspondait aux ressentis des soldats qui ont témoigné dans la presse du front en particulier, mais il y a beaucoup plus de contacts que ça, c'est-à-dire il y a les civils, cette espèce de... d'abstraction qui existe, qui consomme, qui vit dans le luxe comme l'a dit dans le témoignage, ses repas insolents. Et il y a aussi la famille qui souffre avec finalement des situations quotidiennes qui peuvent être très très différentes selon les milieux sociaux. Et donc il faut vraiment nuancer effectivement cette vision d'un fossé.
Host (France Culture presenter)
Laurent Dornel, vous êtes professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Pau et des Pays de l'Adour. Bonjour. Bonjour. Vous êtes l'auteur d'Indispensables et Indésirables, les travailleurs coloniaux de la Grande Guerre. C'est publié à La Découverte et je vous pose la même question, le fossé entre l'arrière et le front est-il réel? J'ai entendu qu'il fallait le nuancer.
Laurent Dornel
Oui, bien sûr, il faut le nuancer, d'autant que, c'est vrai que symboliquement, il y a des limites, mouvantes d'ailleurs, mais entre le front et l'arrière, ça circule. Les hommes, les permissionnaires qui retournent chez eux, mais aussi les marchandises, il y a des flux extrêmement importants, des flux économiques, qui en réalité unissent le territoire en guerre et qui font que l'arrière et le front en réalité sont très proches et sont associés étroitement dans la défense du territoire.
Host (France Culture presenter)
Emmanuel Cogné, ne serait-ce que pour les questions de ravitaillement, pour la nourriture, les flux qui viennent d'être évoqués sont évidents au quotidien, il faut nourrir tous ses soldats.
Emmanuel Cronier
Alors c'est la priorité de toute façon dès l'entrée en guerre. Les armées de tous les grands pays belligeants se sont préparées à fournir un flux continu d'approvisionnement. C'est la condition même de l'entrée en guerre pour éviter de la perdre en fait sur un siège comme c'était le cas pour des conflits précédents par exemple.
Host (France Culture presenter)
Et comment ça s'organise ça? C'est-à-dire qu'il y a la pensée de ravitaillement dès le début avec l'idée qu'il faut savoir ce qui est produit, pouvoir réfléchir à la répartition avec la perte des hommes partis au combat qui ne sont plus dans les champs.
Emmanuel Cronier
Ça fait partie des plans de mobilisation qui ont été mis en place, comme tout ce qui concerne finalement la logistique au sens large, les chemins de fer, la mobilisation des soldats, dans les années par exemple en France qu'ont suivi la guerre franco-prussienne, pour éviter de reconduire les conditions de la précédente défaite. Et dès l'entrée en guerre début août 14, il y a une mise en œuvre des plans de mobilisation en France qui induit en fait des réquisitions, céréales, toutes les matières premières indispensables, notamment les denrées, céréales, viande aussi, au profit des soldats pour éviter que dans les deux mois qui suivent l'entrée en guerre, la France perde la guerre sur un problème d'approvisionnement.
Host (France Culture presenter)
Et c'est vrai que la guerre de 1870 avait été marquée par le siège de Paris. La guerre contre la Prusse, devenue ensuite l'Allemagne, s'était restée dans les esprits. C'était pas si vieux que ça en soi quand on réfléchit. Et l'idée de perdre une guerre parce qu'on manque de nourriture, ça c'est impensable. Mais faut pas non plus priver de nourriture les populations civiles.
Emmanuel Cronier
Et ça, c'est peut-être la grande nouveauté de la Première Guerre mondiale, parce qu'avant, il y avait les logiques de siège, où on pouvait mourir de faim lors d'un siège. Mais là, l'idée, c'est que les civils à l'arrière, c'est des composantes indispensables de l'effort de guerre, et c'est peut-être un des points de compréhension qu'on trouve du côté des alliés, qui ont beaucoup mieux compris ces enjeux de la guerre totale à long terme, que les puissances centrales, où finalement, c'est priorité à l'alimentation du soldat. sans vraiment d'avoir une perception, une vision court-termiste, finalement, de la mobilisation des ressources pour l'effort de guerre qui va jouer à long terme dans la défaite des puissances centrales.
Host (France Culture presenter)
Laurent Dornel, vous avez étudié ces travailleurs coloniaux. Bien sûr, au moment de réfléchir à la Première Guerre mondiale, il y a l'idée que les hommes partent. En plus, c'est l'été en 1914 qui va faire toutes les récoltes, les moissons. Est-ce que l'idée de faire venir des travailleurs étrangers est déjà présente au début de la guerre?
Laurent Dornel
Alors les travailleurs étrangers, il y en avait, avant la guerre. Et ceux-là, pour un grand nombre d'entre eux, sont mobilisables. Je pense aux Espagnols, aux Italiens qui rentrent chez eux, ce qui provoque une pénurie de main-d'oeuvre un peu partout. Pour les travailleurs coloniaux, disons qu'il y a des flux, alors il y avait une petite présence d'immigration coloniale au moment où la guerre éclate, mais pas grand chose, quelques milliers, quelques dizaines de milliers à peu près de nord-africains arrivent d'eux-mêmes jusqu'à l'automne 1915 des travailleurs qui ont pris l'initiative de venir en France. Le grand changement c'est qu'à partir de fin 1915 et surtout début 1916, l'état français prend en main l'organisation de l'immigration coloniale. Et ça c'est un tournant majeur puisqu'on va chercher dans les colonies et en Chine de la main d'oeuvre pour essentiellement les usines qui travaillent pour la défense nationale.
Host (France Culture presenter)
Mais Laurent Dornel, vous l'avez dit, et c'est vrai qu'on n'y pense pas, j'avais pas à penser, mais il y a des travailleurs étrangers en France avant la guerre, bien entendu, des Italiens, des Espagnols, des Belges aussi, tous ces gens-là, ils rentrent chez eux.
Laurent Dornel
Pour beaucoup, oui. Les Belges, non, parce que la Belgique est occupée. Donc, en fait, les Belges qui arrivent de Belgique sont considérés comme des réfugiés et ont un statut particulier et sont assez concentrés. Les autres, oui. Italiens et Espagnols, qui constituent l'essentiel de l'immigration étrangère, sont tenus de repartir. Sans parler, bien sûr, des sujets des puissances ennemies. qui, eux, ont 48 heures pour quitter le territoire français, sous peine d'être enfermés dans ce qu'on appelle alors des camps de concentration.
Host (France Culture presenter)
Emmanuel Crenier, ça veut dire que tous les circuits sont complètement déstabilisés à ce moment-là, avec ces départs de travailleurs, de travailleuses, ce qui fait qu'on ne peut plus fonctionner comme on le fonctionnait par le passé.
Emmanuel Cronier
Effectivement, le secteur de l'alimentation, il faut le penser comme un secteur économique qui va être au cœur de cette guerre économique qui va s'installer dans la durée, qui est complètement déstabilisée à toutes les échelles, c'est-à-dire par le départ, typiquement, si on regarde ce qui se passe dans les cafés et les restaurants, c'est le départ des patrons, c'est le départ des fournisseurs masculins, donc à la guerre, des serveurs, des garçons de café, une vraie crise des garçons de café qui fait régulièrement des titres de presse pendant la guerre, et puis, donc ça c'est pour toute la partie consommation, distribution, et en amont, effectivement, dans les usines de fabrication de produits indispensables aux armées, que ce soit, par exemple, on pense aux biscuits de guerre, biscuits militaires, biscuits trinentaises, le fèvre utile, etc., qui ont des gros marchés pour les armées, Alors que c'était surtout une main d'oeuvre féminine déjà avant la guerre, mais il y a un certain nombre de postes qui sont plus assurés, qu'il va falloir assurer le remplacement, comme dans d'autres secteurs d'industrie finalement, qu'on connaît surtout par le biais de l'armement.
Host (France Culture presenter)
Que se passe-t-il dans les champs d'ailleurs? C'est-à-dire que les travailleurs qui ne sont plus dans les champs sont remplacés à la ferme par les épouses qui restent, les enfants aussi, il faut rappeler qu'ils aident beaucoup à la ferme.
Emmanuel Cronier
Alors c'est lié au fait qu'on a en France beaucoup d'exploitations qui sont familiales et dont avec des habitudes finalement de travail et de mobilisation de toute la famille à la terre. Et c'est sans doute pour ça aussi que les premiers horizons de retour qu'on a, de perspectives de retour et de fin de la guerre en fait, elles sont calées sur les saisons agricoles. C'est ces gens qui se projetaient dans un retour pour la fin en fait, par exemple des vendanges en octobre-novembre, ou à Noël, parce que la première problématique qui se pose, qu'on voit dans les discours de Viviani à l'été 14, qui sont les appels de mobilisation des femmes à la terre pour faire face notamment aux récoltes en cours et aux différentes saisons agricoles.
Host (France Culture presenter)
Laurent Dornel, est-ce qu'il est imaginable de faire venir des travailleurs d'ailleurs, alors coloniaux ou travailleurs chinois, parce que la Chine n'est pas une colonie française, pour travailler dans les champs?
Laurent Dornel
Globalement non, pas trop. Dans les champs, on a préféré aller chercher la main-d'oeuvre que l'on connaissait, c'est-à-dire essentiellement espagnol et portugais. Au total, je crois, autour de 150 000 portugais et espagnols ont remplacé la main-d'oeuvre française dans les champs. En revanche, ce qui pose un vrai problème dans le cadre de l'économie de guerre qui se met en place, parce que tout à l'heure Emmanuel parlait des plans mobilisation, mais il faut bien comprendre que, en fait, ni la France, ni l'Angleterre, ni l'Allemagne ne sont réellement prêts à assumer une guerre longue. D'où la mise en place d'une économie de guerre dans les mois qui suivent la prise de conscience que la guerre sera longue. et ça implique en fait de nouvelles formes de mobilisation et notamment industrielles. Et comme on manque déjà de main-d'oeuvre dans l'industrie française, c'est plutôt pour cette industrie française qui en plus connaît un début, en tout cas une accélération de taylorisation, que l'on va chercher la main-d'oeuvre dans les colonies.
Host (France Culture presenter)
Oui, parce que c'est cela. Bien souvent, et on l'entend à vous écouter, penser à la nourriture, à l'approvisionnement nous conduit à réfléchir aux champs et aux récoltes. Mais il n'y a pas que ça. Il y a tout ce secteur agroalimentaire avec des usines. Emmanuel Cronier d'ailleurs, ces usines-là, comme les usines d'armement se mettent en ordre de marche pour produire ce qui va permettre de nourrir le soldat. Vous avez parlé des biscuits de guerre, c'est-à-dire qu'il y a la création ou l'adaptation de certains produits à destination des poilus?
Emmanuel Cronier
Pour ce qui sont les éléments de base de la ration du soldat, les vivreux de réserve, c'est-à-dire les conserves, Et le pain de guerre issu du biscuit de marine de l'époque moderne, les vifs de conservation on va dire, là il y avait déjà en fait tout un tas de choses qui étaient mises en place de très longue date, en fait en réalité qu'on profitait des innovations alimentaires comme sur la conserve depuis le début du 19ème siècle. qui sont déjà complètement intégrés et qui sont stockés dans des grands entrepôts avant la Première Guerre mondiale pour être immédiatement utilisables et qui vont profiter de très gros marchés pendant la Première Guerre mondiale. La conserve de viande, le singe, qui est connu sous ce nom, le bully beef pour les britanniques par exemple. pour tout ce qui est de longues conservations. Et après il y a aussi toute une mobilisation par le biais de marchés de guerre qui sont passés avec des gros industriels pour d'autres produits, par exemple des confitures, par exemple des marchés pour la viande aussi, la viande pour le soldat, qui sont parchés pour faire face aux énormes besoins des armées parce que Voilà, à la fin de la guerre, on a plus de 70 millions de soldats à nourrir. Toute armée confondue, dans l'armée française, on a à peu près 3,5 millions de soldats rationnaires qu'il faut nourrir plusieurs fois par jour. Et donc ça, c'est un défi qu'aucune armée, en fait, n'a eu à faire face dans l'histoire, jusqu'à 1914.
Host (France Culture presenter)
Donc des conserves, des choses qui ne risquent pas vite d'être corrompues, pourries, abîmées. Donc la conserve, alors, que ce soit la viande en conserve, les sardines, j'imagine?
Emmanuel Cronier
Les sardines aussi, c'est vrai que ça a été intégré dès le début du XIXe siècle dans les denrées distribuées aux soldats, ça reste un produit de luxe en 1914, on est sur par exemple 60 centimes la boîte de conserve, mais la Première Guerre mondiale va participer à la diffusion, à la démocratisation des conserves, et par exemple si un conserveur breton de la maison Hénaf. C'est une réplique de la première boîte de conserve de pâtes et de porc de la maison Hénaf, une maison qui était spécialisée, qui avait été créée dans les années 1900 dans le Finistère et qui était spécialisée comme beaucoup de conserveurs dans les légumes. et qui en 1915 va se mettre à faire du pâté de porc avec une diffusion à l'arrière mais aussi vendue à l'arrière-front pour les soldats dans des camions bazar par exemple. Et donc ça participe à... c'est des débuts aussi d'histoire, de certaines histoires d'industrie française puisqu'aujourd'hui, typiquement le pâté de neuf c'est un quart je crois à peu près du marché du pâté de porc en France donc c'est quelque chose d'énorme en fait qui se met en place à cette période-là. Mais il n'y a pas que des produits industriels, il y a aussi d'autres choses dans la ration, qui vont être des pommes de terre, qui vont être aussi des légumes. C'est-à-dire qu'il y a un effort quand même d'équilibre de la ration quotidienne du soldat, de diversité, une vraie attention au goût du soldat. Donc il ne faut pas avoir en tête qu'on est vraiment sur un alignement par le bas de ce qui est servi. Il y a des produits de longue conservation qui répondent aux nouveaux besoins de mobilité des armées utilisées depuis le XIXe siècle. Bouillons, bouillons en cubes, lait condensé, ce type de choses, viande congelée aussi, qui sont directement issues des nouveaux secteurs agro-industriels, mais également d'autres produits plus frais, mais qui manquent dans la ration. Voilà, il y a une sorte de nostalgie des soldats paysans de l'armée française, typiquement pour les produits simples du quotidien, l'alimentation paysanne, les oeufs, les légumes en particulier.
Host (France Culture presenter)
Dans ce que vous nous dites là, il y a quand même des choses différentes. Alors les sardines, on l'a entendu, 60 centimes, c'est cher. C'est quoi le salaire? C'est 5 francs par jour, on va dire à peu près.
Emmanuel Cronier
Oui, au début de la guerre, on est entre 7 et 10 francs. La solde d'un soldat en 1918, c'est 1 franc. Donc ça donne quand même... C'est des produits qui ne peuvent pas se payer eux-mêmes pendant la guerre.
Host (France Culture presenter)
Mais une boîte de pâté ne nécessite pas de préparation. Il faut un peu de pain ou sinon on le mange sans pain. Mais en tout cas, on peut se nourrir directement. Vous nous avez parlé de pommes de terre, de légumes, voire de bouillon, les bouillons cubes. Là, il faut une certaine préparation. En tout cas, il faut chauffer de l'eau.
Emmanuel Cronier
Et ça c'est un des enjeux vraiment prioritaires en fait pour les armées, c'est-à-dire cette question qui a déjà commencé à émerger à la fin du XIXe siècle avec les développements des secteurs d'industrie au profit des armées pour le coup en temps de paix. qui est la conservation, la question de la portabilité aussi et de la consommation immédiate qui permet d'économiser du temps de préparation, de permettre de manger chaud pour les soldats. Mais on est plutôt sur les conserves sur des préparations d'urgence, c'est-à-dire quand on ne peut pas faire autrement, on recourt aux conserves. On essaye par contre au quotidien de diversifier l'alimentation du soldat par le biais notamment de l'utilisation de la cuisine roulante, qui en 1915, alors on peut le dire quand même, l'armée française c'est la seule à ne pas être équipée de cuisine roulante en 1915. En 1914, toutes les autres armées en sont équipées, mais les français n'ont pas jugé bon d'investir dedans. Et à partir de 1915, c'est ce qui permet en fait de cuisiner, de faire des ragoûts, des marmites à soupe en fait, 350 litres, qui permettent en fait de nourrir une compagnie entière à proximité du front et d'amener un repas chaud. Et là on est sur quelque chose qui est plus proche, on va dire, de l'alimentation quotidienne d'avant-guerre.
Host (France Culture presenter)
C'est-à-dire que le soldat peut se préparer sa petite tambouille lui-même de son côté, mais c'est peut-être marginal ou dans des situations où il n'a pas accès à ce que vous expliquez là, c'est-à-dire des cuisines mobiles.
Emmanuel Cronier
Voilà, ça c'est la configuration, se préparer soi-même en allant chercher du bois, en utilisant les gamelles qui sont distribuées par l'armée, c'est la configuration plutôt de la guerre de mouvement de 1914. Et ensuite, avec la prolongation du conflit, on est sur la mise en place de postes de cuisine, on peut dire plus sédentaires, avec des cuistots du front, des postes au plus près en fait. Et au fond, ça fait partie, la cuisine, de ces services qui se rapprochent du soldat pendant la guerre, comme par exemple la médecine de guerre aussi, qui va traiter les soldats plus en proximité du front, et on est vraiment sur la même configuration avec des cuistots à proximité du front.
Host (France Culture presenter)
Est-ce qu'il y a des considérations diététiques? En disant, les soldats, ce serait mieux qu'ils mangent à l'heure équilibrée. Je ne sais pas ce que ça veut dire pendant la première guerre mondiale. On imagine bien sûr que la viande a une place importante ici.
Emmanuel Cronier
Oui, les médecins militaires français, mais d'ailleurs dans les autres nations aussi, il y a eu beaucoup de recherches dans l'armée japonaise, par exemple l'armée russe, l'armée britannique. Les médecins militaires ont complètement intégré les progrès des sciences de la nutrition. en matière notamment d'équilibre alimentaire et la viande, vous le disiez, elle tient une part vraiment importante dans l'alimentation du soldat comme élément distinctif, élément reconstituant des forces par les protéines très assimilables en fait qu'elle qu'elle contient et on est sur des consommations, les quantités qui sont distribuées elles sont absolument énormes. C'est deux à trois fois ce qui est consommé en temps de paix puisque la ration de viande elle varie de 400 à 150 grammes au début de la guerre quand il n'y a pas trop de pression sur l'approvisionnement en viande à quand même 350 grammes un maintien à 350 grammes en 1917. Donc il y a vraiment cette idée que c'est important pour comme reconstituant des forces du soldat qui est considéré comme un travailleur de force. Et en pratique, il y a beaucoup de soldats, notamment les paysans français, qui regrettent qu'il y ait autant de ventes parce qu'ils ont consommé seulement 150 grammes par jour. en moyenne avant la guerre et d'un coup il y a plein de viande et c'est vrai qu'il y a une forme de dégoût de la viande, une monotonie aussi du goût de la viande qui est servie parce que c'est assez informe le produit de tout ça quand ça arrive dans la gamelle du soldat.
Host (France Culture presenter)
C'est très juste de rappeler qu'à la fin on mange pas tant de viande que ça, on en mange peut-être moins là qu'au front avec la question de savoir quelle viande.
Emmanuel Cronier
Bœuf, porc, Alors, la consommation civile en France avant la guerre dans les milieux populaires, paysans, c'est essentiellement du porc. Et ça, c'est un grand élément de contraste avec ce qui est servi dans la ration du soldat, puisque c'est 80% du bœuf, ce que consomment les soldats de la première guerre mondiale, y compris dans l'armée allemande, qui a cette réputation d'être des mangeurs de saucisses, des bouffeurs de porc, etc., mais qui est plutôt un moyen, finalement, de... de déconsidérer l'ennemi par le biais de son alimentation finalement de paysans alors que bon ben en France ou chez les alliés nous on mangerait du bœuf mais en réalité les traces archéologiques de la Grande Guerre elle montre que c'est essentiellement du bœuf qui est consommé même si à partir de 1917 enfin 16-17 on commence à parler de crise de la viande, de l'approvisionnement en viande avec la finalement la raréfaction du cheptel disponible en France, le recours à des importations de l'extérieur, Amérique du Sud, Etats-Unis, Argentine, Nouvelle-Zélande ou Australie. Donc importation de l'étranger et plus grande difficulté finalement à assurer la ration quotidienne. Et à partir de 1917, il va y avoir d'autres propositions en alternance, certains jours, de par exemple selon les saisons, de porc salé, de tentatives de gigots salés qui ne marchent pas très bien en 1915. En fait, il y a toute une innovation finalement au sein des armées pour proposer des aliments alternatifs et moins coûteux. que le bœuf qui reste la plus coûteuse des denrées au kilo qu'on peut proposer à un soldat de la grande guerre.
Host (France Culture presenter)
Et à l'arrière, est-ce qu'il y a des considérations sur l'approvisionnement en viande? Est-ce qu'on peut se fournir de viande facilement?
Emmanuel Cronier
Alors typiquement la viande ça fait vraiment partie des produits pour lesquels il y a une grande propagande à l'arrière par le biais d'affiches, de campagnes de mobilisation de l'opinion qui tournent autour de cette idée réservons la viande pour nos soldats. Le prix de la viande augmente beaucoup à l'arrière et on doit en particulier se rabattent sur des viandes américaines. Alors ces viandes américaines, on pense aujourd'hui aux Etats-Unis, mais en réalité c'est Canada, Etats-Unis, Argentine en particulier, qui émergent comme marché de la viande internationale, au-delà de l'Angleterre, qui était déjà son marché avant la première guerre mondiale. viande américaine qui permettent de diminuer le coût de ce qui est proposé aux consommateurs d'à peu près 25%. Donc c'est un moyen aussi de conserver la paix sociale à l'arrière en maîtrisant ces coûts.
Host (France Culture presenter)
Laurent Dornel sur ces histoires de l'alimentation.
Laurent Dornel
Oui, je voulais rebondir sur ce qu'il disait Emmanuel, sur l'importance de l'alimentation pour les soldats. Cette importance, on la retrouve un petit peu, on fait un pas de côté, mais dans l'alimentation des travailleurs coloniaux, puisque tous les textes officiels insistent sur le fait que pour obtenir un bon rendement du travailleur colonial, il faut lui offrir une alimentation qui soit satisfaisante, autant en quantité qu'en goût. Et donc ces travailleurs coloniaux vont recevoir en partie des aliments qui qui sont ceux auxquels ils sont habitués dans leur colonie. Importance du nokman pour les Androïds chinois, du couscous pour les Nord-Africains, donc c'est-à-dire qu'il y a aussi cette idée que l'alimentation n'est pas juste de l'énergie qu'on va donner aux travailleurs, mais que c'est quelque chose qui accompagne l'effort économique et dont il faut que les travailleurs soient satisfaits, y compris psychologiquement, et confortés dans leur habitude alimentaire. Ça c'est très très important.
Host (France Culture presenter)
Oui, parce qu'un travailleur bien nourri travaille mieux, mais il travaille d'autant mieux s'il mange des aliments qui lui plaisent. Est-ce que dans les armées, Emmanuel Cronier, Le goût est pris en compte parce que dans un article que vous avez livré à la revue Le Mouvement Social, un article sur les ateliers de viande militaire, une production intégrée pendant la première guerre mondiale, eux là, je ne vous dit pas qu'il y a les résultats de la consultation des armées sur la mise en consommation d'un nouveau produit de charcuterie dénommé andouilles de vire. Alors c'est fascinant de voir qu'ils font goûter de l'andouille à différentes armées et ils regardent les résultats.
Emmanuel Cronier
Alors effectivement on est vraiment sur une logique où parmi les nouveaux produits qui ne faisaient pas partie des rations habituelles des soldats, il y a des tests qui sont effectués, c'est-à-dire on fait d'abord des productions à toute petite échelle Et ça peut concerner, au-delà de la viande, aussi bien des fromages frais, des choses qui ne vont pas très bien se conserver. On fait des thèses en certaines unités, et en fonction des retours, en gros on dira aujourd'hui les retours consommateurs, qui vont remonter jusqu'aux unités, on va décider ou pas de distribuer plus largement. ces produits. Et donc l'exemple que vous citiez là des andouilles, en fait, c'est un produit qui est déjà connu puisque là on a, voilà, je vous ai dit, il y a l'appellation andouille de Vire et l'idée c'était, c'est un moyen en fait pour les armées de valoriser des sous-produits en fait de l'abattage dans les abattoirs des armées, ici typiquement les abats, qui auparavant étaient jetés et qu'on cherche à valoriser au sein d'abattoirs militaires ce qui est assez nouveau, c'est-à-dire qu'on ne recourt pas à des sous-traitants civils mais on fabrique en interne, par le biais des compétences des charcutiers, des bouchers qui ont été mobilisés, ces produits qui sont pensés pour être connus en fait, faire appel à un répertoire connu qui évoque le temps de paix et qui donne pas l'impression aux soldats qu'on essaie de lui faire passer des produits second choix un peu en douce Comme par exemple, c'est le même cas pour la viande de cheval, puisqu'il y a une ressource qui est quand même très abondante et gratuite au front, c'est les chevaux qui sont abattus, qui sont sélectionnés pour être consommables par les services vétérinaires, mais qui néanmoins sont considérés comme une viande de second choix. Et il n'y a jamais de distribution systématique de cheval pendant la guerre parce qu'il y a un risque en fait en matière de discipline qui est clairement identifiée, qui sera rappelée par Pétain par exemple après les mutineries de 1917, en aucun cas on ne doit distribuer systématiquement de la viande de cheval, même mélangée à d'autres produits. à des unités qui n'en demandent pas. Et donc cette question du goût, elle est vraiment semblable. Et donc comme pour l'andouille, on a fait passer la viande de cheval dans des saucissons type Arles, par exemple, ou saucissons type Lyon, qui existaient en 30p, qui étaient vendus sur les foires, qui étaient très connus, et qui permet finalement avec le mix cheval-boeuf ou cheval-porc, par exemple, de faire passer la viande de cheval. Et du coup, c'est autant d'économie financière pour le budget des armées.
Host (France Culture presenter)
Avec, pour le cas de l'Andouille de Vire, un produit bien accueilli par les troupes. Il a été trouvé un peu épicé. Ou alors produit favorablement accueilli par les troupes. Mais ça c'est pour la deuxième armée. Donc ça veut dire que l'Andouille de Vire a été approuvée par les poilus de la guerre. Aujourd'hui dans le cours de l'histoire, à l'usinée dans les champs, autre combat de la grande guerre.
Narrator/Reader (archive voice)
Paris, comme m'avait annoncé Lugube, est à peine triste, surtout charmant. Débarrassé de la turbulence excessive de ses voitures, à la splendeur d'être Paris, il ajoute une sorte de gravité provinciale qui lui va mieux qu'à la province. Tout y est calme, silencieux. Il n'a plus l'air, enfin, de donner à des étrangers une fête épuisante, mais bien de s'être recueilli, refait une vie intérieure. La rue Mazarine, toute vide, qui, lui, entre ces longs murs noirs, et que surplombe tout au fond la coupole de l'Institut, a l'air d'une rue de Venise. La scène usée comme les classiques Me fait un plaisir imprévu. Bonjour, vieille, me revoilà. Vais-je découvrir le vieux Paris? Je me détache et gagne la rue. Mis voici. Ce n'est point une chute. Ces passants, on les a choisis. Tous ces hommes ont l'air de penser. Toutes ces femmes ont des yeux qu'on aime. Je suis honteux au milieu d'elle, de ce vêtement d'homme des tranchées que je promène sans pudeur, de ce récit de bataille vivant que je suis.
Host (France Culture presenter)
C'est Paul Gérald, le poète qui s'est exprimé ici, qui racontait en 1965 la guerre, madame. Il évoque la permission. En 1915, à ce moment de la permission, Emmanuel Cronier Vous l'avez étudié, un père missionnaire dans la Grande Guerre. Mais le contraste que nous évoquions ici entre l'arrière et le front, même s'il doit être nuancé parce que les échanges, on le sait bien, sont constants, demeure malgré tout présent entre des modes de vie différents. L'éloignement des combats, c'est quelque chose qui est très fort. Et dans le cas de l'alimentation, j'imagine que c'est la même chose. Il doit y avoir une surprise d'arriver dans une ville, par exemple Paris, mais ça vaut pour toutes les villes qu'on a connues avant la guerre et qu'on découvre pendant la guerre.
Emmanuel Cronier
Oui, c'est une forme d'ambivalence finalement des soldats qui reviennent en permission à partir de 1915. En fait, ils ont envie de retrouver la famille, manger à table, avec la vaisselle, etc. On trouve finalement ce confort, la convivialité des repas. sortir au restaurant, aller au café, et puis au fond c'est aussi, et ça ça vaut effectivement, vous le disiez, dans toutes les villes en dehors de Paris, à la campagne aussi, de découvrir au fond que la vie continue comme avant, et ça on le voyait bien en fait dans le témoignage. Alors là finalement il disait un petit peu oui, alors voilà. à Paris, c'est calme, il ne se passe plus rien. Mais en fait, ce n'est pas du tout le sentiment des soldats quand ils reviennent à partir de l'été 15 et surtout à partir de 16, 17 et ensuite. Au contraire, ils ont l'impression que Paris fait la fête, ils s'en plaignent beaucoup alors même que les cafés, les restaurants, il y en a beaucoup moins qui sont ouvert en 1914, Paris comptait à peu près 30 000 débits de boissons, c'est 1 pour 80 habitants, à peu près c'est 10 fois plus un par habitant qu'à Londres. Évidemment avec la mobilisation, il y en a beaucoup qui sont fermés, donc à la fois ils le regrettent, mais en fait c'est des consommateurs en puissance et donc voilà, ils ont aussi envie d'y participer, donc il y a vraiment cette très forte ambivalence par rapport à une forme de sens de la fête qui leur manque au front, parce que finalement s'ils reviennent en permission, c'est aussi parce qu'ils ont envie d'en profiter. à travers une consommation libre, on va dire. C'est-à-dire le choix de manger ce qu'on veut, quand on veut, aux horaires qu'on veut, en famille, etc. Les goûts du pays qui sont extrêmement importants pour eux. Et c'est un des objectifs aussi d'ailleurs de la permission de reprendre prise sur la vie civile, mais par tout ce qui fait finalement les petits bonheurs du quotidien. La famille et l'alimentation font évidemment partie.
Host (France Culture presenter)
Laurent Dornel, est-ce que ces soldats permissionnaires pouvaient croiser des travailleurs coloniaux? Ou pour poser la question d'une autre manière, est-ce que ces travailleurs coloniaux sont intégrés à la société dans le sens où ils peuvent sortir en ville par exemple?
Laurent Dornel
En principe non. Ces travailleurs coloniaux qui sont recrutés pour certains à peu près 120 000 en Afrique du Nord, en Indochine autour de 50 000 et 5 000 à Madagascar et 37 000 en Chine. sont en fait acheminés par les services de l'Etat et tous débarqués à Marseille d'où ensuite ils sont répartis dans des groupements régionaux et de là redistribués par groupe de minimum 25 à des usines, des ateliers qui en ont fait les demandes. Et l'idée c'est d'éviter au maximum le contact avec les populations françaises. Alors, au front c'est pas pareil parce que ce sont les soldats coloniaux qui sont éventuellement en contact avec les soldats français, enfin métropolitains. Mais ça, c'est tout autre chose. L'essentiel de ces travailleurs coloniaux sont destinés à l'arrière. Donc aux usines, aux ports, aux ateliers qui travaillent pour la Défense Nationale. Donc en fait, ils se rencontrent relativement peu. sauf en cas de permission, par exemple.
Host (France Culture presenter)
Oui, il y a juste ça avec ces travailleurs coloniaux qui ont quel statut? Parce que, vous l'avez dit, rappelez Laurent Dornel, il y a les soldats coloniaux qui sont envoyés au front, mais il y a ces travailleurs. Ils ont quel statut? Ils sont recrutés comment?
Laurent Dornel
Il y a le choix de venir
Host (France Culture presenter)
ou de ne pas venir en France?
Laurent Dornel
La réponse est double, oui et non. C'est-à-dire qu'il y a une partie de ces travailleurs qui sont volontaires. qui ont compris que ça peut être une occasion financière puisque le travail est bien mieux rémunéré en métropole qu'en colonie et que assez rapidement sont mis en place des circuits pour ce qu'on appelle les délégations, c'est-à-dire ce qu'on appelle aujourd'hui les remises, c'est-à-dire l'argent qui est envoyé à la colonie. Donc en fait, il y a une grosse partie de ces travailleurs qui sont volontaires, même s'ils n'apprécient pas forcément la militarisation dont ils sont l'objet. Et puis, il y a en effet des formes de réquisition de travailleurs qui ont fait l'objet, en Afrique du Nord, mais beaucoup aussi en Indochine, de réquisition. Ça ressemble à une forme de travail forcé.
Host (France Culture presenter)
Oui, avec ici des statues différentes, des origines différentes et des destinations également qui doivent être différentes.
Laurent Dornel
Donc nous penserons tout de suite aux
Host (France Culture presenter)
usines d'armement pour les munitions. C'est le cas dans la majorité des cas ou alors on va retrouver ces travailleurs un peu partout?
Laurent Dornel
Alors beaucoup dans les poudreries, là il y a des concentrations à Toulouse, 5000 Indochinois à un moment donné. Dans les poudreries dans le sud-ouest, Bergerac, Bassens, Saint-Médard, on a des concentrations très fortes, plusieurs milliers de travailleurs coloniaux. Mais aussi, bien sûr les munitionneries, mais ces travailleurs on les retrouve aussi au service de grosses entreprises qui se sont converties pour certaines à l'économie de guerre et qui produisent des biens pour la défense nationale. Je pense à Michelin, à Schneider qui ont recruté beaucoup beaucoup de ces travailleurs coloniaux.
Host (France Culture presenter)
Pour Michelin, les pneus, pour Schneider, c'est tout ce qui concerne la sidérurgie, c'est bien cela?
Laurent Dornel
Tout à fait.
Host (France Culture presenter)
Témoignage d'un travailleur colonial.
Mohamed Ben Salah (worker testimony)
Je m'étais engagé pour un an aux travailleurs coloniaux à Soukaraz vers le mois de mars 1917, et je fus envoyé à la poudrerie de Bergerac. Il y a environ un mois, je manquais à l'appel du soir, et dès ma rentrée, je fus maltraité par les deux caporaux du groupement, un français et un arabe, et mis en prison pour huit jours. À ma sortie de prison, je m'enfuis pour venir à Bordeaux me plaindre au bureau arabe, mais je fus arrêté à Saint-Aubin par les gendarmes qui me ramenaient à Bergerac. Remis de nouveau en prison par ordre du commandant, j'y passais encore huit jours et je repris mon travail. J'écrivis alors au lieutenant pour obtenir mon changement de chambré où j'étais en but au mauvais traitement de mes camarades musulmans et anamites. Cela me fut refusé. Je ne veux pas retourner à Bergerac, où les travailleurs coloniaux sont maltraités. Et je vous demande de me faire obtenir mon engagement au tirailleur.
Xavier Mauduit
France Culture, le cours de l'histoire. Xavier Mauduit.
Host (France Culture presenter)
Mohamed Ben Salah, le 7 août 1917, écrivait cette lettre qui nous est lue par Henri Leblanc. Laurent Dornel, les conditions sont difficiles à l'entendre.
Laurent Dornel
Les conditions sont difficiles, globalement oui. Elles le sont pour tout le monde pendant la guerre, il ne faut pas l'oublier. Mais elles le sont encore plus pour ces travailleurs pour qui au fond rien n'est prêt à leur arriver quasiment. Le dépôt de Marseille, où ils sont tous acheminés, pose énorme problème d'hygiène, d'infrastructure. Lorsqu'ils arrivent souvent, là où ils sont affectés, En fait, les barraques à grillons sont mal équipés, il y a des formes de surpopulation puisque ces barraquements qui ne sont pas très grands peuvent parfois accueillir jusqu'à 160 travailleurs qui sont empilés sur des liches perposées entre lesquelles il n'y a aucun espace. Et puis il fait froid, il ne faut pas oublier, on est dans une période de pré-réchauffement climatique. Les hivers sont extrêmement froids et ces travailleurs souffrent. D'autant que, comme ce sont des indigènes, c'est-à-dire que, vous me posez la question tout à l'heure du statut, c'est le statut commun, c'est le statut de l'indigénat, c'est-à-dire au fond des subalternes, pour aller vite. comme ils sont des indigènes, donc des subalternes, finalement on se dit qu'ils sont rustiques et que bon voilà, c'est pas la peine d'en prendre trop soin non plus, que par ailleurs il y a la pénurie, donc en fait on se retrouve avec des travailleurs qui se plaignent régulièrement du froid, de l'humidité, Ils se retrouvent souvent avec des effets, des vêtements, des chaussures qui sont de la récupération, de la 3ème main rapiécée. Donc c'est vrai que dans l'ensemble, en tout cas dans un premier temps, les conditions de vie ont été rudes, très rudes.
Host (France Culture presenter)
Vous venez d'évoquer l'indigénat, Laurent Dornel, c'est ce régime très particulier en place dans les colonies françaises. Est-ce que l'on peut dire qu'il y a ce régime-là sur le territoire français pendant la première guerre mondiale ou est-ce que c'est une adaptation de l'indigénat?
Laurent Dornel
Alors, c'est une adaptation parce que la loi métropolitaine ne prévoit pas, bien sûr, des statuts particuliers. Il n'y a qu'une seule loi en France. Contrairement aux colonies où, justement, le statut de l'indigénat est un... C'est un statut qui est exorbitant du droit commun. Donc tout l'enjeu c'est d'essayer de transposer. autant que possible le statut de l'indigénat en métropole. C'est-à-dire de diminuer ou de contrôler au maximum les mobilités, d'éviter les contacts, donc il y a toute une série de dispositions qui relèvent de l'arbitraire colonial, mais qui au fond se heurtent en France au sens commun, au droit commun, disons, qui parfois reste incompris, compris aux yeux des français. Mais il y a bien une tentative de faire en sorte de maintenir ces travailleurs dans un statut subalterne parce que ce qui est très important, ce qu'il faut souligner, c'est que dès le début, cette immigration administrée est définie comme une immigration provisoire. C'est-à-dire que ces travailleurs ont un contrat de pour la durée de la guerre, ou d'un an au conductible. Il y a différents types de contrats, mais c'est lié à la guerre. Et donc il est spécifié dans les contrats qu'à la fin de la guerre, lorsque le gouvernement décidera de la fin de la guerre et de la démobilisation, ces travailleurs devront rentrer dans la colonie. Donc c'est une immigration qui est vraiment provisoire.
Host (France Culture presenter)
Et tout ça pourquoi? Pour des canons, des munitions.
Choral singer (Radio France choir)
Quel est ce bruit qui fait trembler la terre? Est-ce la voix puissante de l'étonnement? Oh, mes enfants, ce bruit, ce, c'est la guerre! C'est le Prussien qui rêve d'un État Où le Français serait caché soldat! Rage le comte Éric, qui dans son cœur finêtre Le désir d'être un jour de l'Europe le maître L'être nous jamais, nous n'en voudrons connaître! Un ou deux jours, et deux partout, Jouons français, nous rangerons bataille! Des munitions et des canons, Que les ennemis tombent sous la mitraille!
Host (France Culture presenter)
Une chanson de 1915, des canons, des munitions, une musique de Willem-Jan Pans avec ici le chœur de Radio France. Emmanuel Cronier, des canons, des munitions, bien sûr pour gagner la guerre, mais l'alimentation aussi. Est-ce que l'État, dans sa volonté de gagner la guerre, contrôle l'alimentation? Est-ce qu'on peut dire, et je l'ai perçu tout à l'heure quand vous évoquiez l'importance du fonctionnement français, que La réussite des alliés c'est ça aussi, c'est pas seulement les canons, les munitions, c'est l'alimentation.
Emmanuel Cronier
Oui, dans le sens où il y a une compréhension, on va dire qu'à partir de 1915, avec le prolongement de la guerre, il y a vraiment cette perception qu'il faut mettre en commun des moyens entre les alliés, par exemple les britanniques, ceux qui ont la maîtrise des mers, du point de vue de toute la flotte commerciale, la flotte frigorifique, elle est aux mains des britanniques. Et ça va être aussi une chance pour les alliés. de maîtriser ça. Et de fait, il y a une intervention précoce et efficace du côté des alliés qu'on ne trouve pas du tout du côté des puissances centrales où on est moins, donc en Allemagne et en Autriche-Hongrie. cette compréhension, finalement, qu'il y a des besoins, en fait, d'équité entre le front et l'arrière, entre les soldats, entre les civils. Donc la logique du rapport, finalement, qui est aussi un rapport très politique, aux citoyens, par exemple en France, qui diffère du rapport à la population dans les puissances centrales, où on a un rapport aussi où, voilà, c'est avant tout des sujets, en fait, de l'empereur. Et donc il y a aussi cette dimension politique qui joue. Et par ailleurs, ils sont aussi moins efficaces sur le terrain, il y a moins de comités dédiés, il y a moins de centralisation qui se met en place et c'est beaucoup plus tardif. C'est un des éléments qui explique aussi que dès 1915, on voit apparaître en Allemagne ou en Autriche-Hongrie des pénuries importantes. on avait des états en fait finalement et ça pose la responsabilité des états qui s'engagent dans une déguerre sans avoir les moyens de nourrir à long terme leur population parce qu'on a affaire quand même à des puissances centrales qui sont être plus vulnérables au blocus et qui perdent par exemple Au moment de l'entrée en guerre, l'Allemagne importe déjà une très grande partie de sa nourriture et elle dépend par exemple pour les céréales du blé produit en Ukraine, qui se retrouvent dans le camp des alliés en 1914. Et donc voilà, il y a toute cette rupture des marchés internationaux d'un commerce qui était extrêmement déjà globalisé pour les produits principaux, viande, céréales, le café, etc. et qui vont à long terme, on peut dire qu'elles basculent du point de vue de l'alimentation. Elles s'opèrent déjà à l'hiver 1916-1917 où il y a un décrochage important de l'Allemagne, de l'Autriche-Hongrie. On parle d'hiver dénavé, au sens de rave. En termes de traduction, ça correspondrait plus au rave. Et là, vraiment, il y a un décrochage des puissances centrales. alors que le rationnement, il est plus tardif. C'est-à-dire que le besoin de recourir au rationnement en France, en Grande-Bretagne, il est plus tardif, il s'installe plus dans la durée. Les cartes de rationnement vont être mises en place essentiellement à partir de 1917, par exemple pour le sucre, 18 pour le pain chez les Alliés, alors que tout ça, ça fait déjà plusieurs années que c'est en place. en Allemagne ou en Autriche-Hongrie. Donc là, il y a une vraie différence, parce que un des choix qui a été fait par les gouvernements, qu'ont mis en place des comités, alors ça s'est mis en place progressivement, les ministères du ravitaillement très centralisés, c'est 17 en France, mais il y a quand même eu des comités, il y a eu beaucoup de choses mises en place. au préalable. En fait, l'effort a été fait sur le maintien des prix. Typiquement, le prix du pain à Paris n'augmente pas pendant la première guerre mondiale et on va plutôt jouer sur un alignement, par le bas, de la qualité en proposant un pain, mettre à la vente du pain qui n'est que rassis, en fait, attendre plusieurs jours ou qui intègre, en fait, qui est moins un pain blanc, même si les français revendiquent beaucoup pendant la guerre de pouvoir continuer à fournir, en fait, à leur population du pain blanc. c'est un pain qui est plus complet, de pain bis, qui est plus complet, mais au fond, il joue sur la qualité pour ne pas avoir à augmenter les prix. Donc ça c'est finalement une perception des besoins de la population qui permet aussi d'éviter des révoltes de la faim et qui permet de maintenir la paix sociale à l'arrière.
Host (France Culture presenter)
Pour aller voir ce qui se passe, je vous propose un petit tour aux Halles à Paris en novembre 1916.
Raphaël Laloune (reader)
Que ne pourrait-on dire sur les Halles en temps de guerre? Mais ce serait sortir du cadre de ses esquisses. Mieux est d'entrer dans un des pavillons, à l'heure où le public arrive aux achats quotidiens. Le public forme un cœur semblable au cœur antique d'une tragédie dont les marchandes et les marchands seraient les protagonistes. Chaque membre de ce cœur fait les mêmes gestes et dit les mêmes phrases.
Xavier Mauduit
Comment huit francs, ce poulet?
Mohamed Ben Salah (worker testimony)
Bah oui, ma petite dame, c'est du
Narrator/Reader (archive voice)
dodu, comme vous, et frais comme mon oeil.
Xavier Mauduit
Huit francs, vous n'y pensez pas.
Narrator/Reader (archive voice)
Que voulez-vous, c'est la guerre.
Raphaël Laloune (reader)
On se la mende des deux parts. Le commerce va quand même, quoique tout est augmenté de 20 à 40 %, et même davantage. Et c'est le public qui supporte la hausse. Et on ira ainsi jusqu'à la
Host (France Culture presenter)
victoire. Raphaël Laloune qui nous lisait le Petit Parisien du 5 novembre 1916 et dans sa lecture il croisait Thomas Beau et Aurélien Delacroix. Ici l'évocation de ce monde-là est toujours passionnant de voir ces contrastes qui peuvent exister avec le front. On se lamente de partout. Dites-nous, Emmanuel Crenier, le regard porté sur la première guerre mondiale à travers l'alimentation nous en dit beaucoup en fait. Et on l'entend bien sur l'économie, mais pas une économie uniquement nationale, internationale. Sur même les représentations de ce qu'est la guerre elle-même. La souffrance au front et à l'arrière l'idée, en tout cas peut-être vu du front, qu'on se nourrit
Emmanuel Cronier
bien. Oui, et au fond ça renvoie à une notion qui est beaucoup utilisée par les historiens de la Grande Guerre, qui est cette économie morale du sacrifice, finalement, qui préserve en priorité l'alimentation du soldat, et ça les alliés le font tout de même, bien sûr, parce qu'ils en ont les moyens aussi via tous les réseaux commerciaux, et qui est sensible finalement à la participation de chacun à l'effort de guerre, en fait, à son
Host (France Culture presenter)
échelle. Laurent Dornel, les travailleurs coloniaux participent aussi à l'effort de guerre, mais sont-ils reconnus? En 1918, la guerre prend fin. Est-ce que leur contrat s'arrête et ils repartent chez
Laurent Dornel
eux? Alors, ils repartent progressivement chez eux, puisque comme je vous le disais tout à l'heure, leur contrat est signé pour la durée de la guerre. Simplement, ce qui est compliqué, c'est qu'à la fin de la guerre, acheminés, tout à coup, des dizaines de milliers de travailleurs, à nouveau les convoyés, soit vers l'Afrique du Nord, soit vers l'Indochine ou la Chine, c'est compliqué. puisque les capacités logistiques de la France à la fin de la guerre ne sont pas les mêmes. Donc en fait, il y a une forme de démobilisation qui est... qui n'est pas un mot tout à fait exact, puisque ce n'est pas militaire, mais on peut quand même, je crois, l'employer. Cette démobilisation est finalement assez lente. Elle est réclamée par les colons d'Afrique du Nord qui veulent retrouver leur main d'oeuvre, leur sujet, leurs indigènes. Mais à l'été 1919, il reste encore en France autour de 100 000 travailleurs coloniaux. Et ce qui est intéressant, c'est que ces travailleurs coloniaux, en réalité, ne vont pas être conservés. maintenu en France, France qui fait le choix, à ce moment-là, de signer des accords de main-d'oeuvre avec la Pologne et l'Italie. C'est-à-dire que, alors qu'on dispose de quelques cent mille travailleurs qui ont donné globalement satisfaction pendant la guerre, en tout cas dans des unités qui travaillaient pour l'économie de guerre, et bien on va préférer aller chercher des travailleurs ailleurs, en Italie et en Pologne. Et ça, c'est quand même... Ce n'est pas le moindre des
Host (France Culture presenter)
paradoxes. Emmanuel Cronier, justement, en écho à tout ce qu'on a pu dire sur la guerre, expliquait que le fait que les Alliés disposaient d'importations, parce qu'il y a ces réseaux et puis il y a la possibilité d'importer, faisait qu'il y avait une vraie différence avec l'Allemagne, avec l'Autriche-Hongrie, On peut dire la même chose pour les travailleurs coloniaux, c'est-à-dire que l'Allemagne n'a pas de colonies et puis de toute façon avec ces systèmes de blocus en partie, il est difficile de faire venir des
Laurent Dornel
gens. Alors l'Allemagne a essayé de déporter, au début de la guerre, des Belges. Elle en a déporté 60 000 pour ses usines, jusqu'à ce que ça fasse un scandale international et donc qu'elle cesse. Mais en effet, elle n'a pas apporté de manœuvres coloniales. De toute façon, elle avait globalement perdu ses colonies en Afrique. Le seul exemple, enfin les deux seuls autres exemples C'est le recours par l'Italie de quelques 5000 travailleurs libyens dans les usines du nord de l'Italie et du côté de la Grande Bretagne qui a le premier empire colonial. Donc il y a eu aussi des recrutements importants. 100.000 chinois, par exemple, qui ont été recrutés, mais tous affectés en réalité à l'arrière des troupes britanniques dans le nord de la France. Dans la Somme, etc. C'est-à-dire que les syndicats et la classe ouvrière britannique se sont opposés à l'utilisation, à l'emploi de main-d'oeuvre coloniale en Angleterre pendant la guerre. Donc la France est finalement le seul exemple de recours à la main d'oeuvre proprement coloniale pendant la guerre. Et en fait c'est un tournant majeur puisque c'est le début en fait de l'immigration coloniale. et qui part avec des structures bien particulières et dont les héritages sont très importants. Peut-être qu'on aura le temps d'en dire un mot tout à
Host (France Culture presenter)
l'heure. Non, mais parlez-en tout de suite parce que c'est vrai que moi, là, je sens que se joue toute une compréhension de l'avenir à partir de ces travailleurs coloniaux de la Grande Guerre. C'est-à-dire que l'immigration coloniale mise en place pendant la guerre pour l'effort de guerre, c'est le germe de ce qui se passe par la
Laurent Dornel
suite. Complètement. C'est-à-dire que pour accompagner la venue et la mise au travail des travailleurs, de ces hommes recrutés dans l'Empire, le gouvernement met en place un certain nombre de structures, d'organismes, qui en général disparaissent après la guerre, mais pas complètement. C'est-à-dire qu'ils sont transformés. Dans le témoignage que vous avez lu des questions du bureau arabe, en fait c'est pas un bureau arabe, ça s'appelle le bureau des affaires indigènes. Ce bureau des affaires indigènes, qui est mis en place dans les régions où on trouve de la main-d'oeuvre nord-africaine, se maintient pendant toute la durée de la guerre. C'est un organisme d'assistance et de surveillance. Et en fait, à la fin de la guerre, il disparaît. transformée bientôt en organe de surveillance, ce qu'on a appelé les Saina, qu'a étudié notamment Emmanuel Blanchard. Du côté indochinois, parce qu'en fait la surveillance, comme le travail, est racialisé, il y a créé le contrôle général des travailleurs indochinois, mais en fait ce contrôle, à la fin de la guerre, disparaît en tant que tel, mais est transformé en un organe de surveillance de la main d'oeuvre hindoues et chinoises en France. Et ces deux organismes sont en fait les deux clés de voûte de la surveillance des populations impérialisées, comme on dit aujourd'hui, et donc sont les organes de surveillance politique. C'est-à-dire qu'en fait, la Première Guerre mondiale met en place une matrice à la fois idéologique, institutionnelle, organisationnelle aussi, qui est en fait valable jusqu'à nos jours. Je pense qu'il faut dire un mot aussi sur le fait que, par exemple, les relations intimes entre françaises et travailleurs coloniaux ont été combattues par le gouvernement. et par les autorités coloniales aussi, puisqu'il s'agissait absolument d'éviter tout mélange et tout métissage. C'est-à-dire qu'en fait, vous avez une espèce de préparation, ou plutôt, il faut prendre plutôt comme un héritage, la manière dont on considère encore aujourd'hui l'immigration coloniale, mais c'était vrai aussi au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, est un héritage direct de ce qui est mis en place à l'occasion de la Première Guerre
Host (France Culture presenter)
mondiale. Indispensables et indésirables les travailleurs coloniaux de la Grande Guerre. C'est votre ouvrage Laurent Dornel et encore une fois on sait combien les études sur une période, ici c'est la Grande Guerre, ont des échos beaucoup plus larges en amont et en aval avec toujours la réflexion sur ce moment très particulier de la guerre. Quel effet pour la suite dans l'alimentation
Xavier Mauduit
aussi? L'homme ne se nourrit pas que de viande. Des peuples entiers ne mangent jamais de viande. Nous ne voulons pas ici faire de la théorie, ni prendre parti contre la viande. Mais il faut reconnaître que les ménagères de France, et surtout les admirables mères de famille, donnent une importance, certes exagérée, et trop exclusive au rôle de la viande dans l'alimentation quotidienne. Elles n'ont qu'à se rappeler pour toujours que nos soldats, nos frères de tranchée, estiment eux-mêmes que leur nourriture comporte trop de viande, et qu'ils regrettent de ne pas avoir plus souvent des pâtes et des légumes. Aussi bien, viande et légumes frais sont de plus en plus hors de prix, et la managère sait bien qu'elle doit mesurer avec parcimonie non seulement le morceau de poteau-feu, mais encore les légumes qui font l'arôme du
Host (France Culture presenter)
bouillon. Auriane Delacroix dans le corps de l'histoire sur France Culture qui lisait cet ouvrage de 1916 pour la vie moins chère. Pâtes et légumes secs. Dites-nous Emmanuel Crony, est-ce que le fait que pendant ces quatre ans de première guerre mondiale, et on sait même que ça dure par la suite parce que les effets de la guerre ne sont pas immédiats le 11 novembre 1918, est-ce que ça a eu des incidents sur la manière de consommer? Est-ce que les choses changent par la
Emmanuel Cronier
suite? Alors, un des éléments importants c'est effectivement la manière dont la Première Guerre mondiale, pas toute finalement l'innovation qu'elle entraîne avec elle, et ça c'est assez typique de plein de secteurs alimentaires, de secteurs industriels on va dire, c'est pas que lié à l'alimentation, mais c'est une porte d'entrée en fait pour des produits qui étaient moins connus ou peu diffusés. On a parlé de la conserve, mais c'est vrai qu'il y a un vrai effet de la Première Guerre mondiale l'élargissement finalement du marché de la consommation de la conserve, une baisse des coûts aussi. Ça vaut aussi pour un certain nombre d'autres produits, tous les produits qui sont transformés, qui sont proposés à titre de substituts. Alors quand on parle d'ersatz, souvent ça a une connotation très négative, et c'est le cas en Allemagne parce qu'on est vraiment sur des ersatz très très pauvres et peu nutritifs, mais Par exemple pour les graisses, la margarine existait déjà au XIXe siècle, mais la guerre c'est un moment aussi en fait de diffusion de ça, y compris dans les pays alliés, ça vaut aussi pour les sucres la saccharine typiquement. Et donc on a vraiment beaucoup d'éléments finalement, c'est une période finalement pour toute l'agro-industrie conquête de nouveaux marchés qui vont entrer finalement dans les consommations courantes des années 1920-1930 et puis de
Host (France Culture presenter)
l'après-guerre. Avec ses échos jusqu'à aujourd'hui, on l'entend bien, c'est ça qui est passionnant, d'étudier cette guerre mondiale, cette première guerre mondiale, avec ses nouveaux regards, qu'il s'agisse de l'alimentation, Emmanuel Crenier, ou encore des pères missionnaires, ça c'est votre ouvrage, ou des travailleurs coloniaux indispensables et indésirables, c'est publié à La Découverte, ça c'est votre ouvrage. Laurent Dornel, merci vivement à tous les deux d'être venus dans le cours de
Emmanuel Cronier
l'histoire.
Host (France Culture presenter)
Merci. Prochaine aventure du cours de l'histoire, c'est réécouter l'ensemble de la série. Ces nouveaux regards sur la première guerre mondiale à retrouver sur franceculture.fr et l'appli Radio
Emmanuel Cronier
France. Général Végan, général de division, majeur général des armées
Narrator/Reader (archive voice)
alliées. Il est convenu que nous compterons cette signature à partir de 5 heures. de façon à pouvoir arrêter les fusions des sangs le plus tôt possible pour nous. Notre conscience de soldat est en repos, les armées ont accompli leur devoir, les gouvernements peuvent faire la paix qu'ils jugeront la
Host (France Culture presenter)
meilleure. Le général Végan à propos de l'armistice dans le cours de l'histoire sur France Culture, une émission réalisée par Thomas Bou à la technique Noé Chaban, merci à Charles Villem, à ICI, Béarn Bigor, à Pau, émission préparée par Raphaël Lalloum, Jeanne Delecroix, Jeanne Coppès, Hélène Roy et Maïwenn Guiziot, émission à écouter à podcaster sur franceculture.fr et l'appli Radio
Podcast : Le Cours de l’histoire (France Culture)
Date : 13 novembre 2025
Animateur : Xavier Mauduit
Invités : Emmanuel Cronier (Université de Picardie Jules Verne), Laurent Dornel (Université de Pau et des Pays de l’Adour)
Cet épisode propose un éclairage renouvelé sur la Première Guerre mondiale en abordant les enjeux de l’arrière-front : l’industrie, l’alimentation des soldats et des civils, et la mobilisation de la main-d’œuvre, notamment des travailleurs coloniaux. Les invités déconstruisent la séparation traditionnelle entre « le front » et « l’arrière », insistent sur la centralité du ravitaillement et de la logistique, et analysent l’impact durable de la guerre sur l’industrie agroalimentaire et les pratiques migratoires en France.
[00:08 - 03:00]
« En réalité, unissent le territoire en guerre… l’arrière et le front sont en réalité très proches et associés étroitement dans la défense du territoire. » — Laurent Dornel [02:22]
[03:00 – 05:12]
« L’idée que les civils à l’arrière sont une composante indispensable de l’effort de guerre, et c’est peut-être un des points de compréhension qu’ont mieux compris les Alliés… » — Emmanuel Cronier [04:35]
[05:12 – 10:46]
« C’est un tournant majeur, puisqu’on va chercher dans les colonies et en Chine de la main-d’œuvre pour essentiellement les usines qui travaillent pour la défense nationale. » — Laurent Dornel [06:35]
[10:46 – 17:36]
« Y’a une vraie attention au goût du soldat… Il y a une sorte de nostalgie des soldats paysans… pour les produits simples du quotidien. » — Emmanuel Cronier [12:50]
[17:36 – 23:22]
« Le prix de la viande augmente beaucoup à l’arrière et on doit en particulier se rabattre sur des viandes américaines… » — Emmanuel Cronier [21:06]
[23:22 – 26:49]
« Il y a des tests qui sont effectués… on va décider ou pas de distribuer plus largement ces produits. » — Emmanuel Cronier [23:56]
[30:41 – 39:59]
« On se retrouve avec des travailleurs qui se plaignent régulièrement du froid, de l’humidité, des vêtements de récupération… conditions de vie… très rudes. » — Laurent Dornel [36:01]
[41:10 – 49:43]
« L’un des choix… typiquement, le prix du pain à Paris n’augmente pas pendant la Première Guerre mondiale et on va plutôt jouer sur un alignement, par le bas, de la qualité… » — Emmanuel Cronier [44:41]
[47:45 – 54:48]
« La Première Guerre mondiale met en place une matrice à la fois idéologique, institutionnelle, organisationnelle aussi, qui est… valable jusqu’à nos jours. » — Laurent Dornel [52:01]
[54:48 – 57:28]
« C’est une porte d’entrée pour des produits qui étaient moins connus ou peu diffusés. On a parlé de la conserve, mais… un vrai effet de la Première Guerre mondiale dans l’élargissement du marché… » — Emmanuel Cronier [56:07]
Sur la nourriture du soldat :
« Il y a une vraie attention au goût du soldat… une sorte de nostalgie pour les produits simples du quotidien. » — Emmanuel Cronier [12:50]
Sur la condition des travailleurs coloniaux :
« Dans l’ensemble, les conditions de vie ont été rudes, très rudes. » — Laurent Dornel [36:01]
Sur l’héritage colonial et migratoire :
« La Première Guerre mondiale met en place une matrice à la fois idéologique, institutionnelle, organisationnelle aussi, qui est valable jusqu’à nos jours. » — Laurent Dornel [52:01]
Sur le contraste avant/arrière :
« Unissent le territoire en guerre… l’arrière et le front sont… associés étroitement dans la défense du territoire. » — Laurent Dornel [02:22]
Cet épisode éclaire les « autres fronts » de la Grande Guerre : la mobilisation souvent invisible de l’arrière, où se jouent aussi la victoire grâce à l’alimentation, à l’industrie, et à la gestion de la main-d’œuvre. Ces dimensions entraînent des bouleversements économiques, sociaux et culturels durables, dont les échos se prolongent jusqu’à aujourd’hui, tant dans l’industrie alimentaire que dans l’histoire de l’immigration et des relations postcoloniales.