Le Cours de l’Histoire – Nouveaux regards sur la Première Guerre mondiale : Apte au combat ! La fabrique du soldat de la Grande Guerre
Date : 10 novembre 2025
Animateur : Xavier Mauduit (France Culture)
Invités principaux :
- Aude-Marie Lalanne-Berdoutique (historienne de la médecine, Sorbonne Université)
- Lionel Pabillon (historien, Université Rennes 2)
1. Aperçu de l'épisode
Cet épisode explore en profondeur la construction du « soldat apte » à la veille et pendant la Première Guerre mondiale. À travers l’étude de la sélection médicale et des pratiques préparatoires (gymnastique, tir, sport), les invités analysent comment les corps et les esprits des jeunes hommes français ont été modelés pour la guerre, et ce que signifiait « être apte » dans la France de la Troisième République. L’émission met également en lumière les dimensions sociales, symboliques et genrées de ces processus, tout en les replaçant dans une perspective européenne et dans une continuité historique.
2. Principaux points abordés et analyses
A. Préparation au combat : origines sociales et culturelles
- Militarisation des sociétés françaises (fin XIXe-XXe siècle)
- « Le maniement des armes n'est pas inconnu des jeunes hommes... sociétés trempées de valeurs militaires qui se préparent à la guerre. » (Interviewer, 00:08)
- Les sociétés de tir et de gymnastique, la chasse, l’école répandent une culture militaire et patriotique avant même l’appel sous les drapeaux. (Lionel Pabillon, 02:07)
- L’école et la gymnastique
- Depuis la loi George (1880), la gymnastique est obligatoire à l’école primaire, fortement imprégnée d’objectifs militaires (Lionel Pabillon, 06:21)
- Les fameux « bataillons scolaires » et la naissance d’une pédagogie d’éveil patriotique (Lionel Pabillon, 07:27)
- Associations civiques et loisirs
- Les sociétés de tir et de gymnastique, bien que minoritaires (moins de 5% des jeunes impliqués), servent de modèles de valeur civique et patriotique, mais sont aussi des espaces de sociabilité ludique (Lionel Pabillon, 12:51)
- « Ce serait une erreur de lire uniquement ces associations comme des usines à petits soldats. » (Interviewer, 12:39)
B. La sélection médicale : un rituel social autant qu’un filtre militaire
- Historique et modalités de la sélection
- Avant 1905, le tirage au sort détermine ceux qui passent la sélection médicale, laquelle est effectuée par le Conseil de révision (Xavier Mauduit, 03:56)
- Après 1905, suppression des exemptions : tous les jeunes hommes de 20 ans passent l’examen médical, nu face à l’examen public (Xavier Mauduit, 03:31 & 04:49)
- L’examen comprend un regard global puis l’étude systématique du corps ; il vise à écarter ceux physiquement inaptes au service (Xavier Mauduit, 04:49)
- Enjeux sociaux : humiliation, virilité et exclusion
- « On sélectionne les individus... sous le regard de la société et sous le regard en particulier de leurs camarades. » (Xavier Mauduit, 17:11)
- Rites humiliants : « Ils se présentent entièrement nus à l'œil scrutateur de l'expert médical... décisions connues, commentées, souvent en public. » (Xavier Mauduit, 03:56 & 18:52)
- Poids des moqueries, stigmatisation sociale, difficultés à « prendre femme » pour les inaptes (Xavier Mauduit, 17:11)
- Degré d’aptitude : un gradient
- Catégories intermédiaires : ajournés, constitution physique « douteuse », nouvelle visite l’année suivante (Xavier Mauduit, 27:30)
- Rôle du conseil de révision
- « C’est un rituel initiatique de passage à l’âge adulte... ce que Michel Bozon a appelé un brevet de virilité. » (Xavier Mauduit, 20:46)
C. Les pratiques de formation militaire avant l’armée
- À l’école
- « La leçon d’éducation physique » : rang, mouvements du corps, ordres militaires, parfois initiation au tir (Lionel Pabillon, 24:15-24:44)
- Introduction du « tir scolaire », carabines adaptées, championnats inter-écoles dès l’enfance (Lionel Pabillon, 24:47)
- Clubs civils de tir/gymnastique
- Associations plus répandues dans le nord et les régions à fort tissu associatif, pas seulement en zone frontalière (Lionel Pabillon, 26:29)
- Pratiques variées : marches, sauts, boxe, maniement d’armes, visent à « faire des hommes complets » (Lionel Pabillon, 23:33)
- Lien distendu avec l’armée officielle : les militaires professionnels voient ces clubs d’un œil méfiant (Lionel Pabillon, 31:43)
D. La mobilisation et la guerre : rupture des processus
- Effet quantitatif de la Grande Guerre
- À la mobilisation, enjeux d’accélération et d’allégement de la sélection médicale : « un examen médical dans le conseil de révision, c'est une minute trente » (Xavier Mauduit, 38:01)
- Réexamen de certains inaptes en espérant leur « récupération » du fait de la saignée humaine de la guerre (Xavier Mauduit, 38:01)
- Rôle des médecins hygiénistes
- Avant-guerre, ils souhaitent une armée plus saine, moins nombreuse. En temps de guerre, les critères s’allègent sous la pression du need for men (Xavier Mauduit, 41:01)
- Sélection progresse en deux directions pendant la guerre : adaptation de modalités (examens rapides, réexamens) et relâchement suivi d’une ré-hausse des exigences vers 1917 pour limiter les épidémies, comme la tuberculose (Xavier Mauduit, 52:09)
- Fonctions auxiliaires
- Développement du service auxiliaire pour les partiellement aptes (Xavier Mauduit, 42:58)
E. Pratiques sportives en temps de guerre
- Arrêt du mouvement associatif
- « Pendant la guerre, les sociétés de tir et gymnastique sont mises à l’arrêt, toutes les forces vives partent au front. » (Lionel Pabillon, 46:55)
- Le sport en tranchée
- Import du football britannique dès 1916-17, popularisation post-guerre en France (Lionel Pabillon, 48:34, 49:17)
- Distinction importante entre sport (élite, compétition) et gymnastique/tir (populaire, utilitaire) (Lionel Pabillon, 49:17)
- Le sport comme diversion vs. formation
- Les autorités commencent à reconnaître, après-guerre, l’intérêt du sport pour la formation citoyenne et militaire (Lionel Pabillon, 49:59)
F. Comparaisons internationales et questions de genre
- Europe et scoutisme
- Mouvement préparatiste, équivalent dans divers pays européens : gymnastique allemande, tir italien, scoutisme britannique (Lionel Pabillon, 35:01)
- En GB, absence de conscription, sélection médicale limitée : impréparation en 1914 (Xavier Mauduit, 35:40)
- Femmes et contrôle social
- Les femmes ne sont pas sélectionnées, mais jouent un rôle crucial dans la surveillance sociale (ex. des White Feathers en Grande-Bretagne, Xavier Mauduit, 54:08)
- Colonies
- Sélection différenciée selon l’origine, « on prête à différentes populations des qualités militaires qui sont diverses » (Xavier Mauduit, 53:29)
G. Après la guerre : continuités et ruptures
- Maintien, voire regain, du mouvement préparatiste
- Contrairement à une idée reçue, le pacifisme post-1918 ne fait pas disparaître ces associations (Lionel Pabillon, 55:39)
- Projets de généralisation de l’entraînement militaire, débats parlementaires sur l’obligation (Lionel Pabillon, 56:15)
- Refonte de la sélection médicale
- La guerre marque « une vraie crise » de la sélection traditionnelle ; innovations pour le recrutement d’autres corps, ex : aviateurs (Xavier Mauduit, 56:41)
3. Citations et moments-clés (avec timestamps)
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Valorisation initiatique et humiliation de la sélection
- « Ce qu'on voit bien dans cet extrait, c'est qu'autour de la sélection, autour du conseil de révision, il y a tout un folklore... ce qui fait que lorsqu'on est déclaré inapte, ça peut être un moment lourd de conséquences. » (Xavier Mauduit, 17:11)
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Genèse de la préparation militaire
- « On va s'appuyer sur tous les leviers disponibles, donc le service militaire, l'école, et on va petit à petit encourager ce mouvement associatif... » (Lionel Pabillon, 11:11)
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La sélection comme "brevet de virilité"
- « La sélection médicale des recrues est vraiment un moment, un rituel initiatique de passage à l'âge adulte... un brevet de virilité. » (Xavier Mauduit, 20:46)
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Urgence et superficialité de la sélection en guerre
- « En 1916, un examen médical dans le conseil de révision, c'est une minute trente. On imagine bien le caractère superficiel de cet examen. » (Xavier Mauduit, 38:01)
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Préparatisme : institutionnalisation d’une idéologie de préparation collective
- « C’est un mouvement qui cherche vraiment à préparer le soldat... le mouvement préparatiste va vraiment là de gagner un poids très très fort puisque ça va devenir une presque une institution républicaine... » (Lionel Pabillon, 33:52)
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Effet de la guerre sur la société et les pratiques associatives
- « Paradoxalement, elles ont une certaine force... je me suis dit que la Première Guerre mondiale, c'était une limite et qu'avec le pacifisme, l'entre-deux-guerres, elles devaient disparaître, alors que pas du tout. » (Lionel Pabillon, 55:39)
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Rôle du sport dans la guerre
- « On va voir apparaître des ballons de football dans les régiments français... moment de popularisation des activités sportives. » (Lionel Pabillon, 48:34)
4. Segments à retenir (timestamps)
| Thème | Timestamps | |-----------------------------------------------|-------------------| | Origines de la préparation militaire | 00:08 – 07:27 | | Sélection médicale : histoire, rite, enjeux | 03:00 – 20:46 | | La gymnastique et le tir civils et scolaires | 22:24 – 27:07 | | Impact de la guerre sur le recrutement | 38:01 – 42:46 | | Sports, tranchées et mutation du modèle | 46:55 – 49:59 | | Femmes et contrôle social, colonies | 53:21 – 55:26 | | Après-guerre : continuités et innovations | 55:39 – 57:27 |
5. Synthèse et tonalité générale
L’épisode met en avant la richesse et la complexité de ce qui, derrière l’expression « apte au combat », renvoie à une histoire du corps, du genre, et de la citoyenneté. Il éclaire l’imbrication des logiques militaires, politiques, sociales et hygiénistes dans la fabrique du soldat républicain, sans réduire ce processus à un simple militarisme. L’analyse nuancée des invités rappelle combien le contrôle social exercé par la société, l’humiliation des inaptes, l’idéologie du sport et de la santé, et la tension entre besoins de l’armée et courants hygiénistes ont structuré la société française depuis la fin du XIXe siècle — et combien ces enjeux demeurent pertinents pour repenser la relation entre citoyens et institutions.
Pour aller plus loin :
- Aude-Marie Lalanne-Berdoutique, Des hommes pour la guerre. La sélection médicale des soldats (CNRS Éditions)
- Lionel Pabillon, Préparer les soldats de demain. Sport, tir et gymnastique (Presse Universitaires de Rennes)
- Stéphanie Soubrier, Race guerrière. Enquête sur une catégorie impériale
Proposé par France Culture, « Le Cours de l’Histoire ». Écoutez tous les épisodes sur franceculture.fr et l’application Radio France.
