
Nouveaux regards sur la Première Guerre mondiale : Apte au combat ! La fabrique du soldat de la Grande Guerre
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Xavier Mauduit
France Culture. Le cours de l'histoire. Xavier Mauduit.
Interviewer (France Culture host)
Apte au combat, la fabrique du soldat de la grande guerre. Le maniement des armes n'est pas inconnu des jeunes hommes de la fin du 19e et du début du 20e siècle. Il y a la chasse, déjà. Et puis, il y a ce qu'ils ont appris à l'école. Il y a les sociétés de tir aussi, dans des sociétés trempées de valeurs militaires qui se préparent à la guerre.
Female voice (possibly actress or reader)
Et où allez-vous, petit cachotier ?
Male voice (possibly actor or reader)
Dans un assez vilain endroit, mademoiselle, qui a un si joli petit nom. Le Chemin des Dames.
Female voice (possibly actress or reader)
Le Chemin des Dames ? Quelle horreur ! On a vu ça dans l'illustration. Mais c'est affreux !
Interviewer (France Culture host)
Ils souffraient moralement de la transplantation brutale.
Narrator or reader
D'Un monde où les choses de l'esprit.
Interviewer (France Culture host)
Étaient estimées au premier chef dans un monde où elles étaient néprisées.
Historical figure or quoted speaker (e.g., Gambetta)
Il faut mettre partout, à côté de l'instituteur, le gymnaste et le militaire, afin que nos enfants, nos soldats, nos concitoyens soient tous aptes à supporter vaillamment toutes les épreuves pour la patrie. En tant qu'individu, peu importe que vous soyez tué ou non, il est plus probable que vous serez tué, au moins.
Interviewer (France Culture host)
La plupart d'entre vous, faites-vous à cette idée. des hommes pour la guerre, la sélection médicale des soldats, Aude-Marie Lalanne-Berdoutique, bonjour ! Vous êtes historienne de la médecine et des sciences, maîtresse de conférence à Sorbonne Université, je viens de donner le titre de votre ouvrage, des hommes pour la guerre, et aujourd'hui avec vous on va réfléchir un peu à ce que signifie être apte à la guerre en compagnie de Lionel Pabillon, bonjour ! Vous êtes historien, maître de conférence à l'université Rennes 2, préparer le soldat de deux mains sport, tir et gymnastique des années 1880 à 1930, c'est au presse universitaire de Rennes. J'évoquais pour ouvrir cette émission l'idée, qui est souvent répandue, que nous avons des sociétés qui sont baignées de valeurs militaires et qui préparent les jeunes hommes à la guerre. Est-ce que c'est le cas ?
Lionel Pabillon
Oui, c'est le cas d'abord à l'école. On a entendu le discours de Gambetta dans votre extrait audio. Mais c'est aussi le cas à l'armée. Et dans un domaine plus civil, en l'occurrence, c'est ces sociétés de tir et de gymnastique qui diffusent des formes de culture militaire, à la fois d'un point de vue symbolique, avec tout un discours patriotique, un discours sur le devoir civique, etc. Mais c'est aussi des pratiques, donc apprendre à tirer au fusil à des adolescents.
Interviewer (France Culture host)
Oui voilà, c'est pas juste une lecture pour expliquer pourquoi la première guerre mondiale, il y a bien un phénomène sur un temps moyennement long mais quand même suffisamment long à l'échelle des générations qui permet de comprendre pourquoi il y a tant de regards portés sur le corps en fait des jeunes hommes de la société de façon à en faire de bons soldats, on peut le voir ainsi.
Xavier Mauduit
Oui, on peut le voir comme ça. Il y a effectivement une forme d'acculturation à la guerre de ces sociétés du début du XXe siècle. Et ça, ça passe notamment par la caserne, par le fait de faire le service militaire dans une société qui est la société française, qui est astreinte. C'est une société de conscription, c'est-à-dire que le service militaire est obligatoire. Et à partir de 1905, il l'est pour tous les jeunes gens de 20 ans qui sont astreints à un service qui passe de 2 à 3 ans en 1913.
Interviewer (France Culture host)
Avant 1905, la loi Maurice Bertheau, c'était quoi ?
Xavier Mauduit
Avant 1905, il y avait toute une série d'exceptions, d'exemptions. Et à partir de 1905, le seul cas qui peut vous amener à être écarté du service militaire, c'est le cas d'incapacité physique.
Interviewer (France Culture host)
Et bien voilà, on comprend pourquoi ici la sélection médicale des soldats est particulièrement intéressante. Avant 1905, c'est le tirage au sort, on peut le dire ainsi, c'est ça ?
Xavier Mauduit
C'est ça, exactement.
Interviewer (France Culture host)
Mais malgré tout, il y a une sélection, ce n'est pas parce qu'on est tiré au sort. Comment ça se passe cette sélection ?
Xavier Mauduit
Alors, comment se passe cette sélection ? En France, elle est faite par une institution qui s'appelle le Conseil de révision, qui est une assemblée de représentants de l'État qui comprend un expert médical. Et les jeunes gens sont convoqués à 20 ans pour passer un examen médical. Ils se présentent dans une salle communale. Le conseil de révision est une institution qui se déplace de chef de canton en chef de canton pour examiner tous les jeunes gens de 20 ans. Et les individus se présentent entièrement nus à l'œil scrutateur de l'expert médical, qui va déterminer au cours d'un examen plus ou moins long, où il examine les différentes sections anatomiques du corps, s'il existe un motif d'exemption au service armé.
Interviewer (France Culture host)
Oui, avec juste un regard, parfois, ça suffit pour savoir, juste à partir d'une silhouette, si la personne est apte ou n'est pas apte.
Xavier Mauduit
Oui. Alors, avant la guerre, il y a quand même un examen dont les modalités sont définies de manière assez précise, où il y a évidemment l'importance du premier regard pour déterminer ce qu'on pourrait appeler l'aptitude physiologique, c'est-à-dire si physiquement, au niveau de la taille, du poids, par exemple, l'individu est apte aux exercices qui lui seront demandés au cours du service militaire. À la suite de ce premier regard, il y a quand même un moment de découpage du corps en différentes sections anatomiques, de la tête aux pieds classiquement, qui sont observées les unes après les autres par l'expert médical, qui peut aussi tâter, écouter, et puis poser une série de questions, prendre connaissance de certificats médicaux. Donc ce n'est pas non plus un examen complètement hâtif et superficiel, comme il sera amené à le devenir pendant la guerre.
Interviewer (France Culture host)
Oui, parce que c'est ça qui est intéressant. Aujourd'hui, dans le cours de l'histoire, rapte au combat, nous réfléchissons à la préparation des soldats depuis la fin du XIXe siècle jusqu'au début et pendant la Première Guerre mondiale. Et il y a une évolution, c'est ça aussi qui est passionnant à étudier. Cette réflexion, vous Lionel Pabion, vous la menez depuis les années 1880. Ces jeunes gens-là qui, pour certains, sont tirés au sort et donc passent par l'examen médical qui vient d'être présenté, ont déjà une formation. C'est ça qui est vraiment très fort, c'est qu'il n'y a pas de formation militaire systématiquement annoncée, mais dans la réalité des faits, par l'école, et puis même par les loisirs, il y a une formation militaire.
Lionel Pabillon
Oui, alors, à l'école, c'est très net, puisque la gymnastique est obligatoire à partir de 1880. C'est la loi George. Et c'est une gymnastique qui est très imprégnée, justement, d'objectifs militaires. Dans le cadre des associations, la différence, c'est que c'est une différence d'ordre de grandeur avec le service militaire, puisque ces sociétés, elles sont quand même assez peu nombreuses, surtout avant 1900. Elles disent beaucoup d'une époque, c'est-à-dire d'un objectif de fortifier le pays en formant des soldats très aptes, on pourrait reprendre ces termes. Mais ça reste quand même assez... Enfin, pas généralisé en tout cas, ça touche une petite partie de la population.
Interviewer (France Culture host)
A partir de quel moment voit-on ces préoccupations ? Parce que bien souvent la date de 1870 arrive, c'est la défaite de la France face à la Prusse, face à l'Allemagne et donc le traumatisme de la perte de l'Alsace-Lorraine, l'Alsace-Moselle. Est-ce que malgré tout cela existe par le passé, l'idée que les jeunes gens doivent savoir manier des armes et doivent être élevés avec des valeurs militaires ?
Lionel Pabillon
Oui, alors le cas des sociétés de gymnastique et de tir, il est intéressant de ce point de vue-là, puisque c'est un mouvement qui naît plutôt avant, dans les années 1860. Donc là, ça montre bien que cette borne politique, elle ne se recoupe pas totalement avec les dynamiques associatives. Et un pic de militarisation, c'est plutôt dans les années 1880, avec l'arrivée au pouvoir des républicains opportunistes. Donc c'est l'époque des bataillons scolaires, etc. Et pendant longtemps, on a dit qu'il y avait un déclin de cette militarisation, alors que, par exemple, pour les sociétés de tir, le pic, c'est vraiment dans les années 1910. Donc il y a des hauts et des bas. Et un haut, vraiment avant la Première Guerre mondiale, où là, le tir, par exemple, devient une pratique beaucoup plus... massive.
Interviewer (France Culture host)
La rupture de 1870, donc la défaite de la France et le passage du Second Empire à la Troisième République. Aude-Marie Lalanne-Berdoutique, vous la voyez vous aussi au moment de réfléchir à la sélection médicale. Pour le dire autrement, il n'a pas fallu la défaite de 1870 pour qu'il y ait des médecins qui se préoccupent de l'état des futurs soldats.
Xavier Mauduit
Oui, alors le fait, l'idée d'opérer un tri dans la masse des hommes potentiellement disponibles pour l'armée, c'est une idée extrêmement ancienne. On en retrouve des traces dans l'Antiquité avec des penseurs de la stratégie militaire comme Véges. Et c'est à partir du 18e siècle que les médecins prennent en charge cette sélection. et construisent tout un ensemble de savoirs et de pratiques relatifs à l'aptitude militaire, au fait de trouver une concordance entre les capacités de la recrue et les spécificités de l'institution militaire et de l'activité qui lui est liée.
Interviewer (France Culture host)
Avec cette spécificité également, et on le dit bien souvent, c'est la place de l'école dans cette histoire.
Historical figure or quoted speaker (e.g., Gambetta)
On est en effet frappé dans les discussions. et qui ont lieu à l'Assemblée nationale dans le début de l'année 1872 autour de la réforme des institutions militaires. On est frappé par l'unanimité. à la fois militaires et patriotiques qui se dégagent, qu'il s'agisse de députés conservateurs ou qu'il s'agisse de députés républicains, les uns et les autres sont d'accord pour accorder à l'armée la première place dans l'œuvre de régénération morale qui leur paraît indispensable. C'est par exemple le duc d'Audy-Frépasquier qui, présentant le service militaire obligatoire aux députés, s'écrit en conclusion que le service militaire soit la grande école des générations futures. Et Gambetta lui fait écho. Lorsque, à peu près à la même date, il s'écrit dans un discours, il faut mettre partout, à côté de l'instituteur, le gymnaste et le militaire, afin que nos enfants, nos soldats, nos concitoyens soient tous aptes à tenir une épée, à manier un fusil, à faire de longues marches, à passer les nuits à la belle étoile, à supporter vaillamment toutes les épreuves pour la patrie.
Interviewer (France Culture host)
L'historien Raoul Gérardet sur France Culture en 1966, Raoul Gérardet qui a travaillé, c'est la société militaire de 1815 à nos jours, c'est le nationalisme, c'est toute cette réflexion sur la crise militaire française, des choses qui imbibent la société. Lionel Pabillon, nous l'entendons ici, il y a, dans ces années 1880, une volonté politique. Parce qu'il y a deux éléments, il y a l'impalpable, c'est comment des idées drainent la société, on ne sait pas pourquoi, l'ambiance militaire. Mais là, il y a une volonté politique de réellement former des futurs soldats.
Lionel Pabillon
Oui, oui, tout à fait. Et c'est un peu une préparation militaire tout azimut, quoi. Donc on va s'appuyer sur tous les leviers disponibles, donc le service militaire, l'école, et on va petit à petit encourager ce mouvement associatif qui ne vient pas directement de l'armée. Les sociétés de tir et de gymnastique, c'est vraiment un mouvement associatif qui est dirigé par des gens qui qui embrasse ce projet d'éducation républicaine.
Interviewer (France Culture host)
Mais à la naissance de ce mouvement associatif, il y a plus une idée de loisir, faire de la gymnastique pour développer le corps, pour être en bonne santé, et puis ça correspond à des attentes militaires ?
Lionel Pabillon
Oui voilà, c'est différentes fonctions qui vont se rejoindre. Donc une fonction effectivement d'entraînement, donc dans les sociétés de gymnastique, on s'entraîne en faisant des exercices physiques. Mais c'est aussi une fonction effectivement ludique, puisque les gymnastes ils s'entraînent en uniforme, ils défilent sur le modèle de l'armée, voilà. Ce qui n'empêche pas le plaisir de la pratique, puisqu'on peut aimer faire des exercices à la barre fixe même en uniforme. Et il y a aussi une fonction de sociabilité qui est très nette, notamment quand on étudie vraiment les archives des associations. où on voit, on pourrait même parler presque de paravents patriotiques, puisqu'il y a vraiment tout un discours sur une éducation républicaine. Et ce qui apparaît dans la vie quotidienne de ces associations, c'est surtout la gestion de la buvette, organiser des fêtes, des repas, etc. Oui, parce que ce.
Interviewer (France Culture host)
Qu'On en retient, nous, c'est cet aspect militaire et c'est ce qui nous intéresse aujourd'hui dans le cours de l'histoire. Mais il n'y a pas que ça. Ce serait une erreur de lire uniquement ces associations comme des usines à petits soldats.
Lionel Pabillon
Voilà, exactement. Il y a des formes de militarisation dans la France de la Troisième République. Pour autant, on n'est pas dans un pays où il y a une caporalisation généralisée à l'école et dans des clubs. C'est un peu plus compliqué que ça.
Interviewer (France Culture host)
Aude-Marie Lalanne-Berdoutique, au moment d'étudier des hommes pour la guerre, on pourrait penser la même chose, c'est-à-dire que ces médecins-là sont aussi des médecins. En premier, c'est-à-dire qu'ils vont détecter des maladies, ils ont les préoccupations pour ces jeunes hommes qui arrivent, ces jeunes conscrits, qu'ils ont pour des gens qu'ils peuvent croiser comme des patients. Il y a les grandes peurs de certaines maladies à ce moment-là, fin 19e siècle et début 20e.
Xavier Mauduit
Oui, alors les mêmes préoccupations qu'un praticien lambda, pas tout à fait, parce que les experts médicaux qui sont chargés de la sélection des recrues sont ce qu'on appelle des médecins militaires. Donc qui sont des soldats, d'abord, des militaires et qui sont formés dans des écoles spécialisées aux spécificités de la vie militaire, aux spécificités des soins et puis aux spécificités de la sélection.
Interviewer (France Culture host)
Mais la peur de la tuberculose par exemple, c'est quelque chose qui est...
Xavier Mauduit
Mais on retrouve dans les savoirs développés par les experts pour sélectionner les individus, les grandes peurs du moment. Notamment la peur de la tuberculose qui est l'un des grands fléaux du siècle et qui fait de la part des experts du recrutement l'objet de toutes les attentions. On s'intéresse notamment au périmètre thoracique, au tour de poitrine des jeunes gens parce qu'on estime qu'en dessous d'un certain périmètre la puissance pulmonaire ne sera pas suffisante pour résister aux assauts du bacille de corps.
Interviewer (France Culture host)
Est-ce qu'on peut d'ailleurs dire que ce moment de la sélection médicale, c'est aussi un moment, alors je ne sais pas s'il est républicain, mais de sélection des gens, mais aussi de détection des maladies pour des gens qui, parfois issus du milieu populaire, ne seraient pas soutenus par la suite ?
Xavier Mauduit
Alors, on pourrait le croire. En réalité, c'est vraiment une sélection que j'ai appelée une sélection institutionnelle, c'est-à-dire qu'elle est faite par et pour l'armée. On ne s'intéresse pas du tout à détecter un état de santé dans l'absolu, mais vraiment des particularités qui pourraient faire obstacle à la vie militaire. Ça n'empêche pas l'armée et les médecins de collecter toute une série de statistiques médicales qui peuvent être par la suite utilisées pour faire des enquêtes de santé publique, par exemple.
Interviewer (France Culture host)
Et oui voilà, ça complète toujours ce délire et fantasme statistique d'avoir un ensemble de données, c'est très 19e siècle et très 20e siècle et encore aujourd'hui, pour avoir des statistiques et savoir les gens qui arrivent où se place-t-il en 1891 ? Ce jeune conscrit, où se place-t-il ?
Raphaël Lalloum
On se rendit à la préfecture. Sur les 28 conscrits, 25 furent reconnus bons. Un camarade qui boitillait de naissance, un pauvre ouvrier jardinier tuberculeux furent réformés catégoriquement. Quant au troisième, c'était moi, je fus ajourné. Je n'avais que 97 de périmètre thoracique, alors qu'il fallait 98. Ce ne fut pas drôle pour le boiteux, pour le poitrinaire, ni pour moi. Nos camarades commencèrent à nous blaguer avec mépris, nous traitant de fausse couche, de mal bâti, de pas fini. Et tandis qu'ils arboraient fièrement à leur coiffure un carré de papier enluminé acheté au forain et portant en grosses lettres le mot « bon », nous dûmes selon l'usage arracher les flots de nos chapeaux et les mettre dans nos poches. Et bien plus, combles de déshonneur, Il nous fallut tous les trois suivre ainsi sans ornement le cortège. Peuneaux comme ces captifs qui, sculptés sur les monuments romains, sont traînés derrière les chars des triomphateurs.
Interviewer (France Culture host)
Raphaël Laloum qui était ce jeune conscrit pour le cours de l'histoire en 1891, c'est la lecture de la description par un conscrit du Loiret du conseil de révision à Orléans, donc en 1891. Aude-Marie Lalanne-Berdoutique, des hommes pour la guerre, publiée aux éditions du CNRS et riche sans doute de toutes ses études et de cette approche particulière sur la sélection médicale, mais les effets de la sélection médicale On les entend ici, on ne les imagine pas. C'est très intéressant de se dire que ne pas être apte au service, c'est lourd de sens pour l'existence d'un individu.
Xavier Mauduit
Oui, parce que la sélection médicale, c'est une expérience sociale et on le voit bien dans l'extrait qui a été présenté ici. On sélectionne les individus pour la vie militaire, mais on les sélectionne sous le regard de la société et sous le regard en particulier de leurs camarades. Et ce qu'on voit bien dans cet extrait, c'est qu'autour de la sélection, autour du conseil de révision, il y a tout un folklore, avec des rites, on parle de flots, de petites pancartes qui sont apposées sur les hommes déclarés aptes, qui les arborent fièrement. On a par exemple des flots qu'on a conservés, des petites broches sur lesquelles il y a marqué « bon pour le service », voire « bon pour les filles ». Donc on le voit, il y a toute une série d'interprétations, en plus, qui sont plaquées sur cette expérience. Ce qui fait que lorsqu'on est déclaré inapte, ça peut être un moment lourd de conséquences. Lourd de conséquences, comme on l'a vu, parce que c'est accompagné parfois de rituels d'humiliation. Et lourd de conséquences parce que, à l'opprobre, peut s'ajouter le stigmate. Et les individus déclarés inaptes, qui sont soupçonnés de dissimuler une sorte de tare honteuse, peuvent parfois, dans la France des campagnes, éprouver des difficultés à prendre femme, par exemple.
Interviewer (France Culture host)
Oui, parce que nous imaginons ici le fait d'être inapte. C'est une chance où le service militaire dure très longtemps. C'est une vraie rupture dans une existence. Et que non, ça ne doit pas se concevoir ainsi. C'est difficile. Et l'idée de ne pas être inapte, c'est ne pas être exclu de la société parce que la société est très ouverte. Mais malgré tout, c'est ne pas correspondre aux attentes complètes de cette société.
Xavier Mauduit
Exactement. Être déclaré inapte, ce n'est pas seulement être exclu de l'armée, c'est aussi être exclu d'un modèle masculin valorisé et dominant. Et donc ça a des conséquences dévastatrices pour la vie des jeunes gens, d'autant que les décisions du conseil de révision, elles sont connues, elles sont commentées, les examens ont parfois, même très souvent lieu en public, donc sous le regard de la communauté urbaine ou villageoise.
Interviewer (France Culture host)
Mais c'est vraiment une histoire de corps. Vous avez dit que ça se faisait tout nu, donc c'est tout nu en public.
Xavier Mauduit
Tout à fait.
Interviewer (France Culture host)
Ah ouais, c'est humiliation sur humiliation cette histoire-là quand même.
Xavier Mauduit
Alors évidemment, il y a des débats. Les médecins parfois réclament le huis clos parce qu'ils savent à quel point l'expérience peut être traumatisante pour ces jeunes gens. Ils ont 20 ans, ils sont quand même assez jeunes. Mais il se trouve que ça se fait publiquement. Voilà, c'est un moment aussi... En fait, ce qui est compliqué à concevoir, c'est que cette sélection médicale des recrues, c'est une des conditions du contrat social entre l'État et les individus autour de la chose militaire. C'est-à-dire qu'on essaie de faire en sorte que cette sélection soit équitable, et une des conditions de ce caractère équitable de la sélection, c'est qu'il y ait d'abord un expert médical, ensuite une série de représentants de l'État, dans le conseil de révision, Il peut y avoir le préfet, le maire, voilà. Et puis tout ça se fait quand même sous l'œil de l'opinion qui est aussi la garante d'une certaine égalité de traitement des individus.
Interviewer (France Culture host)
Vous nous disiez qu'avant 1905 c'était le tirage au sort encore. Donc ça veut dire qu'il y avait deux étapes. Première étape, le tirage au sort. Donc on tire le bon ou le mauvais numéro. Puis une étape suivante, c'est justement la sélection médicale pour ceux qui ont été tirés au sort. Après 1905, Il n'y a plus qu'une étape. Tout le monde est là et tout le monde passe à la sélection médicale. Ce sont autant de rites initiatiques. Donc certains y échappent. Est-ce que ça peut être vécu comme je n'ai pas passé mon rite initiatique viril ? Parce qu'on l'entend bien ici, c'est particulièrement viril.
Xavier Mauduit
Oui, alors la sélection médicale des recrues est vraiment un moment, un rituel initiatique de passage à l'âge adulte. C'est vraiment conçu comme ça et c'est aussi conçu comme l'obtention de ce que Michel Boson a appelé un brevet de virilité. Donc voilà, on en revient à cette idée d'être reconforme ou non à un certain modèle social valorisé. Alors ce qui est intéressant avec la sélection des recrues, c'est que, je l'ai dit tout à l'heure, c'est une sélection vraiment institutionnelle qui est faite par l'armée selon des critères définis par des médecins militaires, vraiment adaptée à la vie militaire. Donc il n'y a pas grand chose à voir finalement avec la performance sexuelle, le fait d'être bon pour les femmes, et le fait d'être apte à tout ce qu'on attend d'un jeune homme dans la France de la fin du 19e ou du début du 20e. Et pour autant, les recrues elles-mêmes investissent cet examen d'une signification quant à leur performance sexuelle et vraiment le fait d'être apte ou non à la performance sexuelle.
Interviewer (France Culture host)
C'est pour ça que vous citiez Michel Bozon, anthropologue qui a étudié le genre, la sexualité. On lit bien ici que cette sélection médicale s'inscrit dans une histoire beaucoup plus lâche que simplement une histoire militaire. C'est une histoire du corps, c'est une histoire du genre, du virilisme aussi. Lionel Pabion, est-ce que c'est la même chose pour vous dans vos sociétés de gymnastique ou de tir ? Parce que celui qui tire toujours à côté ou celui qui n'arrive pas à courir assez vite, il est un peu exclu.
Lionel Pabillon
Oui, c'est un des arguments principaux de ces dirigeants associatifs. On parle beaucoup dans les revues des fédérations de gymnastique de ce problème de l'inaptitude. C'est une des fonctions de la gymnastique. C'est aussi une fonction hygiéniste. C'est d'essayer d'augmenter le niveau moyen des capacités physiques des jeunes hommes. On parlait tout à l'heure de la tuberculose. La gymnastique à l'époque est très marquée par ce qu'on appelle la gymnastique suédoise. C'est des exercices qui visent en particulier à augmenter la cage thoracique. Ce n'est pas très radiophonique, mais on s'étire pour essayer de gonfler cette poitrine.
Interviewer (France Culture host)
Et il y a de cela, bien sûr, un aspect pour la santé. La gymnastique, c'est bon pour la santé. On s'étire et donc on gonfle le thorax. Ça permet d'éviter la tuberculose. Mais est-ce que dans tous ces exercices, il y a une pensée militaire ? Des choses très simples. Marcher longtemps, savoir gravir des obstacles, lancer des choses très loin.
Lionel Pabillon
Oui, alors quand on parle de gymnastique, le terme est un peu trompeur, puisqu'il n'a plus exactement le même sens qu'aujourd'hui. Quand on dit gymnastique, on voit la gymnastique aux Jeux Olympiques. Donc là, c'est un peu plus large que ça. C'est tout un ensemble d'exercices très divers les uns des autres. Donc il y a des marches, des exercices plus athlétiques, des courses, des sauts, etc., voire des exercices de boxe. Alors pas avec des combats, mais plus comme le karaté un peu là, où on fait des mouvements un peu dans le vide. Donc c'est vraiment une éducation physique assez complète pour faire des hommes complets. C'est un terme qui revient souvent.
Interviewer (France Culture host)
Est-ce que ça complète ce qui se passe à l'école ? Et d'ailleurs, quels sont ces exercices militaires ou pseudo-militaires à l'école ?
Lionel Pabillon
À l'école, c'est vraiment de la gymnastique plutôt suédoise, comme je disais. Donc très concrètement, c'est ce qu'on appelle la leçon d'éducation physique. Les enfants, on les met en rang, et puis on fait travailler les parties du corps les unes après les autres. Donc des mouvements de tronc, des mouvements des membres supérieurs, etc. Et il y a toujours un côté très militaire, puisqu'on reproduit les marches, par exemple. Les instructions de l'instituteur, ce sont des ordres militaires. Halt, garde à vous, ce genre de choses.
Interviewer (France Culture host)
Et à l'école, qu'en est-il du maniement des armes ?
Lionel Pabillon
Alors le maniement des armes, il est introduit sous la forme du tir scolaire. Donc dans les années 1880, c'est une idée qu'on a, donc on crée une carabine adaptée aux enfants, etc. Donc on essaye de lancer ce mouvement. Dans les années 1880, ça reste encore assez peu développé, mais quand même, il y a des dizaines de milliers de carabines qui circulent dans les écoles. Mais c'est surtout après 1905 que le tir scolaire va devenir vraiment très développé. Et avec des choses qui nous paraissent un peu bizarres aujourd'hui, il y a un championnat de tir des écoles primaires, avec plusieurs milliers d'écoles primaires qui participent chaque année, organisées par la fédération de tir.
Interviewer (France Culture host)
Les écoles primaires sont des petits quand même.
Lionel Pabillon
Oui, alors là, c'est pour les grands des écoles primaires. Mais quand même, oui, ce sont des enfants.
Interviewer (France Culture host)
Et donc, dès lors, on saisit comment les sociétés de tir trouvent déjà plein de gens aptes à manier les armes. Par l'école, ça, c'est une chose. La chasse, est-ce que ça peut jouer ? Parce qu'on est quand même dans des sociétés où il y a un monde paysan qui sait manier les armes parce qu'il y a des fusils.
Lionel Pabillon
Oui, ça joue, mais pas tellement, en fait. Parce que c'est quand même assez différent. Là, dans les sociétés de tir, on tire à l'arme de guerre. Donc on tire avec le fusil Lebel. Donc c'est quand même assez différent. C'est une pratique qui est, oui, assez différente. Et le tir, comment dire, regroupe plusieurs aspects. Donc il y a une fonction, aussi, plutôt de tir à la carabine, là, qui est plus... Le côté ludique est plus développé, ça existe encore aujourd'hui dans les foires.
Interviewer (France Culture host)
Bien sûr, le côté baltrap, c'est quelque chose qui fonctionne très bien. Il y a une géographie qui s'écrit de ces sociétés de tir ?
Lionel Pabillon
Oui, oui. Alors longtemps, on a dit que c'était plutôt dans les régions de frontières.
Interviewer (France Culture host)
Ce serait logique, oui.
Lionel Pabillon
Alors c'est le cas, mais en fait, c'est plutôt des régions où l'associationnisme, de manière générale, est très fort. C'est-à-dire qu'il y a des régions où il y a beaucoup d'associations de manière générale, et d'autres où c'est moins le cas. Par exemple, dans le Nord, on trouve beaucoup d'associations et donc il y a beaucoup de sociétés de tir. Il y a d'autres régions, par exemple la région bordelaise ou la région lyonnaise, où on trouve aussi beaucoup d'associations de ce type. Donc là, l'explication par la frontière ne joue pas. C'est plutôt qu'il y a une population salariée qui a du temps libre.
Interviewer (France Culture host)
Oui, c'est ça. On voit bien que c'est lié complètement à d'autres phénomènes de la société. Aude-Marie Lalanne, Berdoutique, ces gens qui sont nuls au tir, ceux qui ont du mal à gravir les obstacles, mais s'ils sont aptes, est-ce que cela est pris en compte ? Ça c'est après, c'est-à-dire que la sélection médicale c'est vraiment oui, non, c'est comme ça ? Ou alors oui, non et peut-être ?
Xavier Mauduit
Alors, c'est oui, non, peut-être, mais ne rentre absolument pas en compte la capacité de l'individu à manier une arme, puisqu'on est censé lui apprendre, en réalité, pendant le service militaire. Donc on peut voir arriver des jeunes gens totalement dénués de toute expérience militaire, mais dont la constitution physique est suffisante et qui sont déclarés aptes au combat. Cela dit, il y a un petit côté oui-non peut-être, parce que l'aptitude, ce n'est pas complètement binaire, c'est une sorte de gradient pourrait-on dire. On peut être complètement apte, complètement inapte, et entre les deux, il y a toute une série d'états intermédiaires. Et c'est d'ailleurs ce qu'on entendait dans un des Des extraits, le conscrit du Loiret, dont il était question, a parlé de ceux qui étaient déclarés aptes, de ceux qui ont été exemptés, et lui-même a été, dit-il, ajourné. Alors l'ajournement, c'est le fait d'avoir ce qu'on appelle à l'époque une constitution physique douteuse, et à ce moment-là, l'examen est remis à plus tard. C'est-à-dire qu'on repasse un peu plus tard un examen médical, on repasse un conseil de révision l'année d'après, en général, pour voir si cette constitution physique dite douteuse a pu, entre temps, s'améliorer.
Interviewer (France Culture host)
Avec une sélection qui correspond aussi aux transformations du service militaire. Parce que nous l'avons dit, la loi de 1905, la loi Maurice Bertheau, c'est la fin du tirage au sort. Et après, tout le monde est concerné. Mais la durée du service militaire, ça aussi évolue au cours du début du XXe siècle.
Xavier Mauduit
Oui, et alors le fait de changer la durée du service militaire, ça a des conséquences sur l'effectif disponible de l'armée, ce qui est aussi placé sous le regard notamment de la société, du corps politique. Et si on s'inquiète de l'effectif, on s'inquiète de la sélection et de, pourrait-on dire, l'épaisseur des mailles de ce filtre, finalement, qui conduit à écarter du service un certain nombre de soldats. parce qu'il y a des tensions entre les médecins, les hygiénistes notamment, qui plaident pour une sélection très raisonnée, sévère pourrait-on dire, du contingent. Et puis d'autres logiques sont à l'œuvre chez les militaires notamment, qui espèrent avoir une armée en nombre qui puisse faire pièce à l'armée allemande dont les effectifs outre-Rhin sont scrutés avec beaucoup d'inquiétude.
Interviewer (France Culture host)
Au XIXe siècle, ça pouvait durer longtemps. Ça durait jusqu'à 6 ans. Là, ça a changé quand même. Au début du XXe siècle, il faut attendre combien de temps avant d'espérer l'acquis, d'être libéré ?
Xavier Mauduit
C'est 2 ans jusqu'en 1913 et 3 ans à partir de 1913.
Interviewer (France Culture host)
C'est extrêmement long.
Xavier Mauduit
Oui, c'est quand même long. On a du mal à s'imaginer aujourd'hui, mais c'est vrai que ça faisait partie des passages obligés de la vie d'un jeune homme.
Interviewer (France Culture host)
Le service militaire c'est un temps, et on l'entend bien, il est long, ça peut être deux ans puis trois ans. Lionel Pabion, mais on pourrait presque ajouter à ce temps-là toutes les années qui précèdent, parce que ces gens sont formés déjà. Donc il y a comme un pré-service militaire.
Lionel Pabillon
Oui, c'est même tout l'intérêt des parlementaires pour la préparation militaire. L'idée c'est de dire, le service militaire ça coûte très cher. Parce que c'est une classe d'âge, c'est 200 000 à peu près conscrits qui sont sous les drapeaux. Donc ça coûte vraiment cher, il faut entretenir des casernes, etc. Donc l'idée de préparation militaire, c'est de dire, on réduit le service, mais en contrepartie, les jeunes vont se former dans ces clubs de gymnastique, de tir. Ils vont avoir une pré-formation, en quelque sorte. Et c'est comme ça que le mouvement va acquérir petit à petit un statut institutionnalisé, et puis petit à petit des subventions. Mais ça reste toujours minoritaire, ce que je disais tout à l'heure. Sur un autre ordre d'idées, c'est toujours moins de 5% des conscrits, des futurs conscrits qui circulent dans ces clubs. Donc c'est à la fois très significatif, mais il faut remettre ça dans sa réalité concrète.
Interviewer (France Culture host)
Voilà, ça c'est la démarche de l'historien qui sait qu'il faut se méfier de l'effet loupe. et de tout voir à partir d'un phénomène qui ne correspond pas à la majorité. On l'a bien entendu, dans le cas de la sélection médicale, ce sont des médecins militaires, pour les sociétés de tir, pour toutes ces associations de gymnastique. Est-ce que là, on a des gens qui viennent de l'armée ?
Lionel Pabillon
Alors au départ, oui, notamment pour les sociétés de tir, c'est très associé aux régiments territoriaux. Donc, ce sont les anciens qui passent de la réserve ensuite à l'armée territoriale. Et puis, petit à petit, le lien avec l'armée est un peu distendu. Et même paradoxalement, beaucoup de militaires de gradé n'aiment pas trop ces sociétés de gymnastique et de tir, puisqu'ils n'ont pas la main dessus. Et dans leur idée, c'est plutôt le rôle de l'armée de former des soldats. Donc c'est vraiment un mouvement plutôt civil. C'est ça qui est intéressant d'ailleurs.
Interviewer (France Culture host)
Oui, c'est quelque chose qui leur échappe et qui, bien sûr, prend tout son sens au fur et à mesure que les années passent et que nous arrivons dans les années 1910 avec cette ambiance, ce sentiment un peu diffus que la guerre n'est peut-être pas impossible.
Adolphe Chéron (quoted)
La préparation de la jeunesse, vous l'assurez par l'école, le gymnase, par le stand ou le stade. On en trouve le principe dans le moindre de vos travaux. J'ai prononcé le mot préparatiste. Je tiens à rappeler qu'il ne peut pas avoir antinomie entre préparatiste et gymnaste, tireur, sportiste ou éducateur scolaire. Vous prouvez que chacun vise un but commun. En avant donc, pour la préparation militaire de la jeunesse par le livre, par l'agrès, par le fusil, par le ballon du jeu de plein air. Le but est au-dessus des moyens, en avant, pour la préparation de tous les jeunes gens de notre pays au rôle de bons citoyens, et plus haut encore, en avant, pour la patrie toujours plus grande, pour la République toujours plus belle.
Xavier Mauduit
France Culture, le cours de l'histoire. Xavier Mauduit.
Interviewer (France Culture host)
Thomas Beau qui nous lisait ici un texte d'Adolphe Chéron. Adolphe Chéron c'est les figures politiques de ces années 1910 et à l'occasion du congrès fédéral à Roubaix, il écrit Le Soldat. Nous sommes en février 1911. Thomas qui réalise l'émission Le cours de l'histoire sur France Culture avec à la technique aujourd'hui Alex Dang. Ici nous l'entendons, il y a tout un vocabulaire qui se met en place avec ce mot préparatiste. Lionel Pabillon, qu'est-ce que c'est que ça, Préparatiste ?
Lionel Pabillon
C'est un mouvement qui cherche vraiment à préparer le soldat. Le mot vient de là. Et tout ce mouvement dont on parlait des sociétés de gymnastique, de tir, va s'institutionnaliser de plus en plus, notamment après 1908. où, là, le gouvernement va mettre en place un brevet, ce qu'il appelle le brevet d'aptitude militaire, le BAM, qui donne, donc c'est une série d'épreuves, des épreuves athlétiques, de tir, des épreuves aussi plus théoriques d'hygiène, par exemple. Donc, quand un futur conscrit a ce brevet, en échange de sa préparation en amont du service, il gagne certains avantages. Donc il peut, par exemple, choisir son régiment, il peut monter en grade plus rapidement, etc. Et donc le mouvement Préparatiste va vraiment là de gagner un poids très très fort puisque ça va devenir une presque une institution républicaine quoi. Au même titre que le service militaire presque.
Interviewer (France Culture host)
Alors là nous parlons du cas français bien sûr et l'étude comparée est toujours intéressante pour voir si nous sommes sur des spécificités nationales ou si on a le même phénomène dans d'autres pays. Est-ce que c'est possible ça de l'estimer ?
Lionel Pabillon
Oui. Alors, c'est un mouvement de fond, en fait, européen. On retrouve des sociétés de tir et de gymnastique dans tous les pays européens. Alors, qui prennent une forme différente selon l'histoire particulière de chaque nation. En Italie, c'est plutôt les sociétés de tir au milieu du 19ème. En Allemagne, ça serait plutôt la gymnastique, qui est très très forte. Et en Grande-Bretagne, donc là le contexte est un peu particulier, c'est sûr, mais ce qui ferait le parallèle, ce serait plutôt le mouvement des scouts qui va apparaître et qui ressemble vraiment beaucoup à ces sociétés de préparation militaire.
Interviewer (France Culture host)
Il y a un lien à faire avec le scoutisme bien sûr. Qu'en est-il d'ailleurs de la sélection médicale dans le monde anglo-saxon ?
Xavier Mauduit
Alors en Grande-Bretagne c'est un peu particulier parce qu'il n'y a pas de conscription, il n'y a pas de service militaire obligatoire et la défense de la nation repose en grande partie sur la marine mais pour ce qui est des fantassins, de l'armée de terre qui compose le gros des troupes en France, on a une armée de dimension extrêmement réduite. Ça n'empêche pas évidemment qu'il y ait une sélection médicale aussi des recrues, c'est juste qu'elle se fait sur des effectifs beaucoup plus restreints et que ça crée une sorte d'impréparation, pourrait-on dire, des structures et des institutions britanniques lorsque la guerre survient en 1914 et qui sont pas du tout prêts à la formation brutale et accélérée d'une armée de masse.
Interviewer (France Culture host)
Oui, parce que c'est vraiment cela qui nous intéresse. C'est apte au combat. Nous sommes avant la guerre, bien sûr. La préparation, c'est pour la guerre. Témoignage saisissant, mais au moment de la mobilisation.
Character from 'Joyeux Noël' film excerpt
J'étais à Créteil, banlieue parisienne, dont je suis originaire. Et j'avais été jouer au tennis chez un oncle qui avait dans les boucles de la marne, vous savez là, un tennis. Et nous jouions, cousins et cousines, au tennis. Et en revenant en vélo, dans la soirée, j'ai entendu les cloches sonner et les fameuses affiches de mobilisation qui ont commencé à poser sur les murs. Je suis revenu, j'habitais à ce moment-là près des buts de Chaumont, et à la mairie du 19e arrondissement, j'ai aperçu les affiches qu'on avait collées. J'avais exactement 20 ans. J'avais passé mon conseil de révision au printemps 14. J'ai été voir la gare de l'Est, par exemple, où il y avait tous ces départs, n'est-ce pas ? Ces départs graves, d'ailleurs. Ce n'était pas exubérant. Ce n'était pas tellement joyeux. Et puis alors, il y avait des choses qui m'ont frappé. Par exemple, le sac. des Brasserie-Pschor, ou alors de Strasbourg, parce qu'ils portaient un nom allemand, enfin un nom à consonance germanique. Ça m'avait beaucoup frappé, parce qu'enfin ces scènes de désordre, à mon âge, je n'en avais pas encore vu, c'est pour ça que je n'avais jamais vu ça.
Interviewer (France Culture host)
En 1956, à la radio-télévision française, Raoul Guédan se souvient de ses 20 ans, c'est-à-dire de la mobilisation C'est un moment, ici, important. Aude-Marie Lalanne, Berdoutique. Au moment de réfléchir à la mobilisation, nous avons le avant, nous avons le après. Après la mobilisation. Parce que des gens qui étaient inaptes par le passé peuvent-ils devenir aptes ?
Xavier Mauduit
Peuvent-ils devenir aptes ? Les médecins l'espèrent très fortement. Ce qui se passe au moment de la mobilisation, c'est que la sélection médicale des recrues est censée suivre son cours, en réalité, puisque les individus qui convergent vers la zone des armées doivent passer par le filtre des grossisseurs C'est comme ça qu'il l'appelle à l'époque de la sélection. Donc la sélection est censée suivre son cours. En réalité c'est un dispositif qui est profondément bouleversé par l'entrée en guerre et pas seulement par l'entrée en guerre mais surtout par le caractère profondément meurtrier de cette guerre. Dès les premières semaines de la première guerre mondiale, les pertes sont énormes et pendant toute la durée du conflit, les armées sont à court d'hommes. Et ça, ça a une conséquence directe sur la sélection parce que l'aptitude militaire est en réalité une variable d'ajustement extrêmement importante de la politique de recrutement. Donc pour recruter davantage d'hommes, on a recours à une série de modifications du dispositif, parmi lesquelles l'accélération, l'intensification du contrôle médical et puis l'allègement des critères de l'aptitude militaire. Alors l'accélération, elle est très nette. Les examens deviennent assez rapidement hâtifs et superficiels parce qu'il y a une forme d'urgence qui est due à l'importance de la vitesse dans le dispositif stratégique. Le but c'est non seulement de recruter beaucoup d'hommes et de recruter des hommes aptes, mais aussi de les envoyer le plus vite possible sur la zone de bataille. Donc en 1916, un examen médical dans le conseil de révision, c'est une minute trente. On imagine bien le caractère superficiel de cet examen. Ensuite, deuxième modalité de modification de ce dispositif, c'est l'intensification du contrôle. qui amènent des individus qui ont été déclarés inaptes avant 1914 à faire l'objet de contrôles, à être reconvoqués lors de conseils de révision ultérieurs pour repasser à nouveau des visites médicales dans l'espoir que leurs conditions physiques se soient entre-temps améliorée. Alors ça c'est pas du tout un dispositif du temps de paix, c'est vraiment un dispositif propre au temps de guerre, ce qui amène certains individus déclarés inaptes avant 1914 à passer parfois jusqu'à 3, 4, 5 nouveaux examens médicaux dans l'espoir d'être, ce sont les termes de l'époque, récupérés, c'est-à-dire versés dans les forces armées.
Interviewer (France Culture host)
Tout à l'heure, nous disions qu'avant la guerre, avoir tant de jeunes gens sous les drapeaux, ça coûte cher, bien sûr. Est-ce qu'il a pu y avoir l'idée qu'il fallait réduire un petit peu un ordre donné aux médecins de déclarer inaptes certaines personnes de façon à réduire un peu l'effectif ? Et nous avons quelque chose de complètement différent après la mobilisation, c'est-à-dire qu'il faut prendre à peu près tout le monde.
Xavier Mauduit
C'est un peu ça. Avant la guerre, ce n'est pas tellement des considérations financières qui entrent en ligne de compte. Ceux qui militent pour la sévérité dans la sélection, ce sont les médecins hygiénistes qui espèrent par là avoir vraiment un contingent en pleine possession de ces moyens physiques et puis limiter aussi la propagation des maladies contagieuses. C'est pour ça que j'ai appelé... J'ai appelé la sélection des recrues un dispositif prophylactique, c'est-à-dire un dispositif de prévention, parce que son rôle est aussi d'empêcher la propagation de maladies contagieuses au sein de l'armée. Donc les médecins peuvent appeler à davantage de sévérité, mais au moment de l'entrée en guerre, ces considérations, dans un premier temps et dans un premier temps seulement, ne sont plus de mise. Et on a toute une partie d'ailleurs du corps médical qui se rallie à l'exigence de rendement et qui milite de manière ouverte, à la tribune des sociétés savantes par exemple, dans la presse scientifique, pour un allègement des critères de sélection. Donc par exemple, les ophtalmologistes sont quelques-uns à prendre la plume pour dire qu'on exempte trop d'astigmates, que les bornes font d'excellents tireurs. On a ce genre de considérations à la tribune de la Société Médico-Physiologique. Il y a tout un projet pour utiliser les faibles d'esprit, c'est comme ça qu'on les appelle à l'époque, pour les mettre dans des bataillons spéciaux, les mettre en première ligne, et se servir de ce qu'on considère avant la guerre comme des défauts sociaux, à savoir de l'impulsivité, de l'agressivité, s'en servir pour les transformer en valeurs militaires.
Interviewer (France Culture host)
Et puis il y a l'idée aussi que certaines personnes ne vont pas être aptes à servir dans tous les régiments, dans tous les services de l'armée, mais que, ben voilà, celui-ci il est boiteux mais c'est pas grave parce qu'on va le mettre derrière les bureaux.
Xavier Mauduit
Oui. On peut être apte au service armé et puis on peut être dans l'armée française apte à ce qu'on appelle le service auxiliaire. Et le service auxiliaire, ce sont en gros, pour faire simple, des unités non combattantes mais qui sont mobilisées dans une armée qui est quand même assez complexe et qui a besoin de toute une série de fonctions auxiliaires justement pour pouvoir fonctionner correctement.
Interviewer (France Culture host)
Avec l'idée là, et vous l'avez dit de manière très claire, avant la guerre, la volonté de la part des médecins d'avoir la meilleure armée. Une armée avec des gens en bonne santé, qui ne risque pas de contaminer les autres avec des maladies. Lionel Pabillon, dans l'idée d'avoir des gens aptes à la guerre par le maniement des armes, parce qu'ils savent courir vite, ils savent gravir les obstacles, on a ici quelque chose qui dépasse simplement l'idée du combat. On a une image qui s'impose aussi d'une armée française forte et en bonne santé parce que c'est de la propagande, tout simplement.
Raphaël Lalloum
Oui, oui.
Lionel Pabillon
Et puis, c'est aussi une idée qui est très ancrée, que le moral du combattant est associé à sa valeur physique. Ça, c'est une idée qu'on retrouve tout au long du XIXe siècle.
Interviewer (France Culture host)
Oui, et puis parce que ça fait peur. Si on se dit par les sociétés de tir, par les associations de gymnastique, à peu près tous les jeunes français vont être capables d'attraper une arme avant même le combat. C'est une image envoyée vers l'ennemi qui est assez terrifiante.
Lionel Pabillon
Oui, c'était d'ailleurs tout le discours des préparatistes avant la guerre. Donc souvent, on a l'image de la revanche, etc. et qu'on pourrait avoir l'idée que c'est des gens assez bellicistes, alors qu'au contraire, eux, ils se présentent comme des pacifistes. Et c'est vraiment l'idée de la dissuasion, en fait. Le terme n'est pas d'époque, mais c'est vraiment cette idée-là. De se dire, si on a une population virile, bien préparée, l'Allemagne aura trop peur et ne déclarera pas la guerre.
Interviewer (France Culture host)
Et puis avec, maintenant, pendant la guerre elle-même, la vie qui continue au moment des permissions.
Narrator or reader
Septembre 1917. La scène se passe au tennis club par une belle après-midi d'été. Deux jeunes hommes qui viennent de terminer une partie prennent le thé avec leur partenaire, deux charmantes jeunes filles. Ce sont deux lieutenants qui viennent passer ici dans leur famille leurs sept jours de permission.
Female voice (possibly actress or reader)
N'oubliez pas que nous jouons ensemble demain.
Male voice (possibly actor or reader)
Ah, mille regrets, mademoiselle, mais c'est impossible. Mon petit camarade et moi, nous repartons ce soir même. À onze heures. Oui, le clairon nous appelle.
Interviewer (France Culture host)
Comment ?
Female voice (possibly actress or reader)
Déjà fini la perte ?
Male voice (possibly actor or reader)
Déjà fini. Si la guerre est longue, les permissions sont courtes.
Female voice (possibly actress or reader)
C'est désolant. Moi qui comptais absolument sur vous pour gagner le handicap. C'était pas tant, vous savez. Vous n'avez rien perdu. Vous êtes toujours la fine raquette d'avant-guerre.
Interviewer (France Culture host)
L'as des cours.
Male voice (possibly actor or reader)
C'est qu'on joue au tennis là-bas. Seulement le filet est légèrement barbelé et les balles sont plutôt dures. Le lancement de la grenade, il n'y a rien de tel pour vous faire les bras.
Female voice (possibly actress or reader)
Alors c'est irrévocable. Vous me laissez tomber ? Et où allez-vous, petit cachotier ?
Male voice (possibly actor or reader)
Dans un assez vilain endroit, mademoiselle, qui a un si joli petit nom. Le Chemin des Dames.
Female voice (possibly actress or reader)
Le Chemin des Dames ? Quelle horreur ! On a vu ça dans l'illustration. Mais c'est affreux !
Narrator or reader
Et tout naturellement, la conversation passe du tennis à la guerre, saute avec une aisance inouïe, des propos les plus enjoués à des récits de cauchemars plein de boue sanglante, de liquides enflammés et de gaz empoisonnés.
Interviewer (France Culture host)
La Ronde de Nuit, on vient d'en entendre un extrait, c'est un ouvrage de Sem. Sem est souvent connu comme illustrateur, mais il est également auteur de romans, avec en septembre 1917 l'évocation du Tennis Club de Deauville pendant une permission, Lionel Pabillon Il y a un lien qui est fait ici entre la pratique sportive, l'activité physique en tout cas, et puis la guerre. Il l'évoque au moment de jeter une grenade.
Lionel Pabillon
Oui, c'est l'éditorial du journal Loto, le grand journal sportif, la déclaration de guerre, qui parle de la guerre comme un grand match. Alors là, il faut faire peut-être la part des choses entre un discours des sportifs et une réalité concrète. c'est que le mouvement associatif, de manière générale, est complètement mis à l'arrêt par la guerre, puisque toutes les forces vives vont au front. Donc il ne reste plus de sportifs, les encadrants prennent l'uniforme, etc. Et du coup, il y a un discours, mais effectivement, dans les pratiques, le sport, pendant la guerre, est quand même mis en sommeil, et a fortiori pour les sociétés de tir et les sociétés de gymnastique.
Interviewer (France Culture host)
C'est-à-dire que ces sociétés de style, ces sociétés de gymnastique qui ont tellement porté l'idée d'un soldat en bonne santé disparaissent pendant la guerre. En tout cas, elles ne peuvent plus fonctionner parce que les gens sont partis au combat. Mais ces gens au combat. Ils ont du temps aussi à tuer. C'est-à-dire qu'on va voir apparaître ici de l'activité physique au plus près des tranchées ?
Lionel Pabillon
Oui, oui. Alors la gymnastique faisait partie de la vie des casernes depuis le 19ème. Donc ça, on retrouve dans plusieurs témoignages de Poilus des évocations des exercices de gymnastique qui sont... Enfin, comment dire, les Poilus ne sont pas très contents de faire ça. Ils préféraient se reposer parfois. Et... Mais en tout cas, les associations sont vraiment mises en sommeil.
Interviewer (France Culture host)
Mais c'est quoi le sport ? Parce que c'est ça qui est un peu complexe aussi, parce qu'on n'imagine pas du tout l'idée de combat de front et d'activité physique.
Lionel Pabillon
Oui, alors, par exemple, l'armée britannique avait une tradition sportive beaucoup plus développée. Donc, dès le début de la guerre, les Anglais organisent des matchs régimentaires. Et l'armée française va copier l'armée britannique, notamment à partir de 1916 et surtout 1917, où on va voir apparaître des ballons de football dans les régiments français. Et c'est un moment de popularisation des activités sportives aussi.
Interviewer (France Culture host)
C'est-à-dire que ces ballons de football, par exemple, si on reste avec eux, ils sont rapportés au moment d'une permission, j'imagine, pour que ce soit... l'occasion de se divertir dans la longue attente que représente la guerre, parce qu'à côté du combat, on sait bien qu'il y a des longs temps d'attente.
Lionel Pabillon
Oui, oui, il y a des... Effectivement, le football va être développé à l'arrière et aussi pendant le conflit, c'est-à-dire qu'il y a des matchs qui sont organisés le long du front. Mais c'est un mouvement qui... Le mouvement sportif est assez différent du mouvement de la gymnastique et du tir. C'est deux mondes qui sont assez séparés. La gymnastique et le tir, ce sont des pratiques qui sont beaucoup plus populaires, au sens social du terme, alors que le sport reste assez élitiste avant la Première Guerre mondiale, et beaucoup moins développé. Et avec des objectifs qui sont aussi différents, puisqu'ils sont plus centrés sur la performance.
Interviewer (France Culture host)
Oui, parce que l'activité physique, ce n'est pas non plus la compétition, on serait juste faire de l'activité physique. Les autorités d'ailleurs regardent ça de quelle manière ? Bienveillante ?
Lionel Pabillon
Le sport était assez mal vu avant 1914. Ce qui était plutôt mis en avant, c'était la gymnastique, puisqu'il y avait cet objectif patriotique derrière. Justement, après la Première Guerre mondiale, ça commence à changer, puisque les gouvernements se disent que finalement, oui, ça peut avoir un intérêt aussi de soutenir des pratiques comme le football, par exemple.
Interviewer (France Culture host)
Allez, mon Alex ! Allez ! Ça sent le roussi pour les frics.
Lionel Pabillon
J'ai.
Character from 'Joyeux Noël' film excerpt
Entendu hier soir au sujet de votre femme. Et si vous voulez, je peux faire.
Interviewer (France Culture host)
Passer du courrier pour elle.
Character from 'Joyeux Noël' film excerpt
Quoi feriez-vous ça ?
Interviewer (France Culture host)
Si vous vous faites prendre ?
Character from 'Joyeux Noël' film excerpt
C'est pas votre courrier qui nous empêchera de gagner la guerre. Et puis, quand nous aurons pris Paris.
Interviewer (France Culture host)
Et tout ça sera fini, eh bien.
Character from 'Joyeux Noël' film excerpt
Vous nous inviterez à boire un verre rue Vavin ?
Interviewer (France Culture host)
Pourquoi vous vous sentez obligé d'envahir Paris pour prendre un verre chez moi, vous savez ? Un extrait du film Joyeux Noël de Christian Carrion en 2005 avec au moment de la trêve de Noël ce match absolument improbable entre des équipes ennemies. Aude-Marie et Lalanne Berdoutique, est-ce qu'il y a un changement après la première guerre mondiale dans la manière de sélectionner les soldats ? En tout cas, est-ce que le moment première guerre mondiale a complètement été une rupture. Dans cette sélection, vous nous l'avez bien dit, et c'est logique d'ailleurs quand on y pense, qui est très ancienne, on ne prend pas n'importe qui pour être soldat parce qu'il faut qu'il puisse faire une longue marche, porter quelque chose de lourd. Donc voilà, la sélection est logique. Est-ce que ça change après ?
Xavier Mauduit
Alors ça change même pendant la guerre en fait. On a parlé du moment de la mobilisation, les premiers mois, les premières années de la guerre et qui sont un moment de relâchement de la sélection. Or ce relâchement de la sélection n'est pas sans conséquences, notamment sans conséquences sanitaires. A partir de 1915, notamment, dans les rangs de l'armée française et au sein de la communauté médicale, on sent poindre une inquiétude relative à la propagation de la tuberculose, qui est une vraie épidémie dévastatrice au sein de l'armée. Et ça, ça inquiète beaucoup de gens, parce que ça met à mal le potentiel, la force de frappe de l'armée française. Donc les médecins qui militaient de manière hygiéniste pour maintenir la sévérité de la sélection finissent par avoir à nouveau voix au chapitre au sein même de la guerre, pendant la guerre. Et notamment à partir de 1917, on a des réformes qui viennent accompagner l'effort de récupération, l'effort de rendement de cette sélection pour essayer de réintroduire un petit peu de sévérité. Donc la vraie rupture, en réalité, elle est plus pendant la guerre que dans l'après-guerre.
Interviewer (France Culture host)
Nous savons aussi qu'il y a des troupes coloniales. Est-ce qu'il y a des différences dans cette pratique de sélection médicale ? Est-ce que c'est quelque chose qui apparaît au moins dans les textes ?
Xavier Mauduit
Alors dans les textes, effectivement, c'est Stéphanie Soubrier qui a bien travaillé sur cette question-là. Il y a une vraie pensée des aptitudes militaires des différentes populations et qui composent les empires coloniaux en fonction des lieux d'origine. On prête à différentes populations des qualités militaires qui sont diverses.
Interviewer (France Culture host)
Avec aussi la place des femmes dans cette histoire, parce que depuis le début de l'émission, nous sommes dans un monde particulièrement viril. Mais enfin, ce monde est viril parce que ce sont des jeunes gens qui sont appelés. Mais les femmes ne sont pas exclues de cette histoire. Au moment de la sélection médicale, est-ce qu'il y a des femmes présentes ?
Xavier Mauduit
Alors il n'y a pas de femmes présentes, notamment en France, parce que les tableaux qui servent pour convoquer les jeunes gens au conseil de révision, ce sont des tableaux de recensement. Donc à partir du moment où on est assigné homme à la naissance, on est convoqué en tant qu'homme et donc on ne convoque pas les femmes au conseil de révision. Ça ne veut pas dire que les femmes n'aient pas un rôle à jouer dans la circulation des normes de l'aptitude militaire, par exemple. ou dans le contrôle social exercé sur les individus qui vont ou ne vont pas au combat. On parlait tout à l'heure de l'humiliation et du stigmate qui pouvaient accompagner le fait d'être déclarés inaptes. Les femmes ont joué dans ces dispositifs de contrôle social un rôle tout à fait prépondérant. Je pense notamment à ce mouvement des plumes blanches en Grande-Bretagne, les White Feathers. Il y avait des groupes de femmes qui décernaient en public des plumes blanches aux individus qui étaient en apparence aptes et qui n'étaient pas au front, qui ne portaient pas l'uniforme et qui restaient à l'arrière dans le but de les humilier publiquement et de les désigner à la vindicte populaire comme des simulateurs ou des fraudeurs ou des détenteurs d'un certificat médical d'inaptitude de complaisance.
Interviewer (France Culture host)
Et qu'en est-il pour les sociétés de tir, les sociétés de gymnastique après la Première Guerre mondiale ? Parce qu'on entend bien que pendant la guerre, évidemment, elles sont mises en silence, au sens où il n'y a plus personne pour les occuper. Mais après ?
Lionel Pabillon
Paradoxalement, elles ont une certaine force. Moi, quand j'ai commencé à travailler sur ce sujet, je me suis dit que la Première Guerre mondiale, c'était une limite et qu'avec le pacifisme, l'entre-deux-guerres, elles devaient disparaître, alors que pas du tout. Et il y a même une forme de regain, à la fin des années 30, de ce type d'association.
Interviewer (France Culture host)
Avec ici, oui, c'est vrai que toujours ces idées qui sont basiques en réflexion historique, mais en quoi ce moment guerre est une rupture, une continuité, l'accélération. On sent bien surtout que les processus sont là et la guerre forme une accélération, mais ne casse pas en fait ces pratiques-là.
Lionel Pabillon
Et dans le cas de la préparation militaire, à la fin de la guerre, certains parlementaires vont même faire voter un texte au Sénat pour rendre obligatoire cet entraînement. Et dans les années 20, c'est un débat de... Est-ce qu'on doit rendre obligatoire cet entraînement ou pas ?
Interviewer (France Culture host)
Avec quand même l'idée que la boucherie qui a été la première guerre mondiale oblige à réfléchir par la suite, à limiter la possibilité que ça se reproduise.
Xavier Mauduit
Oui, alors la guerre, en ce qui concerne la sélection médicale des recrues, c'est une vraie crise. C'est une vraie crise que j'ai décrite, dans la nécessité de réinventer le dispositif afin qu'il soit moins excluant. Et c'est une crise aussi, là j'ai beaucoup parlé dans le livre des fantassins, parce que c'est le gros des troupes et parce que l'action de l'infanterie c'est central dans le dispositif stratégique des armées européennes. Mais en ce qui concerne les aviateurs, par exemple, la guerre constitue une vraie crise des modalités traditionnelles de recrutement qui, étant celle des fantassins, n'était pas du tout adaptée. Et c'est là-dessus que je travaille en ce moment. On invente en pleine guerre toute une série de nouveaux dispositifs très sophistiqués, très outillés pour sélectionner les aviateurs d'une manière totalement inédite.
Interviewer (France Culture host)
Voilà, c'est l'exemple par les mots et par les livres des nouveaux regards sur la Première Guerre mondiale. Vous avez cité l'ouvrage de Stéphanie Soubrier, Race guerrière, enquête sur une catégorie impériale. Il y a vos travaux, Aude-Marie Lalanne, Berthoutique, des hommes pour la guerre, la sélection médicale des soldats. Les deux ouvrages sont aux éditions du CNRS. Quant à vous Lionel Pablion, merci aussi. Il y a préparer les soldats de demain. sport, tir et gymnastique. Aux prêts universitaires de Rennes, merci vivement. A vous deux, prochain épisode dans le cours de l'histoire. À la baïonnette ou à main nue, les combats au corps à corps. A la baïonnette ou à mains nues, combat au corps à corps, dans les tranchées, le cours de l'histoire sur France Culture, une émission préparée par Raphaël Lalloum, Jeanne Delocroix, Jeanne Copé, Solène Roy et Mayu N'Gisyu. Cette émission et toutes les précédentes sont à écouter et à podcaster sur notre site franceculture.fr et l'appli Radio France.
Date : 10 novembre 2025
Animateur : Xavier Mauduit (France Culture)
Invités principaux :
Cet épisode explore en profondeur la construction du « soldat apte » à la veille et pendant la Première Guerre mondiale. À travers l’étude de la sélection médicale et des pratiques préparatoires (gymnastique, tir, sport), les invités analysent comment les corps et les esprits des jeunes hommes français ont été modelés pour la guerre, et ce que signifiait « être apte » dans la France de la Troisième République. L’émission met également en lumière les dimensions sociales, symboliques et genrées de ces processus, tout en les replaçant dans une perspective européenne et dans une continuité historique.
Valorisation initiatique et humiliation de la sélection
Genèse de la préparation militaire
La sélection comme "brevet de virilité"
Urgence et superficialité de la sélection en guerre
Préparatisme : institutionnalisation d’une idéologie de préparation collective
Effet de la guerre sur la société et les pratiques associatives
Rôle du sport dans la guerre
| Thème | Timestamps | |-----------------------------------------------|-------------------| | Origines de la préparation militaire | 00:08 – 07:27 | | Sélection médicale : histoire, rite, enjeux | 03:00 – 20:46 | | La gymnastique et le tir civils et scolaires | 22:24 – 27:07 | | Impact de la guerre sur le recrutement | 38:01 – 42:46 | | Sports, tranchées et mutation du modèle | 46:55 – 49:59 | | Femmes et contrôle social, colonies | 53:21 – 55:26 | | Après-guerre : continuités et innovations | 55:39 – 57:27 |
L’épisode met en avant la richesse et la complexité de ce qui, derrière l’expression « apte au combat », renvoie à une histoire du corps, du genre, et de la citoyenneté. Il éclaire l’imbrication des logiques militaires, politiques, sociales et hygiénistes dans la fabrique du soldat républicain, sans réduire ce processus à un simple militarisme. L’analyse nuancée des invités rappelle combien le contrôle social exercé par la société, l’humiliation des inaptes, l’idéologie du sport et de la santé, et la tension entre besoins de l’armée et courants hygiénistes ont structuré la société française depuis la fin du XIXe siècle — et combien ces enjeux demeurent pertinents pour repenser la relation entre citoyens et institutions.
Pour aller plus loin :
Proposé par France Culture, « Le Cours de l’Histoire ». Écoutez tous les épisodes sur franceculture.fr et l’application Radio France.