Le Cours de l’histoire – "Paix, une histoire pas si paisible : Maudite soit la guerre ! Aux origines du pacifisme"
France Culture, 7 janvier 2026 – Animé par Xavier Mauduit
Bref aperçu du thème de l’épisode
Cet épisode du "Cours de l’histoire" interroge les origines du pacifisme en France et en Europe, notamment au sein du mouvement socialiste, de la Révolution française à l’après-Première Guerre mondiale. À travers les interventions d’historiens et d’extraits de textes et discours, l’émission explore les débats intellectuels et politiques sur la guerre, la paix, le pacifisme, l’internationalisme, et la portée de ces concepts dans une société bouleversée par la violence et les révolutions.
Participants :
- Xavier Mauduit (animateur)
- Jean-Numa Ducange (historien, spécialiste de Jean Jaurès et du socialisme)
- Julien Chuzville (historien, auteur sur la création du Parti communiste en France)
- Adeline Blazkiewicz-Maison (historienne, spécialiste d’Albert Thomas et du réformisme socialiste)
1. Les origines historiques du pacifisme et ses multiples courants
Émergence et sens du pacifisme
- [00:09] Xavier Mauduit lance le débat : "En 1908, Émile Faguet [...] fait paraître un ouvrage intitulé 'Le pacifisme'. J'entends par pacifisme le désir que la guerre disparaisse de la terre quand il est accompagné au moins d'un commencement de considération des moyens propres à la faire disparaître."
- Pacifisme : héritage des Lumières, de Kant, et des idéaux de la Révolution française (1791 – Déclaration de la paix au monde).
- Pourtant, le XIXe siècle est jonché de guerres, l’idée de paix reste un idéal à atteindre plus qu’une réalité politique.
Pacifisme et mouvements socialistes
- Le pacifisme socialiste s’inscrit dans une tradition distincte du "pacifisme bourgeois", accordant la priorité à la transformation sociale et à la fin des causes économiques des conflits.
- [02:12] Jean-Numa Ducange : "Le pari historique des socialistes [...] était effectivement d’unir les prolétaires par-delà les frontières […] Mais pour que ces revendications puissent s’appliquer, il fallait assurer la paix à l’échelle internationale."
- Socialistes = internationalisme, idée de "paix universelle", mais la "lutte" reste primordiale (lutte des classes) tant que les causes structurelles de la guerre (capitalisme, inégalités) subsistent.
Multiplicité des courants pour la paix
- [04:18] Jean-Numa Ducange rappelle que le pacifisme traverse aussi les courants catholiques, confessionnels, libéraux ; le mot "pacifisme" lui-même est souvent jugé suspect par les socialistes ("bourgeois"), qui lui préfèrent "antimilitarisme".
- Nuance importante : pour les socialistes, la paix durable exige la transformation révolutionnaire de la société.
2. Socialisme, révolution et antagonismes face à la guerre
La guerre comme opposée à la coopération sociale
- [03:46] Julien Chuzville : "Le capitalisme, le mode de production capitaliste, c’est la guerre de tous contre tous. [...] le socialisme, c’est une société où on va passer à une société de coopération…”
- Pacifisme socialiste = fin de la compétition, de la guerre économique, donc horizon d’une société “d’entraide”.
Pacifisme, antimilitarisme, et pouvoirs
- [05:41] Julien Chuzville cite l’Internationale : “Paix entre nous, guerre aux tyrans”, c’est-à-dire que la paix voudrait dire aussi l’anéantissement des tyrannies (monarchies, dictatures), parfois par la révolution.
- Pour les socialistes, la guerre est souvent vue comme un produit du colonialisme et des rivalités impérialistes.
3. Les années 1900-1914 : Dialogue et tensions entre pacifismes
La Belle Époque et les figures du socialisme
- [07:32] Adeline Blazkiewicz-Maison évoque Albert Thomas et la distinction croissante entre “pacifisme bourgeois” (arbitrage international) et pacifisme socialiste (transformation sociale).
- Thomas incarne un dialogue entre les deux courants, en participant à des associations comme “La paix par le droit”.
Un internationalisme en construction
- [09:54] Julien Chuzville précise que malgré leur unité dans la Deuxième Internationale, les socialistes divergent profondément sur les moyens d’atteindre la paix.
- [10:32] Jean-Numa Ducange détaille :
- Jean Jaurès : combine pression sur les institutions républicaines et menace de grève générale.
- Rosa Luxembourg : davantage centrée sur l’action ouvrière directe, la mobilisation, parfois la grève de masse.
- D’autres, comme Albert Thomas, misent sur la négociation.
4. Jean Jaurès, internationalisme socialiste, et la Première Guerre mondiale
La figure charnière de Jaurès
- [15:39] Jean-Numa Ducange décrit l’évolution de Jaurès, du républicain patriotique au socialiste internationaliste :
- "Jean Jaurès est un patriote… Mais il y a un principe nouveau : l’internationalisme."
- Jaurès ne souhaite pas abolir l’armée, mais défend l’idée d’une "armée nouvelle", républicaine et défensive – une position intermédiaire.
- Son grand pari : l’alliance entre socialistes français et allemands est seule capable d’empêcher la guerre.
Assassinat de Jaurès
- [20:05] Reconstitution poignante du meurtre de Jaurès le 31 juillet 1914 au Café du Croissant.
- [21:23] Mots répétés : "Ils ont tué Jaurès !" – un moment de rupture pour le pacifisme socialiste.
5. Le pacifisme mis à l’épreuve : 1914-1918
L’Union sacrée et la reconfiguration des alliances
- [24:47] Adeline Blazkiewicz-Maison : "Le pacifisme est pris dans l’épreuve de la guerre. [...] le ralliement général du mouvement ouvrier aux mots d’ordre de l’Union sacrée."
- La plupart des socialistes se rallient à la défense nationale face à l’invasion.
- Des figures comme Albert Thomas deviennent ministres de la défense et de l’armement.
Les lignes de fracture réapparaissent
- Des clivages persistent : certains acceptent la défense nationale (Albert Thomas, Pierre Renaudel), d’autres cherchent à renouer avec l’internationalisme ou s’opposent (minorité pacifiste).
Notable Quote
- [29:51] Jean-Numa Ducange cite Jules Guesde :
"La lutte des classes reprendra ses droits plus tard. Pour l’instant c’est la guerre, on défend la France, la République, et on verra plus tard."
6. L’internationalisme à l’épreuve de la guerre et la montée du pacifisme radical
La conférence de Zimmerwald (1915)
- [34:06] Les socialistes opposés à la guerre se réunissent en Suisse, appelant à l’unité contre la guerre impérialiste malgré leur nationalité opposée.
- "Zimmerwald appelle l’ensemble des ministres [socialistes] à quitter les gouvernements, et tous les députés socialistes à voter contre les crédits de guerre." (Julien Chuzville, [35:07])
- Exemples de répression des militants pacifistes, même en France, et symbolisme des "embusqués" versus combattants.
Féminisme et pacifisme
- [37:09] Adeline Blazkiewicz-Maison retrace la jonction entre mouvement pacifiste et mouvement féministe :
- Figures essentielles : Louise Saumoneau (diffusion de l’appel pacifiste de Clara Zetkin), Hélène Brion (institutrice, féministe pacifiste, jugée par un tribunal militaire).
- [40:49] Citation d’Hélène Brion :
"Je suis ennemi de la guerre parce que féministe. La guerre est le triomphe de la force brutale. Le féminisme ne peut triompher que par la force morale et la valeur intellectuelle. Il y a antinomie absolue entre les deux."
(Déclaration au conseil de guerre, 29 mars 1918)
7. La révolution russe et la recomposition du pacifisme
- [41:35] Jean-Numa Ducange : "Ceux qui pensaient que ce serait une parenthèse et que les choses reprendraient leur cours après, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils se sont trompés."
- [45:15] Julien Chuzville explique le rêve d’une révolution mondiale comme dénouement de la guerre et condition d’une paix authentique.
- Les conseils ouvriers (soviets) deviennent un modèle révolutionnaire pour nombre d’internationalistes.
8. 1919 : La paix selon le traité de Versailles, Société des Nations, et nouvelles divisions
Traité de Versailles et divergences socialistes
- [49:24] Adeline Blazkiewicz-Maison : "Le traité de Versailles est dénoncé par une partie des socialistes [...] parce que c’est la condamnation de l’Allemagne, y compris de son peuple."
- Esprit du wilsonisme, création de la Société des Nations (SDN), élan majeur pour l’arbitrage international.
- Jean Longuet et une frange des socialistes rejettent le traité ; d’autres, comme Albert Thomas, s’engagent dans les institutions internationales.
L’Organisation internationale du travail (OIT)
- [53:32] Albert Thomas (1929, archive) :
"Par l’effort de tous, par la collaboration de cœur et d’esprit de tous, nous élèverons le monument de paix et de justice sociale que les peuples ont conçu après la catastrophe de la guerre."
- L’OIT promeut l’harmonisation sociale internationale : journée de 8 heures, protection maternité, interdiction travail des enfants, etc.
- [56:11] Adeline Blazkiewicz-Maison souligne que la philosophie de l’OIT tranche avec celle portée par la révolution russe et la lutte des classes ; elle favorise le dialogue entre classes sociales.
9. De la guerre à la paix, une histoire de fractures et de recompositions
- [56:24] Julien Chuzville : "1919, c’est la troisième Internationale Communiste aussi [...] la Première Guerre mondiale va avoir vraiment des conséquences durables dans la scission du mouvement socialiste."
- L’après-guerre voit la multiplication des internationales ouvrières et la cristallisation de divergences majeures sur la voie vers la paix.
Conclusion de l’animateur
- [57:09] Xavier Mauduit :
"L’idée de pacifisme [...] n’a jamais été une ligne directrice évidente. Ce sont plein de chemins. Ce qu’on constate surtout, c’est que pour les Françaises, les Français et même toutes les personnes en Europe, le pacifisme c’est aussi… On arrête ça et on ne recommence plus ça. C’est simplement : arrêtons les horreurs de la guerre."
Timestamps – Segments clés
- [00:09] Introduction au pacifisme, définitions historiques.
- [02:12] Socialisme, internationalisme et paix.
- [07:32] Albert Thomas et la distinction "pacifisme bourgeois/pacifisme socialiste".
- [10:32] Moyens divergents pour atteindre la paix (Jaurès vs. Luxembourg).
- [15:39] Parcours de Jean Jaurès.
- [20:05] Assassinat de Jaurès, témoignage d’Ernest Poisson.
- [24:47] Union sacrée, bouleversements du pacifisme pendant la guerre.
- [34:06] Zimmerwald, internationalisme radical, minorités pacifistes actives pendant la guerre.
- [37:09] Croisement pacifisme/féminisme – Hélène Brion.
- [41:35] Révolution russe et transformation du pacifisme.
- [49:24] Traité de Versailles et la Société des Nations.
- [53:32] L’Organisation internationale du travail et espoirs de paix sociale.
Citations notables
- "Paix entre nous, guerre aux tyrans." (L’Internationale, cité par Julien Chuzville, [05:41])
- "[…] le socialisme va permettre, effectivement, une société débarrassée des guerres entre États." (Julien Chuzville, [04:08])
- "La paix, c’est un idéal, un objectif à terme. Pour le moment, c’est la lutte qui prime." (Jean-Numa Ducange, [05:31])
- "Je suis ennemi de la guerre parce que féministe. La guerre est le triomphe de la force brutale. Le féministe ne peut triompher que par la force morale et la valeur intellectuelle." (Hélène Brion, [40:49])
- "Par l’effort de tous, par la collaboration de cœur et d’esprit de tous, nous élèverons le monument de paix et de justice sociale que les peuples ont conçu après la catastrophe de la guerre." (Albert Thomas, [53:32])
- "Le pacifisme n’a jamais été une ligne directrice évidente. Ce sont plein de chemins." (Xavier Mauduit, [57:09])
Mots de la fin
Ce riche épisode brosse l’histoire complexe et sans cesse recomposée du pacifisme au prisme des luttes révolutionnaires, des guerres, des divisions du mouvement ouvrier et des expériences traumatiques du XXe siècle. Depuis l’internationalisme socialiste jusqu’aux luttes féministes et à l’espoir mis dans la justice sociale internationale, la quête de la paix s’entrelace toujours avec la réalité des rapports de force et des idéaux contrariés.
