Le Cours de l'histoire – Peuple et police, je t’aime, moi non plus 4/4 : Mais que fait la police ?
Date: 1er février 2026
Podcast: Le Cours de l'histoire, France Culture
Animateur: Xavier Mauduit
Invités:
- Arnaud-Dominique Houth (Professeur à Sorbonne Université, spécialiste de l’histoire sociale de la police)
- Jean-Claude Monod (Directeur de recherche au CNRS, ENS, philosophe)
Thème général de l’épisode
Cet épisode conclut une semaine de réflexion historique sur le lien entre le peuple et la police, en interrogeant un apparent invariant de la société française : l’hostilité à la police.
L’émission explore la construction et les évolutions du rapport entre société et forces de l’ordre, la perception populaire, la contestation, les formes de gouvernementalité, et la fonction de la police dans les mutations politiques et sociales du XIXe siècle à nos jours.
Points clés et discussions
1. Introduction : “Mais que fait la police ?” – un invariant historique ?
[00:33 - 03:17]
- Xavier Mauduit rappelle la célèbre plainte “Mais que fait la police ?” dans l’histoire parlementaire française (1831) comme révélatrice d’une ancienne suspicion envers les forces de l’ordre.
- L’émission pose la question : l’hostilité envers la police, est-ce une constante de l’histoire ?
“L’hostilité envers la police est-elle un invariant historique ? Et remettre en cause la police, est-ce remettre en cause l’Etat ?” – Xavier Mauduit [02:00]
2. Quelle lecture sociale de la police ?
[02:04 - 03:58]
- Arnaud-Dominique Houth : La police doit être vue non seulement via ses lois, mais aussi à travers les hommes qui la composent.
“Quand on parle de police, on parle d’abord de policiers, d’hommes et de femmes... dont l’origine sociale, les motivations, l’idéologie [...] ne peuvent pas se réduire à un texte de loi. Un policier, c’est pas uniquement un règlement.” – Arnaud Houth [02:38]
- Le contexte historique est essentiel pour comprendre les actions policières.
3. La contestation de l'autorité policière, du religieux à l'État
[03:58 - 06:14]
- Jean-Claude Monod évoque la persistance historique de la contestation du pouvoir, dès la Réforme protestante, où la remise en cause de l’autorité religieuse déborde souvent vers l’opposition à toute forme d’autorité (seigneuriale, fiscale, politique).
- Les exemples de résistance à l’État surgissent d’abord sur des enjeux locaux avant de s’élargir.
4. Marionnettes et folklore : la police dans l’imaginaire populaire
[06:14 - 08:42]
- Retour sur Guignol et la figure du gendarme ridiculisé :
“Le gendarme se fait rosser. Le gendarme ou un professeur ou un père peut-être [...] Un sentiment d’agressivité contre l’école et l’autorité paternelle.” – Voix d’archive [06:54]
- Arnaud Houth : Cette contestation, d’abord subversive (théâtres surveillés), devient graduellement intégrée, neutralisée, puis folklorisée à la fin du XIXe siècle avec le “Guignol des Champs-Elysées”.
5. Forces de l’ordre : policier ou gendarme ?
[08:42 - 09:56]
- Distinction entre gendarmerie (structure militaire, seule police nationale au XIXe siècle) et polices municipales ou civiles, souvent composées néanmoins d’anciens militaires partageant une culture militaire.
6. Contester la police, contester l’État ?
[09:56 - 12:10]
- Jean-Claude Monod : La police cristallise l’image de l’État répressif, indispensable au maintien de l’ordre social (souvent inégalitaire).
“La police, c’est la quintessence de cette répression au service de la classe dominante, dans un certain imaginaire... Il y a toujours ce rapport qui voit dans la police un organe qui fait appliquer une loi, mais une loi qui est elle-même inégale.” – Jean-Claude Monod [10:09]
- La police est à la fois au centre de l’État et à ses marges, “organe de la République” mais aussi source potentielle d’abus.
7. Expansion policière et contestation : le XIXe siècle
[12:10 - 14:07]
- La contestation croît avec la présence policière accrue, particulièrement au moment de lois impopulaires (comme la loi sur le permis de chasse de 1844), vue comme imposée et au service des classes dominantes.
- Le refus de la légitimité de la police va de pair avec la nécessité d’adapter, de “socialiser” la police pour atténuer les tensions.
8. Surveillance omniprésente et critique du quadrillage de l’État
[14:32 - 17:41]
- Lecture de la pétition de Paul-Louis Courrier (1822) se moquant de la prolifération des gendarmes :
“Les gendarmes se sont multipliés en France, bien plus encore que les violons, quoique moins nécessaires pour la danse.” – Paul-Louis Courrier [14:32]
- Référence à Foucault : du “quadrillage” (surveillance généralisée) au gouvernement des conduites individuelles jusque dans les moments de loisir (par exemple, la danse).
- Passage du pouvoir répressif à un pouvoir “enveloppant”, nuancé aujourd’hui par l’usage du numérique et des nouvelles technologies.
9. Foucault, la discipline et le visage du pouvoir
[17:41 - 20:08]
- Importance et limites de la lecture foucaldienne pour les historiens.
- Arnaud Houth : Foucault a raison sur le fond du mouvement disciplinaire, mais se trompe sur le calendrier et les détails. L’histoire sociale ramène les agents (et leur diversité) au premier plan.
“Foucault, il avait raison... mais en ayant tort dans le détail.” – Arnaud Houth [18:06]
- Jean-Claude Monod : L’évolution de Foucault, qui s’intéresse après 1977 aux formes de résistance et à la “gouvernementalité” comme relation réversible, ouvre une réflexion riche sur la complexité du pouvoir.
10. Êtres humains, pas automates : la socialisation des policiers
[22:10 - 23:50]
- Examen sociologique du profil des gendarmes : du “grand guerrier” instruit du début du XIXe siècle à “monsieur tout-le-monde” du début du XXe siècle, reflet de la banalisation de la figure du policier.
11. La contestation rurale puis urbaine
[24:00 - 25:16]
- La résistance contre la police évolue, passant des campagnes (XIXe s.) aux quartiers populaires urbains (fin XIXe-XXe s.), liée à l’intégration progressive des ruraux à la République et à la montée des tensions ouvrières dans la ville.
12. La gouvernementalité : définitions
[25:16 - 26:19]
- Jean-Claude Monod : La “gouvernementalité” (Foucault) désigne des techniques de pouvoir réversibles et appropriables par les individus, objets de négociation permanente entre société et État.
13. Les critiques sociales de la police : selon la classe
[27:42 - 29:21]
- La nature de la contestation contre la police varie selon les classes :
- Les classes dominantes arrivent à négocier ou contourner la loi.
- Les classes populaires subissent l’application stricte et variable de règlements, et sont plus exposées à l’arbitraire policier.
14. La Seconde Guerre mondiale : rupture et continuités
[32:07 - 36:17]
- Arnaud Houth : La Seconde Guerre mondiale, Vichy et l’épuration sont des moments de remise en cause du rapport à l’État/Police, mais la continuité prévaut finalement.
- Essor des syndicats policiers dans la foulée de la Libération, débats sur la réforme et la citoyenneté de la police.
15. Mai 68 et la transformation interne de la police
[36:17 - 39:47]
-
Les années 1960 marquent un renouvellement générationnel et culturel dans la police, passant d’une logique de guerre à l’attention portée au maintien de l’ordre “avec le moins de dégâts possible”.
-
Citation d’un communiqué syndical de la police (22 mai 1968) appelant à ne pas opposer systématiquement policiers et travailleurs :
“Ils souhait[ent] que les pouvoirs publics (...) n’opposent pas systématiquement les policiers aux travailleurs en lutte revendicative. Faute de quoi, ils seraient en droit de considérer l’exécution de certaines de leurs missions comme autant de graves cas de conscience.” – Communiqué syndical, lu par Olivier Martineau [38:48]
16. Les tensions contemporaines : maintien de l’ordre, légitimité et transformations du pouvoir
[40:22 - 45:54]
-
La pratique de la négociation s’est affaiblie, le recours à la répression devient plus rapide. Les syndicats policiers dénoncent la priorité donnée au maintien de l’ordre plutôt qu’à la sécurité ordinaire, ce qui nourrit la critique sociale.
-
Jean-Claude Monod évoque la transformation de la domination, de l’État pénal à la domination économique, plus difficile à contester :
“On ne peut pas interpeller une multinationale de la même façon qu'on peut interpeller un ministre ou un politicien.” – Jean-Claude Monod [45:54]
- La police apparaît tantôt comme bras armé répressif, tantôt comme dernier filet de protection sociale, selon les films et témoignages contemporains (“Les Misérables” vs “Roubaix, une lumière”).
Citations et moments mémorables
- Sur la nature de la police :
“La police, c’est la quintessence de cette répression au service de la classe dominante, dans un certain imaginaire.” – Jean-Claude Monod [10:09]
- Sur la perception changeante des policiers :
“Le gendarme c’est une sorte de figure de vétéran guerrier en 1800 et c’est monsieur tout-le-monde en 1900.” – Arnaud Houth [23:50]
- Sur la crainte d’un État omniprésent :
“Les gendarmes se sont multipliés en France, bien plus encore que les violons, quoique moins nécessaires pour la danse.” – Paul-Louis Courrier (lu à [14:32])
- Sur la négociation et la police :
“Les policiers comprennent parfaitement les mobiles qui animent les salariés en grève et déplorent que la loi du 28 septembre 1948 leur interdise de participer dans les mêmes formes au mouvement revendicatif actuel.” – Communiqué syndical, 22 mai 1968, lu par Olivier Martineau [38:48]
Timestamps des segments clefs
- Introduction historique (“Mais que fait la police ?”) : [00:33]
- Lecture sociale de la police, profil du policier : [02:04], [22:36]
- Foucault et gouvernementalité : [15:48], [17:41], [25:16]
- Pétition de Paul-Louis Courrier (1822) : [14:32]
- Mutation du rapport police-société, XIXe-XXe siècles : [12:10], [24:00]
- Mai 68, communiqué syndical : [38:48]
- Police : de la contestation politique à la domination économique : [45:54]
Conclusion
L’épisode met en lumière la perpétuelle négociation entre société et police, dans une tension qui évolue selon les contextes politiques, sociaux, économiques. Il n’existe pas qu’une seule “image” de la police : celle-ci s’adapte, se banalise, change de fonction, de visage selon les époques et selon la perception des différents groupes sociaux.
La critique de la police, tout comme ses défenses, sont intimement liées à l’histoire de l’État, aux rapports de pouvoir, et à la transformation des modalités de domination (qu’elles soient politiques ou économiques).
Autres ressources citées
- Ouvrages :
- Arnaud-Dominique Houth, Histoire des polices en France des guerres de religion à nos jours (Belin)
- Jean-Claude Monod, L’art de ne pas être trop gouverné (Seuil)
- Alice Goffman, L’art de fuir (Seuil), enquête sur la police et le ghetto à Philadelphie
- Références culturelles :
- Guignol, Les Misérables (film de Ladj Ly), Roubaix, une lumière (film d'Arnaud Desplechin)
- Chanson “Les flics de mon pays” par Suzanne Gabriello [29:38]
Pour aller plus loin
L’émission se termine en invitant à se replonger dans l’histoire des polices en France, à la lumière des mouvements de pouvoir et de société sur le temps long, tout en soulignant le rôle essentiel du contexte, des individus et des formes concrètes de gouvernementalité dans l’histoire de la police.
