Le Cours de l’histoire, France Culture
Épisode : "Pillage ! Quand l'art est dérobé : Qu'ils sont pilleurs ces Romains ! Le butin en triomphe"
Date : 20 janvier 2026
Invité : Michel Tarpin, professeur émérite d’histoire de l’art, Université Grenoble-Alpes
Hôte : Xavier Mauduit
Vue d’ensemble
Cet épisode explore la pratique du pillage dans le monde romain durant la République : ses origines, son enracinement dans la culture et la légalité romaines, ses dimensions économiques et symboliques, ainsi que son rôle dans la politique et l’évolution de la société romaine. De la spoliation des villes ennemies à la mise en scène du triomphe, l’émission décortique les mécanismes et la justification du pillage tout au long de l’expansion romaine.
1. Origines et légitimation du pillage dans la Rome antique
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Le pillage et la guerre "juste"
- Dès sa fondation, Rome justifie sa violence par la notion de "guerre juste", usant d’un prétexte légal ou moral pour attaquer les voisins.
- Michel Tarpin: « Officiellement, au départ, le pillage ça consiste à aller récupérer ce que les autres ont pris... Et si on peut faire une petite marge au passage, ça paye ceux qui sont allés castagner. » (01:53)
- Cette légitimation ira vite en se diluant et Rome cherchera des prétextes de plus en plus légers pour agresser ses voisins.
- Dès sa fondation, Rome justifie sa violence par la notion de "guerre juste", usant d’un prétexte légal ou moral pour attaquer les voisins.
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Les conditions géographiques et sociales du développement de Rome
- Le site initial de Rome est loin d’être idéal (marécage, climat malsain, terres médiocres, pas de ressources minières).
- Michel Tarpin: « On comprend assez bien qu'ils aient très tôt eu l'idée d'aller prendre chez le voisin ce qui leur manquait. » (05:51)
- La « misère relative » incite à aller chercher des ressources ailleurs.
- Le site initial de Rome est loin d’être idéal (marécage, climat malsain, terres médiocres, pas de ressources minières).
2. Pratiques du pillage : Rituels, symboles et différences gréco-romaines
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Trophée grec vs butin romain
- Chez les Grecs, le trophée (tropaion) est éphémère et n'a pas vocation à attiser la haine à perpétuité entre peuples, à la différence du butin romain plus spectaculaire et durable.
- Michel Tarpin: « Pour les Grecs, ça doit être périssable. Parce qu'on ne peut pas construire un monument pérenne de la haine entre deux peuples. » (09:00)
- Les Romains préfèrent accumuler et exposer : le triomphe romain, placé au cœur de la cité, devient une mise en scène politique autant qu’une récompense pour les soldats.
- Chez les Grecs, le trophée (tropaion) est éphémère et n'a pas vocation à attiser la haine à perpétuité entre peuples, à la différence du butin romain plus spectaculaire et durable.
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Destruction symbolique et expositions publiques
- Au triomphe, le butin — statues, armes, objets précieux, captifs — est montré à la population, incarnant la supériorité de Rome.
- Narrateur: « La première [journée du triomphe] suffit à peine à voir défiler les statues, les tableaux, les colosses pris à l’ennemi, que transportaient 250 chars. » (01:01, rappelé à 34:24)
- Le triomphe devient un révélateur d’inégalités, mais aussi de stratégies sociales et économiques romaines.
- Au triomphe, le butin — statues, armes, objets précieux, captifs — est montré à la population, incarnant la supériorité de Rome.
3. Le droit du butin et ses justifications rituelles et juridiques
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Lexique et code du butin
- Trois termes principaux : praeda (butin), polia, manubiae; chaque mot désignant une catégorie ou une répartition précise du butin de guerre.
- Michel Tarpin: « Il y a un lexique du butin... qui leur est propre et qui permet de définir des catégories. » (16:57)
- Trois termes principaux : praeda (butin), polia, manubiae; chaque mot désignant une catégorie ou une répartition précise du butin de guerre.
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Rite de la prise de ville et partage du butin
- Selon la coutume, prise de la ville accompagnée d’une extermination (symbolique ou réelle) suivie du pillage généralisé, puis d’un partage régulé et égalitaire du butin y compris pour absents et blessés.
- Michel Tarpin: « Les soldats qui sont restés de garde au camp, les blessés, […] ont droit à leur part du butin récupéré par leurs camarades. » (18:18)
- Le chef se voit attribuer une part substantielle, et le triomphe peut comporter l’exécution rituelle d’un chef ennemi.
- Selon la coutume, prise de la ville accompagnée d’une extermination (symbolique ou réelle) suivie du pillage généralisé, puis d’un partage régulé et égalitaire du butin y compris pour absents et blessés.
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L’enjeu juridique de la « défaite »
- Rome refuse toute reconnaissance officielle de la défaite tant qu’un reliquat de la cité et du Sénat subsiste.
- Michel Tarpin: « Rome n’est jamais officiellement vaincue pour une raison très simple, c’est que Rome ne fait jamais sa reddition. » (13:03)
- Pour les cités conquises, le vaincu doit « remettre à la discrétion de Rome » la totalité de ses biens, dieux, terres et hommes. (14:10)
- Rome refuse toute reconnaissance officielle de la défaite tant qu’un reliquat de la cité et du Sénat subsiste.
4. Economie du pillage et son impact sur Rome
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Le butin finance-t-il la guerre ?
- Débat entre histoire économique et analyse historique : le butin, s’il ne couvre pas tout, finance tout de même largement les campagnes militaires, surtout lors des expéditions en Orient, beaucoup plus riches que celles vers le nord.
- Michel Tarpin: « Moi je pense plutôt […] tout l’ensemble de ces butins, ça paye. Généralement, ça paie la guerre. » (21:51)
- Les campagnes germaniques sont jugées “pas rentables” contrairement à l’Orient ou la Gaule riche en or.
- Débat entre histoire économique et analyse historique : le butin, s’il ne couvre pas tout, finance tout de même largement les campagnes militaires, surtout lors des expéditions en Orient, beaucoup plus riches que celles vers le nord.
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Effets de l’afflux de richesses sur l’économie romaine
- Arrivée de butin massif = déstabilisation économique (flambée du prix de la terre, chute de la valeur de l’or).
- Michel Tarpin: « Si vous ramenez énormément d’or et d’argent et que vous le distribuez, c’est le prix de la terre qui va tout d’un coup flamber, le cours de l’argent qui va s’effondrer. » (42:28)
- Les distributions de butin servent d’instrument politique pour fidéliser l’armée à leur général.
- Arrivée de butin massif = déstabilisation économique (flambée du prix de la terre, chute de la valeur de l’or).
5. Espaces, cibles et évolutions du pillage romain
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L’obsession pour l’or et les régions ciblées
- Rome vise systématiquement les territoires riches en or : Gaule, Espagne, Macédoine, Orient.
- Michel Tarpin: « Les Romains courent après l’or en permanence. » (26:18)
- L’enrichissement par le pillage est conçu comme une nécessité pour maintenir la puissance et la monnaie de Rome à l’échelle méditerranéenne.
- Rome vise systématiquement les territoires riches en or : Gaule, Espagne, Macédoine, Orient.
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Le sort des captifs et esclaves
- Population libre faite prisonnière = esclaves. Vente massive lors des conquêtes, comme chez César, qui fait de la “vente en gros” de captifs.
- Michel Tarpin: « César, par contre, fait de la vente en gros. Il explique bien qu’il vend par lots. » (31:00)
- L’esclavage n’est cependant pas systématique, parfois les vaincus restent sur place, taxés.
- Population libre faite prisonnière = esclaves. Vente massive lors des conquêtes, comme chez César, qui fait de la “vente en gros” de captifs.
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Symboliques de l’extermination et du triomphe
- En Occident, certains peuples sont visés pour l’extermination (Gaulois d’Italie).
- Michel Tarpin: « Pour les Romains, dans l'Antiquité, les Gaulois doivent être exterminés effectivement parce qu'ils représentent un danger. » (34:04)
- Le triomphe met en scène la domination et l’asservissement des peuples étrangers.
- En Occident, certains peuples sont visés pour l’extermination (Gaulois d’Italie).
6. Triomphe et théâtralisation du butin
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Forme et fonction du triomphe
- Procession sur plusieurs jours, exposition des richesses, captifs et armes pour montrer la victoire de Rome et rappeler la vertu du général.
- Michel Tarpin: « Le triomphe, c’est une formalisation du retour de l’armée vainqueur avec effectivement son butin qu’on présente et tout le monde peut voir comme ça concrètement. » (35:58)
- Rôle politique crucial du triomphe : général récompensé, soldats gratifiés. Si le partage est jugé insuffisant, l’armée peut refuser son triomphe.
- Interviewer: « Paul Collémy avait fait le contraire… Résultat, quand il rentre à Rome, les soldats votent contre son triomphe. » (56:40)
- Procession sur plusieurs jours, exposition des richesses, captifs et armes pour montrer la victoire de Rome et rappeler la vertu du général.
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Représentations artistiques et stéréotypes
- L’arc de Titus illustre le triomphe sur Jérusalem, symbolique de la domination romaine (41:34). Les reliefs sont souvent génériques.
- Les descriptions littéraires (Plutarque, Tite-Live) servent à façonner l’imaginaire du triomphe, les barbares doivent paraître barbares, etc.
- Michel Tarpin: « Les captifs doivent jouer leur rôle… Quand c’est des barbares, ils doivent avoir l’air orgueilleux, être barbus, chevelus, etc. » (35:58)
7. Le pillage à l’intérieur du monde romain
- Les procès pour spoliation de provinces (ex. Vérès et Cicéron)
- Le scandale du pillage interne et ses abus : Verès en Sicile, jugé par Cicéron pour avoir spolié et collecté œuvres d’art ainsi que biens des provinciaux.
- Cicéron, lu : « Aucune affaire, pendant trois ans, n'a été jugée que selon le caprice de Verès… » (46:40)
- Michel Tarpin: « Cicéron insiste quand la victime est un Romain, les autres sont des Grecs. » (48:07)
- Le système judiciaire romain est peu dissuasif : peine maximale = remboursement, facteurs politiques décisifs dans l’issue des affaires.
- Michel Tarpin: « Généralement, ils sont acquittés. Et de toute manière, les procès pour concussions... la peine la plus lourde consiste à rembourser la somme. » (49:03)
- Le scandale du pillage interne et ses abus : Verès en Sicile, jugé par Cicéron pour avoir spolié et collecté œuvres d’art ainsi que biens des provinciaux.
8. Les mutations de l’armée et la crise de la République
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L’armée romaine, du paysan-soldat à l’armée de métier
- La réforme de Marius transforme l’armée en corps de pauvres dépendant du butin pour leur survie.
- André Hemart, cité : « Cette armée est donc consacrée à la victoire d'abord mais elle est aussi consacrée au pillage des provinces et enfin elle est consacrée à devenir la chose du général. » (50:41)
- Cette dépendance rend possible la politisation de l’armée et prépare la fin de la République.
- Michel Tarpin: « Très tôt, certains généraux comprennent que plus ils distribuent à leurs hommes, plus ils ont de chances d’être élus à la fonction supérieure […] toute la chaîne du butin de son utilisation politique est mise en place. » (52:25, 54:10)
- La réforme de Marius transforme l’armée en corps de pauvres dépendant du butin pour leur survie.
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Sous l’Empire, le pillage change d’échelle
- Pillages moins rentables en Occident, armée professionnalisée, mais la logique de distribution du butin persiste (sous César, sous Auguste).
- Michel Tarpin: « À ce moment-là, comme je le disais, au-delà du Rhin, il n’y a plus grand-chose à piller, d’une part. Là, l’armée est vraiment professionnalisée. » (55:25)
- Pillages moins rentables en Occident, armée professionnalisée, mais la logique de distribution du butin persiste (sous César, sous Auguste).
9. Conclusion
- Le pillage romain apparaît comme mécanique complexe, mêlant légitimité, rituel, nécessité économique, violence et mise en scène politique.
- Symbole de grandeur de Rome, le butin et le triomphe témoignent aussi de la brutalité de son expansion.
- Le phénomène, loin de se limiter à la conquête, structure la société, le droit, l’économie, et influe même sur la représentation de l’art.
Extraits marquants et citations notables
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Début de l’émission : la justification du pillage
- Michel Tarpin: « Officiellement, au départ, le pillage ça consiste à aller récupérer ce que les autres ont pris [...] ça justifie dès l'origine la guerre de pillage pour Rome. » (01:53)
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Sur le droit du vainqueur et la notion de « paix »
- Michel Tarpin: « Pour Rome... une fois qu’on s’est approprié tout, toute la cité avec ses terres et son territoire, on peut éventuellement laisser les gens continuer à vivre sur place, mais ils n’ont que l’usufruit. » (14:10)
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Butin et triomphe comme théâtre politique
- Michel Tarpin: « Le triomphe, c’est une formalisation du retour de l’armée vainqueur avec effectivement son butin qu’on présente et tout le monde peut voir comme ça concrètement. » (35:58)
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L’exemple de la conquête de l’Orient
- Michel Tarpin: « Les Romains courent après l’or en permanence. » (26:18)
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Effets économiques du butin
- Michel Tarpin: « C’est comme faire tourner la planche à billets dans nos sociétés actuelles. » (42:28)
Timestamps des segments clés
- 01:53 - 05:51 : Les origines du pillage et ses justifications symboliques et économiques
- 09:00 - 11:06 : Trophées grecs vs symboles romains du butin
- 13:03 - 14:10 : Rome ne reconnaît jamais la défaite ; modalités de la reddition
- 16:57 - 18:47 : Le droit et le rituel du butin, répartition militaire
- 21:51 - 24:26 : Question de la solde militaire et viabilité économique du pillage
- 26:18 - 30:20 : Campagnes romaines dirigées par l’appât du gain ; obsession pour l’or
- 31:00 - 34:04 : Esclavage, captifs, butins humains
- 35:14 - 39:13 : Rituels du triomphe, théâtralisation du butin et sort des captifs
- 41:34 - 43:14 : Représentations artistiques du triomphe et impact économique du butin
- 46:40 - 50:09 : Pillage dans les provinces, procès contre Verès
- 50:41 - 52:25 : Mutation de l’armée, la solde et le pillage au cœur du système
- 54:10 - 57:14 : Aggravation sous la République et continuité au début de l’Empire
Ton et ambiance
Le ton est vivant, érudit et ponctué d’ironie et d'anecdotes, notamment de la part de Michel Tarpin, qui manie la critique de l’historiographie comme de l’esprit romain. L’approche alterne entre analyse économique, politique et symbolique, sans jamais s’éloigner de la matérialité violente du pillage.
Pour aller plus loin
- La suite de la série s’intéressera au pillage lors de la Grande Guerre et aux brigands dans le monde romain.
- Réflexion implicite sur l’actualité de la spoliation des biens culturels et leur mémoire.
Résumé préparé à partir du transcript intégral pour Le Cours de l’histoire (France Culture).
