Résumé détaillé de l’épisode
Podcast: Le Cours de l’histoire (France Culture)
Épisode: Prendre l’air, une histoire de la montagne 4/4 : Tout schuss ! Une histoire de la glisse
Date: 7 février 2026
Animateur : Xavier Mauduit
Invités principaux :
- Steve Agimon, maître de conférences en histoire contemporaine (Université Versailles Saint-Quentin)
- Yves Morales, maître de conférences à l’Université Toulouse 3 Paul Sabatier et auteur d’Une histoire culturelle des sports d’hiver
Thème de l’épisode
Cet épisode retrace l’histoire de la « glisse » en montagne — du patinage au ski — pour comprendre comment la montagne, autrefois perçue comme un espace hostile, est devenue un pôle d’attractivité touristique et sportive. On y explore aussi bien les dimensions sociales, économiques que culturelles de cette transformation, mais aussi ses limites, ses tensions et ses perspectives contemporaines.
Points clés de discussion et insights
1. La montagne, espace longtemps redouté
[00:20 - 02:26]
- Image initiale de la montagne : Un espace hostile et rebutant, surtout pour les urbains et les élites (Steve Agimon).
- Changement de regard dès le 18e siècle : émergence d’un intérêt pour la nature montagnarde, le spectacle du paysage, puis pour ses vertus sanitaires.
« Le regard change à partir du XVIIIe siècle avec un intérêt nouveau pour une nature montagnarde devenue une forme de spectacle désirable. »
— Steve Agimon [01:37]
2. Le tourisme thermal, précurseur du tourisme de glisse
[02:26 - 06:39]
- Avant le ski, la montagne attire d’abord pour ses thermes, ses eaux et ses paysages, avec des stations comme Bagnères-de-Bigorre.
- Rôle central du chemin de fer dans l’accès à ces stations et la massification du tourisme (18e-19e siècles).
« Bagnères-de-Bigorre est presque une ville internationale en fait… On voit à peu près au syndicat d’initiative beaucoup de nationalités, même des gens venant d’Amérique. »
— Témoignage local [03:37]
3. Diversification des loisirs d’hiver et naissance des premiers sports de glisse
[07:03 - 13:57]
- Début des loisirs d’hiver : patinage mondain, luge (à l’origine utilitaire puis compétitive), ski (d’abord utilitaire, puis contemplatif, enfin ludique).
- Introduction du ski en France à la fin du 19e siècle (via clubs alpins et transferts norvégiens, suisses).
« La montagne, on va dire, est un espace où l’on peut réaliser un certain nombre de divertissements l’été... ce grand air, on va aussi aller le chercher l’hiver, puis inventer de nouveaux divertissements. »
— Yves Morales [07:42]
- Impact de l’armée : Le Club Alpin Français et l’armée développent bientôt le ski à des fins patriotiques et utilitaires.
« Quand en 1907, le Club alpin français et l’armée organisent le premier concours de sport d’hiver en France, au Montgenèvre, c’est un mélange de préoccupations touristiques, utilitaires, et militaires. »
— Steve Agimon [13:22]
4. De la mondanité à la (dé)popularisation des sports d’hiver
[13:57 - 16:40]
- Les premiers pratiquants : principalement les élites urbaines, en quête d’aventure et de distinction sociale.
- Progressivement : implication des montagnards, organisation des premiers concours (Chamonix, Morez, Pyrénées, etc.), volet patriotique affirmé.
5. Le Club Alpin, patriotisme et diffusion du ski
[16:40 - 20:36]
- Dès 1904, le Club Alpin Français s’investit dans la promotion du ski, multiplie concours et initiatives populaires.
- Le ski est associé à l’idée de préparation du corps pour la nation ; la devise du Club alpin : « Pour la patrie, par la montagne ».
6. Espaces montagnards, identité nationale, bouleversement économique
[20:46 - 26:39]
- À la fin du 19e siècle, la montagne devient essentielle dans la construction de l’identité nationale.
- Difficultés économiques dans les zones de montagne favorisent le développement du tourisme de glisse comme moteur de modernisation.
- Modèle suisse imité : création de stations d’altitude (Superbagnères, Font-Romeu) grâce à la technique (chemin de fer à crémaillère).
7. Rôle décisif des chasseurs alpins et de l’armée
[28:15 - 30:27]
- L’armée expérimente, promeut puis diffuse la pratique du ski pour la défense nationale et le maintien des populations rurales.
- Le ski utile est valorisé pour lutter contre la « dégénérescence de la race » selon les discours hygiénistes de l’époque.
8. Transformation des usages et des espaces
[32:35 - 34:16]
- La marche reste aussi un élément fondamental de l’expérience montagnarde.
- Dans l’entre-deux-guerres, l’essor reste limité mais amorce des transformations structurelles : avènement du ski alpin, de l’automobile et des premières tentatives de diversification massive.
« En 1930, la Fédération Française de Ski, c’est 7000 skieurs… Ce sont des effectifs très faibles. »
— Steve Agimon [33:41]
9. La sportivisation et la médiatisation
[34:16 - 39:39]
- La société se « sportivise » : popularisation de la compétition, émergence du ski alpin, apogée du ski comme sport national après les succès d’Émile Allais en 1937.
- Naissance d’un imaginaire de la vitesse, du vertige et de la performance.
10. Innovations, conflits et démocratisation
[39:43 - 43:45]
- Multiplication des innovations techniques (raccourcissement des skis, apparition des doubles spatules).
- Développement rapide (plan neige) entraîne de nouveaux conflits d’usage avec les populations locales : questions foncières, impacts environnementaux.
11. Démocratisation, massification et fantasmes
[43:45 - 45:34]
- Le ski se démocratise jusque dans les années 1970 (plan neige), devient un élément central de l’imaginaire collectif, mais peut entraîner une normalisation (dépopularisation des pratiques alternatives, clubs ruraux en déclin).
« La montagne devient quelque chose de présent sans cesse dans notre imaginaire. »
— Steve Agimon [44:14]
12. Enjeux présents et avenir incertain
[45:34 - 47:42]
- Trop grand nombre de stations, problèmes d’enneigement, obsolescence, blocages économiques.
- Crise écologique majeure : questionnement sur la viabilité des modèles actuels (dépendance aux canons à neige, nécessité de réinventer le tourisme de montagne).
- Retour possible vers des pratiques plus douces, plus variées, réapprentissage du rapport à la nature.
« Peut-être qu’à l’avenir, si on se met à penser à comment restreindre notre consommation énergétique, peut-être que les canons à neige […] ne seront pas prioritaires pour nos besoins énergétiques futurs. »
— Steve Agimon [46:40]
Timestamps et citations mémorables
-
[01:37] Sur la transformation du regard porté sur la montagne
« Le regard change à partir du XVIIIe siècle avec un intérêt nouveau pour une nature montagnarde devenue une forme de spectacle désirable. »
— Steve Agimon -
[07:42] Sur la naissance des loisirs d’hiver
« La montagne, on va dire, est un espace où l’on peut déjà réaliser un certain nombre de divertissements l’été... ce grand air, on va aussi aller le chercher l’hiver, puis inventer de nouveaux divertissements. »
— Yves Morales -
[13:22] Sur la genèse des concours de sports d’hiver
« Quand en 1907, le Club alpin français et l’armée organisent le premier concours de sport d’hiver en France, au Montgenèvre, c’est un mélange de préoccupations touristiques, utilitaires, et militaires. »
— Steve Agimon -
[20:13] Sur la mission patriotique du Club Alpin Français
« On peut rappeler la devise du club alpin français adoptée en 1903 : pour la patrie, par la montagne. »
— Yves Morales -
[33:41] Sur la lenteur de la démocratisation
« En 1930, la Fédération Française de Ski, c’est 7000 skieurs… Ce sont des effectifs très faibles. »
— Steve Agimon -
[46:40] Sur l’avenir du tourisme hivernal
« Peut-être qu’à l’avenir, […] les canons à neige ne seront pas prioritaires pour nos besoins énergétiques futurs. »
— Steve Agimon
Faits marquants et moments mémorables
- [12:04] La description pittoresque du patinage au Bois de Boulogne en 1946, qui souligne la dimension mondaine et festive des pratiques de glisse.
- [16:52] Le reportage sur le centenaire du Club Alpin Français et les débats relatifs à la sécurité et à la démocratisation des pratiques.
- [43:07] L’évocation de la démocratisation du ski et des embouteillages sur les pistes, image du ski devenu de masse.
- [39:43] Les débats sur la longueur idéale des skis, qui illustrent aussi bien l’innovation que la culture populaire du ski.
Conclusion
L’épisode éclaire la mutation profonde de la montagne française, passée d'un espace redouté à un haut lieu du loisir, du sport et de l’imaginaire national. Cette transformation a des racines multiples — sociales (santé, classes sociales, patriotisme), techniques (chemin de fer, matériel de ski), et économiques — mais soulève aussi des questions de durabilité et d’avenir. Les intervenants rappellent que la montagne, toujours réinventée, reste un laboratoire de tensions entre traditions, innovations, intégration nationale et enjeux écologiques.
Pour aller plus loin :
- Steve Agimon, « La nature, l’économie et l’imaginaire. L’aménagement touristique de la montagne pyrénéenne, fin XVIIIe siècle – 1914 » (Revue d’Histoire moderne et contemporaine)
- Yves Morales, Une histoire culturelle des sports d’hiver. Le Jura français, des origines aux années 30
