
Preuves d'humanité, hier et aujourd'hui 1/4 : Duke Ellington, car la musique n’a pas de frontières
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Interviewer
Ici Paris, organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture.
Narrator
Preuve d'humanité, Duke Ellington, car la musique n'a pas de frontières. En 1966, Duke Ellington a 67 ans. Pianiste, chef d'orchestre, compositeur, si souvent récompensé avec son Big Bang par ses albums et par sa musique, le jazz qui accompagne tant de films, il a déjà parcouru le monde. Mais en avril 1966, il effectue un voyage très particulier. Il se rend en Afrique, à Dakar, pour le premier festival mondial des arts nègres. Un festival voulu, pensé par le président du Sénégal, Léopold Sédar Senghor. Un festival sous le patronage de la Société Africaine de Culture, et de l'UNESCO.
Interviewer
Duke Ellington, quelle importance a-t-elle pour vous et pour les Noirs en général ce premier festival mondial des arts maigres ?
Duke Ellington
Le premier festival des arts maigres est naturellement très important pour moi et pour tous les Noirs de partout dans le monde parce que ce sera la première rencontre avec tous ces artistes et ils peuvent faire un grand échange de vues.
Narrator
Grand échange de vues, Duke Ellington est né en 1899 à Washington DC, la capitale des Etats-Unis. Il est né libre, de parents libres, mais comme une évidence, il descend d'esclaves puisque l'esclavage a été aboli seulement en 1865, 34 ans avant sa naissance. Alors bien sûr, la vie n'est pas la même quand on est noir à Washington ou dans les Etats du Sud, qui impose la ségrégation, la séparation des personnes selon la couleur de peau. D'ailleurs, Le musicien en tournée, même avec le statut de vedette, sait combien il faut toujours se méfier. Et même là où il n'y a pas officiellement de ségrégation, car les inégalités sont nombreuses quand il s'agit de se loger, de sortir, d'aller à l'école. C'est après de longs combats, parfois violents, que la ségrégation prend fin aux États-Unis dans les années 1960.
Duke Ellington
Don't let nobody turn you around, turn you around. C'est.
Interviewer 2 / Questioner
Le blues des manifestants noirs de Birmingham. Les paroles en sont très simples. Personne ne nous fera rebrousser chemin sur le chemin de la liberté.
Rosie de Palma
Ces.
Narrator
Images, vous les avez déjà vues au journal télévisé. Elle vous montre comment la police de l'état d'Alabama a repoussé les noirs qui manifestaient à Birmingham pour demander l'égalité des droits.
Interviewer 2 / Questioner
Jusqu'à présent, les Negro Spirituals étaient des complaintes, des chants plus ou moins tristes. Est-ce que vous espérez un jour avoir une musique noire de joie, de gaieté ?
Duke Ellington (alternate voice or response)
C'est pas tout à fait correct.
Duke Ellington
Peut-être que vous faites un peu de mélange entre le blues et le spirituel. Le spirituel c'est peut-être basé sur la douleur, mais le blues c'est tout à fait correct.
Interviewer 3 / Commentator
Ils sont aussi basés sur l'espoir.
Narrator
L'espoir de Duke Ellington. Cet espoir, il est aussi porté aujourd'hui par des artistes, dont la formidable Rosie de Palma, l'actrice rayonnante dans les films de Pedro Almodovar, mais pas que, ambassadrice de bonne volonté de l'UNESCO pour la diversité culturelle. En 2023, elle participait à la masterclass de l'UNESCO pour la journée mondiale contre le racisme et les discriminations. Elle nous rappelait que depuis toujours, la réalité est un peu hardcore.
Rosie de Palma
Depuis toujours, depuis tout petit, j'ai trouvé que la réalité était un peu hardcore, un peu dur à avaler. Alors que mieux que se réfugier, comme tu dis, dans l'art, et aussi parce que dans l'univers artistique, c'est un peu comme à l'UNESCO. Ça veut dire qu'il n'y a pas de frontières, il n'y a pas d'âge, il n'y a pas de genre, il y a une liberté. Dans le monde artistique, on est tous bienvenus au moment où on crée quelque chose pour partager avec les autres. Dans le cinéma, parfois, une belle histoire racontée d'une belle façon, d'une autre culture qu'on n'a jamais connue, c'est une arme avec un pouvoir inouï parce que On déverrouille la vie des autres avec ce film et on comprend, et on empathise, et on se met à la place d'un autre. Et aussi, ça peut passer au théâtre, comme aussi avec la musique. qui ouvrent des coeurs et qui rassemblent des gens. Comment peut-on interdire la musique quand ça nous fait autant de bien ? Parce que les gens qui interdisent la musique, des gens, je ne sais pas comment les appeler, parce que ce n'est pas des gens, c'est des fanatiques en quelque sorte, qui sont dans son obscurité, parce que interdire la musique, ça veut dire interdire la joie. C'est comme si on interdit la joie de vivre. Comment peut-on interdire la joie de vivre ? On peut se libérer justement de tous ces fantasmes et de toutes ces interdictions et aller vers la liberté de l'être humain. Alors, les géopolitiques, qui sont tellement importantes ces frontières aujourd'hui pour beaucoup de choses et beaucoup de gens, pour moi, n'ont pas de sens. Comme je l'ai dit, nous sommes tous terrestres. Il n'y a personne qui est venu de Mars ni de la Lune. On est d'accord ? La histoire de l'humanité, c'est la histoire de la migration. Migration. Pas émigration, immigration. Migration tout court. On bouge, comme les oiseaux quand ils migrent, en cherchant de notre temps. Les oiseaux ils migrent, ils ne demandent pas un passeport, non ?
Narrator
Les oiseaux, la musique, la culture n'ont pas de frontières, alors ne nous refusons pas ce plaisir, plonger dans les archives et prendre le temps d'écouter Duke Ellington à Dakar en 1966.
Interviewer
Quelle importance a pour vous et pour les Noirs en général ce premier Festival Mondial des Arts Nègres ?
Duke Ellington
Le premier Festival des Arts Nègres est naturellement très important pour moi et pour tous les Noirs partout au monde parce que ce sera la première rencontre avec tous ces artistes et ils peuvent faire un grand échange de vues.
Interviewer
Duke Ellington, je sais que vous êtes universellement connu, mais si on vous posait la question, qui êtes-vous, Duke Ellington, qu'est-ce que vous répondriez ?
Duke Ellington
Ils disent que je suis un petit musicien qui fait partie d'un syndicat de musiciens américains. Ils aspirent un jour de devenir un artiste assez connu.
Interviewer
Vous êtes modeste, Duke Ellington.
Duke Ellington (alternate voice or response)
Oh non, non. Vous devriez voir mes rêves.
Duke Ellington
Je ne suis pas modeste, mais il faut savoir ce que je vois dans mes rêves.
Duke Ellington (alternate voice or response)
Et vous rêvez quoi ? De quoi.
Duke Ellington
Je rêve ? Beaucoup de choses. Quand j'étais plus jeune, j'ai voulu devenir peintre. Et j'ai pensé, de mes grandes toiles, ce que je vais faire au tableau, qui sera un jour très connu mondialement.
Interviewer
Alors vous n'êtes pas content d'être un grand musicien de jazz ? Vous auriez préféré être peintre ?
Duke Ellington
Toute ma carrière était une surprise pour moi. Vous savez que j'ai gagné une bourse pour devenir peintre, pour faire mes études dans la peinture. Mais j'ai découvert que ma petite réputation là où j'étais, quand j'étais jeune, était telle que J'ai décidé de protéger ça et d'agrandir un peu ma connaissance dans le monde musical.
Interviewer
Vous avez tenu plus de 5000 concerts. Pour vous, le jazz, c'est de l'amusement, c'est du travail ?
Duke Ellington (alternate voice or response)
Le jazz, pour moi, c'est une chose très personnelle.
Duke Ellington
Et ceux qui font du jazz, surtout les grandes personnalités maintenant, Ils sont plus des individualistes. Ils ne pensent pas de jazz comme un travail. Ça fait partie de leur esprit, de leur âme.
Interviewer
Quand vous êtes au piano du Clington, dans quel état êtes-vous ?
Duke Ellington (alternate voice or response)
J'ai peur.
Duke Ellington
Chaque fois que je suis devant le piano. Je crois bien que tous les artistes ont un peu peur de voir le public. Mais ça nous donne un peu de puissance d'aller jusqu'au fond.
Interviewer
Duke Ellington, est-ce que vous avez été beaucoup influencé par l'Afrique?
Duke Ellington
Beaucoup. Même avant de venir ici, j'étais influencé par l'Afrique. Vous savez que depuis 35 ans, j'écrivais la musique d'inspiration africaine.
Narrator
Quelle est votre opinion sur le jazz avant-garde, Archie Shep, Coltrane ? Qu'est-ce que vous en pensez ?
Duke Ellington (alternate voice or response)
Je ne peux pas classer du jazz comme ça.
Duke Ellington
Le jazz, c'est une chose très personnelle.
Interviewer
Vous croyez qu'il est nécessaire d'être noir pour jouer du bon jazz ?
Duke Ellington (alternate voice or response)
Je ne crois pas aux catégories.
Duke Ellington
Ils ne voient pas que le jazz peut être classé comme ça.
Interviewer
Enfin, vos projets, Duke Ellington.
Duke Ellington
Tous mes projets sont un peu impossibles. Tout de suite, après nos séjours ici, je rentre à New York. Après ça, j'irai à Cincinnati, dans l'état de Ohio. Ensuite, sur la côte des États-Unis, vers Californie. Ensuite, au Japon.
Duke Ellington (alternate voice or response)
Et puis, on va à Antibes en juillet.
Interviewer 3 / Commentator
C'est la première fois que vous venez en Afrique ?
Duke Ellington (alternate voice or response)
C'est ma première fois dans n'importe quelle partie de l'Afrique. C'était pour la première fois que nous.
Duke Ellington
Sommes arrivés en Afrique. Malgré le fait que j'ai beaucoup pensé de l'Afrique. Pendant 35 ans, j'écrivais la musique, soi-disant, pseudo-africaine. Mais maintenant, je suis jusqu'à la source.
Interviewer 2 / Questioner
Est-ce que la musique africaine d'aujourd'hui peut encore vous apprendre quelque chose ?
Duke Ellington
Oui, je peux toujours apprendre quelque chose, si la musique n'est pas trop compliquée. La musique africaine n'est pas trop compliquée.
Interviewer 2 / Questioner
Vous ne comprenez pas toute la musique africaine ?
Duke Ellington
Personne ne peut comprendre toute la musique africaine, mais la musique africaine est très connue partout dans le monde, comme la musique la plus sophistiquée ou, comment dire, compliquée là.
Interviewer 2 / Questioner
Il est nécessaire de vivre en Afrique pour connaître vraiment la musique africaine.
Duke Ellington (alternate voice or response)
Il.
Duke Ellington
Faut toujours être sur place pour comprendre ce qui existe là.
Interviewer 3 / Commentator
Un art authentique.
Duke Ellington
Oui, oui, un art authentique. Le milieu est toujours nécessaire si on peut comprendre ce qui existe sur place.
Interviewer 2 / Questioner
Jusqu'à présent, les Negro Spirituals étaient des complaintes, des chants plus ou moins tristes. Est-ce que vous espérez un jour avoir une musique noire de joie, de gaieté ?
Duke Ellington
C'est pas tout à fait correct. Peut-être que vous faites un peu de mélange entre le blues et les spirituels. Le niveau spirituel c'est peut-être basé sur la douleur, mais le blues c'est tout.
Interviewer 3 / Commentator
À fait basé sur l'espoir.
Duke Ellington
Les spirituels concernent plutôt mes prières. Les prières peuvent être basées sur des joies aussi bien que sur la douleur.
Interviewer 3 / Commentator
Quel est maintenant le sentiment des hommes de votre orchestre en revenant en Afrique ?
Duke Ellington (alternate voice or response)
Ils sont naturellement.
Duke Ellington
Très contents. d'être ici à l'Afrique, ils sont tous curieux de savoir ce que ça veut dire la musique africaine.
Narrator
Et la journée internationale du jazz, c'est tous les 30 avril une journée internationale initiée par l'UNESCO en 2011.
Duke Ellington (alternate voice or response)
Mesdames, Messieurs, Senegal, je vous aime à la folie.
Narrator
Preuve d'humanité, hier, aujourd'hui, encore et toujours une plongée dans les archives proposées par Xavier Meuduit, réalisées par Benjamin Hu, à la prise de son Grégory Wallon et au mixage Manon Houssin. Un podcast préparé par Laura Dutèche-Pérez et Elodie Piel en chargée de programme et Camille Renard responsable des podcasts. Merci à l'UNESCO pour ses archives. Preuve d'humanité à retrouver à podcaster sur franceculture.fr et l'appli Radio France.
Date : 13 novembre 2025
Podcast : France Culture — Host: France Culture
Cet épisode inaugural de la série “Preuves d’humanité, hier et aujourd’hui” plonge dans l’histoire du voyage mémorable de Duke Ellington au Sénégal en 1966, à l’occasion du premier Festival mondial des arts nègres. À travers archives, entretiens et réflexions d’invités, l’émission explore le pouvoir sans frontière de la musique et l’universalité de l’art face aux divisions raciales et aux frontières géopolitiques.
“Le premier festival des arts nègres est très important pour moi et pour tous les Noirs […] c’est la première rencontre avec tous ces artistes et ils peuvent faire un grand échange de vues.”
— Duke Ellington (00:54, 06:18)
“Don’t let nobody turn you around, turn you around.” (02:01, chanté par Ellington)
“Le spirituel c’est peut-être basé sur la douleur, mais le blues c’est tout à fait correct.”
— Duke Ellington (03:03, 12:12)
“Dans l’univers artistique, […] il n’y a pas de frontières, il n’y a pas d’âge, il n’y a pas de genre, il y a une liberté.”
— Rosie de Palma (03:45)
“Interdire la musique, c’est interdire la joie de vivre.”
— Rosie de Palma (05:50)
“Je ne suis pas modeste, mais il faut savoir ce que je vois dans mes rêves.”
— Duke Ellington (07:06)
“Depuis 35 ans, j’écrivais de la musique d’inspiration africaine.”
— Duke Ellington (09:09)
“Il faut toujours être sur place pour comprendre ce qui existe là.”
— Duke Ellington (11:41 - 11:47)
“Je ne crois pas aux catégories.”
— Duke Ellington (09:48)
“Ils sont [les jazzmen] plus des individualistes. Ils ne pensent pas du jazz comme un travail. Ça fait partie de leur esprit, de leur âme.”
— Duke Ellington (08:27)
“Chaque fois que je suis devant le piano, j’ai peur. […] Mais ça nous donne un peu de puissance.”
— Duke Ellington (08:50)
“Les spirituels concernent plutôt mes prières. Les prières peuvent être basées sur des joies aussi bien que sur la douleur.”
— Duke Ellington (12:30)
Cet épisode tisse un fil entre le voyage d’Ellington à Dakar, la quête du dialogue interculturel, et la puissance transfrontalière de l’art et de la musique pour réunir l’humanité. On y mesure l’impact du passé et l’écho universel du jazz, du blues et de toute création artistique comme preuves vivantes et joyeuses d’humanité.