
Preuves d'humanité, hier et aujourd'hui 3/4 : Jean d’Ormesson, comment appréhender l’avenir
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Interviewer
France Culture.
Narrator
Ici Paris, organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture. Preuve d'humanité. Gendarmes et sons, comment appréhender l'avenir ? En 1977, Jean d'Ormesson a 52 ans. Il est né en 1925. C'est déjà un grand écrivain reconnu, récompensé par le Grand Prix de l'Académie française pour ce roman « La gloire de l'Empire » et du Prix Balzac pour un autre roman « Au plaisir de Dieu ». C'est aussi la devise de la famille d'Ormesson, vieille famille de l'aristocratie française. Et en 1977, lors d'une table ronde à l'UNESCO, il est interrogé sur les défis de l'an 2000.
Jean d'Ormesson
Il y a 100 ans, une pareille réunion aurait été marquée du signe de l'optimisme scientifique et du développement indéfini qu'un Victor Hugo, par exemple, pouvait prêter à la science. Aujourd'hui, le pessimisme vient du développement de la science lui-même. Évidemment, d'abord, la menace de destruction qui pèse sur l'humanité. La bombe atomique, c'est un lieu commun, mais un lieu commun qui, évidemment, pèse lourd, puisque, de toute façon, l'humanité vivra désormais sous le signe, sous l'hypothèse d'une destruction possible. Et il me semble que c'est la première fois que l'humanité envisage ainsi son propre suicide.
Narrator
Le suicide de l'humanité, rien de moins. Car la manière d'appréhender l'avenir nous conduit parfois vers l'espoir et parfois vers une forme de pessimisme qui pèse sur le présent. En 1969, dans l'émission « Dim Dam Dom », les enfants racontaient comment ils imaginaient l'an 2000.
Child Speaker 1
En un an donné, les hommes sont beaucoup plus armés. Toutes ces armes, ça devrait bien leur servir à quelque chose alors ils feront beaucoup plus de guerres et il y aura beaucoup plus de lâchetés parce qu'il y aura encore des pays qui ne seront pas autant armés qu'eux et ils.
Laurence Tubiana
Les attaqueront à ce moment-là.
Child Speaker 1
Je ne suis pas d'accord avec Benoit parce que les gens auront la bombe atomique, le monde aura la bombe atomique et puis tout le monde aura peur et les guerres arrêteront. Comment seront les métiers à l'un demi-mille ? Les gens n'auraient plus rien à faire parce que Ils ne travailleraient plus. Une fois qu'il y aurait des robots, il y aurait des robots pour fabriquer des robots. Et ils ne travailleraient plus. Les robots feraient la guerre. Et les gens grossiraient. Ils ne feraient plus rien. Ils auraient... Je ne sais pas. Ils grossiraient et je crois que la race de l'homme se perdrait.
Narrator
Les robots feraient la guerre, drones d'histoire et les gens grossiraient. La fin de l'humanité, c'est un peu la grande bouffe. Alors quelle place pour l'espoir et pour l'optimisme au moment de regarder vers l'avenir ? Surtout avec de nouvelles préoccupations, les craintes environnementales et le réchauffement climatique. Laurence Toubiana est économiste, spécialiste du développement durable et diplomate, ambassadrice pour les négociations de la conférence de Paris sur les changements climatiques. En 2015, c'est la COP21. Et c'est dans ce cadre qu'elle exprimait l'espoir qu'elle place dans la communauté scientifique et dans les institutions internationales que sont les Nations Unies et l'UNESCO.
Laurence Tubiana
La communauté scientifique a montré qu'elle était capable de se réunir même entre les disciplines pour montrer qu'à la fois le changement climatique touchait beaucoup beaucoup de secteurs et qu'il y avait de plus en plus de faits qui montrent ces interactions et que du coup l'idée que le développement était quelque chose qui allait à l'encontre de la lutte contre le changement climatique et vice versa était une vue de l'esprit puisque la science montrait que le changement climatique était un facteur impressionnant de sous-développement. Donc ça, c'est quelque chose de très important, cette mobilisation des savoirs dans cette direction. La deuxième chose, c'est de montrer que la communauté scientifique, elle est engagée aussi pour les solutions. Et ça, c'est nouveau, je veux dire, cette perception de la prise de responsabilité. Et la troisième chose, j'en tire un message très positif. On pouvait se dire, les scientifiques, au vu des efforts lents et trop lents des gouvernements pour faire des changements, On voit que quand même, au contraire, la communauté scientifique dit on peut le faire, on a des solutions, il faut accélérer l'action et cette communauté est là à la fois pour être un moteur et en même temps fixer les objectifs, donner les grandes directions. Donc c'est vraiment très précieux, très précieux aussi de voir une communauté scientifique qui est prête à s'engager dans le dialogue avec les acteurs, avec la politique et qui ne se réfugie pas dans ses laboratoires. Je crois que déjà dans l'effort que les Nations Unies font pour développer les communautés scientifiques nationales, c'est aussi à travers cela et à travers le pousser les communautés scientifiques nationales en les aidant et à nouer le dialogue dans leur pays, avec leur gouvernement, avec leurs acteurs locaux, ça c'est le travail de base le plus important je dirais. L'autre chose c'est vraiment de faciliter et de réfléchir dans cette gouvernance mondiale quelle doit être la place de la science et en particulier c'est le rôle de l'UNESCO de faire ça, de proposer des nouvelles formes, des nouveaux types d'arrangements où la science vienne dire, s'engage dans un dialogue plus opérationnel avec les décideurs politiques, avec les acteurs locaux. On a besoin de ces nouvelles formes. On a des formes qu'on a héritées maintenant de 20, 30, 40 ans de travail qui sont très bonnes, qu'il faut garder et on voit bien qu'il faut ajouter de nouvelles choses.
Narrator
Soutenir la recherche, échanger, transmettre. C'est aussi la démarche de Jean d'Ormesson en 1977. Plaisir de se plonger dans l'archive, quand les paroles du passé sont en écho à notre présent, pour lutter contre le pessimisme entre science et littérature.
Interviewer
Jean d'Ormesson, est-ce que vous pouvez déjà, dans un premier temps, expliquer un petit peu le titre que vous avez donné à cette seconde réunion ? Puisque le titre, c'est les défis de l'an 2000, les défis au pluriel.
Jean d'Ormesson
Je pense qu'il faut d'abord rappeler qu'il y a un an exactement, en juin 1976, nous avions réuni une table ronde sur les problèmes culturels et le nouvel ordre international. Quand je dis nous, je veux dire les organisations non-gouvernementales qui sont autour de l'UNESCO, et notamment le Conseil international de la philosophie et des sciences humaines. L'avantage de cette formule, c'est que l'UNESCO est une organisation gouvernementale, et donc l'UNESCO est en rapport avec les gouvernements et réunit des représentants des gouvernements. tandis que nous, avec l'aide de l'UNESCO, avec le soutien de l'UNESCO, dans le cadre de l'UNESCO, mais en dehors de l'UNESCO, nous avons pu réunir des intellectuels, des savants, des écrivains, des artistes qui parlent en leur nom propre et évidemment avec plus de liberté que des représentants des gouvernements. Ces personnalités ont donc parlé l'année dernière du développement de la culture dans le nouveau contexte international et nous avions pensé cette année nous tourner vers l'avenir et notamment vers les perspectives qu'offre d'une part le développement de la science en général et d'autre part les perspectives ouvertes par la crise pétrolière et par la crise des matières premières. Il y a donc un problème général et un problème de conjoncture plus particulière et il nous a semblé que la coïncidence de ces deux préoccupations, l'une générale et l'autre particulière, permettrait de proposer un débat assez ouvert et assez animé.
Interviewer
Ce qui vous semble important c'est d'une part donc d'éviter un suicide de la planète dans un temps présent et puis essayer d'assurer la vie, non plus la survie, mais la vie des générations suivantes.
Jean d'Ormesson
– Bien, écoutez, ce qui me frappe, n'est-ce pas, c'est le relatif pessimisme qui se dégage des débats. Naturellement, nous ne nous entenons pas à ce pessimisme, nous sommes des esprits optimistes, et puisque nous sommes à l'UNESCO, nous sommes des esprits qui parlent les uns avec les autres, qui dialoguent, et quand on dit dialogue, on dit ouverture et optimisme. Mais il y a évidemment un pessimisme au fond de tout cela, qui vient du nouvel aspect de la science. Il y a 100 ans, une pareille réunion aurait été marquée du signe de l'optimisme scientifique et du développement indéfini qu'un Victor Hugo, par exemple, pouvait prêter à la science. Aujourd'hui, le pessimisme vient du développement de la science lui-même. Évidemment, d'abord, la menace de destruction qui pèse sur l'humanité, la bombe atomique, c'est un lieu commun, mais un lieu commun qui, évidemment, pèse lourd, puisque, de toute façon, l'humanité vivra désormais sous le signe, sous l'hypothèse d'une destruction possible. Et il me semble que c'est la première fois que l'humanité envisage ainsi son propre suicide. Donc la première chose à faire c'est d'éviter ce suicide. Mais même dans le cas où nous évitons ce suicide, la survie de l'humanité pose un grand nombre de problèmes, notamment par exemple le problème du partage des richesses entre pays en voie de développement et pays développés. et d'autre part le problème peut être encore plus grave et plus général du relatif épuisement des matières premières. Il y a donc une double solidarité qui doit s'instaurer, d'abord entre les vivants pour aménager la survie, et éviter le suicide, et une autre solidarité, plus hardie encore, entre les vivants et ceux qui ne sont pas encore nés, de façon que nous prévoyons à plus long terme un monde qui continuera à être vivable pour ceux qui nous succéderont.
Interviewer
Alors sur ce chapitre de ce qu'on pourrait peut-être appeler la peur ou les peurs de l'an 2000, comme il y a eu une peur de l'an 1000, est-ce que vous pourriez pour nous jeter un regard d'écrivain et d'écrivain français sur cette question-là ? Est-ce que vous avez l'impression qu'aujourd'hui la responsabilité de l'écrivain ou en tout cas disons la responsabilité de l'artiste en face de toutes ces questions urgentes qui touchent à notre vie quotidienne et à celle de demain, est-ce que vous avez l'impression que cette responsabilité sera plus importante ou peut-être d'une autre nature ? Est-ce qu'il y a à votre avis une nouvelle mission de l'écrivain et peut-être de l'écrivain français ?
Jean d'Ormesson
Je dirais d'abord que, par opposition à la crise de l'an 1000, la crise de l'an 2000 est une crise rationnelle. La peur de l'an 1000 était une peur mythique. La peur de l'an 2000 est une peur scientifique et rationnelle. C'est les chiffres qui font peur, c'est la science qui fait peur, c'est la technique qui fait peur. alors vous me dites l'écrivain alors d'une part évidemment l'écrivain l'artiste en un sens il faut qu'il continue à s'abstraire le plus possible de la crise et il faut qu'il continue à être aussi indépendant que possible de toute de toute politique engagée. À mon sens, vous savez que dans les années 50 et 60, l'engagement de l'écrivain et de l'artiste était un impératif absolu. Il me semble que l'écrivain et l'artiste doivent au contraire se dégager un peu et tâcher de jeter un regard aussi neutre et aussi objectif que possible sur le monde ne serait-ce que pour en dégager les beautés et les plaisirs même. Mais d'autre part, il est difficile d'ignorer totalement les problèmes que nous agitons aujourd'hui. Je pense que la marge de l'écrivain et de l'artiste doit être entre une relative indépendance à l'égard des pouvoirs politiques, des gouvernements, des états, des groupes de pression, Et de l'autre part, l'impossibilité d'un désintérêt à l'égard de ce qui est le problème de la survie de l'humanité.
Interviewer
Fuir les étiquettes idéologiques.
Jean d'Ormesson
Fuir les étiquettes idéologiques, mais ne pas fuir les responsabilités métaphysiques.
Interviewer
Merci monsieur.
Narrator
Ne pas fuir, merci monsieur, en effet. Preuve d'humanité, hier, aujourd'hui, encore et toujours, une plongée dans les archives proposée par Xavier Mauduit, réalisée par Benjamin Hu à la prise de son Nicolas Leroulet, au mixage Manon Houssin, avec Laura Dutèche-Pérez et Elodie Piel en chargée de programme, et Camille Renard, responsable des podcasts. Merci à UNESCO pour ces archives. Preuve d'humanité à retrouver sur franceculture.fr et l'appli Radio France.
Child Speaker 1
Sous-titrage Société Radio-Canada.
Jean d’Ormesson, comment appréhender l’avenir
France Culture — November 13, 2025
Cet épisode analyse notre lien avec le passé et la manière dont il façonne nos réflexions sur l’avenir, à travers le prisme de Jean d’Ormesson et de différentes archives historiques, littéraires et scientifiques. Avec des extraits de tables rondes et d’entretiens, le programme explore les transformations du sentiment d’avenir, entre espoir, angoisse scientifique, et responsabilité collective.
Analyse :
D’Ormesson pointe le basculement : là où l’optimisme progressiste dominait, la peur d’une destruction globale – via la science, la bombe atomique notamment – remplace l’élan du siècle précédent.
Extrait d’archives (1969) :
Des enfants expriment leurs visions de l’avenir, souvent résignées ou dystopiques :
Citation enfantine :
« Si tout le monde a la bombe atomique... tout le monde aura peur et les guerres arrêteront. »
(Child Speaker 1, 02:07)
Analyse :
Ces témoignages illustrent comment les craintes technologiques et politiques se diffusent jusque dans l’imaginaire enfantin, laissant entrevoir une perte de repères.
Intervention de Laurence Tubiana (COP21, 2015) :
Présente la communauté scientifique comme force de rassemblement, de solutions et d’engagement pour agir contre le changement climatique.
Citation essentielle :
« La communauté scientifique dit : on peut le faire, on a des solutions... elle est là à la fois pour être un moteur et fixer les grandes directions. »
(Laurence Tubiana, 04:36)
Analyse :
En dépit du pessimisme, Tubiana incarne l’espoir porté par la prise de conscience et l’action collective.
Débat autour des défis futurs :
Jean d’Ormesson revient en 1977 sur la distinction entre discussions gouvernementales et débats libres d’intellectuels à l’UNESCO.
Citation clé :
« Il y a donc une double solidarité qui doit s’instaurer, d’abord entre les vivants... et une autre... entre les vivants et ceux qui ne sont pas encore nés, de façon que nous prévoyons à plus long terme... »
(Jean d’Ormesson, 09:38)
Comparaison peur de l’an 1000 / an 2000 :
D’Ormesson insiste sur la rationalité anxieuse de la peur moderne, fondée sur la science et les chiffres plus que sur le mythe.
Littérature et responsabilité :
Pour lui, l’écrivain/artiste ne doit pas s’enfermer dans l’idéologie, ni ignorer sa responsabilité envers l’humanité :
Dialogue marquant :
Jean d’Ormesson sur la peur moderne :
« La crise de l’an 1000 était une peur mythique. La peur de l’an 2000 est une peur scientifique et rationnelle. C’est la science qui fait peur. » (10:31)
Laurence Tubiana sur la mobilisation des savoirs :
« On voit bien qu’il faut ajouter de nouvelles choses... faciliter et réfléchir dans cette gouvernance mondiale quelle doit être la place de la science. » (05:15)
L’épisode éclaire la complexité des sentiments face à l’avenir, entre inquiétude liée aux avancées scientifiques et l’espoir suscité par l’engagement collectif et la responsabilité partagée.
Le dialogue traverse les décennies, reliant paroles d’enfant, avis d’intellectuels et prises de position scientifiques, oscillant entre gravité lucide et foi dans le progrès humain — à condition que ce progrès soit mis au service de la solidarité, du dialogue et de la vie des générations futures.
À retenir :
La preuve d’humanité, hier comme aujourd’hui, réside dans la capacité à regarder l’avenir sans se laisser paralyser par les peurs, mais aussi sans en fuir les responsabilités. L’archive d’Ormesson, tout comme la vision contemporaine de Tubiana, invite à conjuguer vigilance, action et espoir.