Le Cours de l'histoire – Scandinavie ancienne, le temps des vikings 1/4 : Premiers peuples scandinaves, il se passe quelque chose au Nord
Podcast: Le Cours de l’histoire — France Culture
Date: 8 novembre 2025
Invité·es: Lucie Malbos (maîtresse de conférences en histoire médiévale à l’université de Poitiers), Anne Nyssen (archéologue, professeure à Paris 1 Panthéon-Sorbonne)
Thème général de l'épisode
Cet épisode inaugure une série dédiée à la Scandinavie ancienne, centrée ici sur les premiers peuples du Nord. Il ne s’agit pas encore des « vikings » au sens classique, mais d’explorer la préhistoire et l’histoire ancienne de cette région avant l’essor viking proprement dit : les sociétés rurales, maritimes, leurs échanges, leurs croyances et la manière dont se sont construites (et déconstruites) nos représentations.
Points clés et Discussions
1. Qu’est-ce qu’un « viking » ? — Démystification des clichés
[02:09 — 03:56]
- Lucie Malbos souligne d’entrée la distinction entre « viking » et « scandinave ». Un viking, au sens strict, n’est pas un agriculteur ou un artisan, mais quelqu’un qui prend la mer pour s’enrichir (par le commerce, le pillage, etc.).
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« Le viking, en fait, ça renvoie à une activité [...]. L’agriculteur, eh bien, il reste sur sa terre. Donc, d’un point de vue de la définition stricte, ça n’est pas un viking, c’est un scandinave. » (Lucie Malbos, 02:09)
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- Les images du casque à cornes, du guerrier-berserk, etc., relèvent plus du fantasme moderne que des réalités archéologiques.
2. Vikings, société et agriculture
[02:49 — 04:53]
- Même si le « viking » n’est pas agriculteur, la société scandinave est avant tout terrienne et agraire : de vastes fermes, hiérarchisation sociale, importance du paysan libre — qui est aussi un homme armé.
- Anne Nyssen :
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« Dans les sociétés scandinaves, le paysan, c’est vraiment l’homme libre, [...] jusqu’au XIIIe siècle [...]. Mais le viking n’est pas agriculteur. » (Anne Nyssen, 02:49)
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- Les sociétés agricoles fournissent aussi les ressources matérielles (bois, laine) nécessaires à la construction des navires.
3. La diversité géographique, climatique et culturelle de la Scandinavie
[07:30 — 12:29]
- Le « Nord » recouvre une réalité très diverse : Norvège, Suède, Danemark, jamais homogènes ni sur le plan géographique, ni culturel, ni linguistique.
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« On est alors dans un espace qui effectivement s’étire, s’étire sur plus de 2000 km [...] il y a une grande diversité géographique et climatique. [...] Il y a un point commun, c’est la prégnance de l’élément maritime. » (Lucie Malbos, 07:30)
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- La Finlande, malgré sa proximité géographique, demeure à part, tant par la langue (finno-ougrien) que par la culture.
- Anne Nyssen raconte l’expérience linguistique : impossible de comprendre le finnois pour les Scandinaves.
4. Multiplicité des peuples et diversité ethnique
[12:29 — 14:41]
- Archéologie et analyses ADN identifient des différences nettes d’origine entre Norvégiens, Suédois et Danois.
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« Le génome Viking [...] montre que l’ADN des Danois est plus proche des Anglais, des Suédois plus proche du sud de la Baltique. [...] La communauté culturelle n’est pas égale à la ressemblance biologique. » (Anne Nyssen, 12:29)
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- Les textes antiques, comme ceux de Tacite ou des auteurs romains, perçoivent les différences, même si confusément.
5. Le lien maritime, les échanges et la vision romaine du Nord
[15:06 — 17:32]
- Tacite voit la Scandinavie comme une « île géante », isolée mais en interaction avec Rome.
- L’archéologie confirme des contacts anciens et réguliers : objets romains dans des sépultures d’élite, importations, diffusion des runes inspirées par l’alphabet latin.
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« On a retrouvé énormément d’objets romains qui se retrouvent dans des tombes [...] en Scandinavie, notamment au Danemark. » (Lucie Malbos, 16:25)
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- Échanges ambigus : à la fois commerciaux et guerriers (mercenaires, butins).
6. Ce que les peuples du Nord échangent avec Rome
[21:14 — 22:39]
- Difficile d’identifier précisément, mais l’ambre baltique est l’un des biens majeurs exportés, tout comme les fourrures, peaux, ou parfois l’ivoire de morse.
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« L’ambre, c’est l’or de la Baltique. » (Lucie Malbos, 21:26)
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7. Réseau d’échanges internes et structuration politique
[26:34 — 29:17]
- Les échanges ne sont pas seulement extérieurs : au sein même de la Scandinavie, il existe de nombreux circuits d’échange — agricoles, alimentaires ou de prestige.
- Structuration politique : des sociétés fortement fragmentées, à base tribale et régionale (chefs, rois locaux).
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« On a des petits groupes, qui en fonction des circonstances vont s’affronter ou vont au contraire dialoguer, échanger [...]. » (Lucie Malbos, 26:34)
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8. Les mouvements de populations, l’âge des « migrations »
[28:33 — 29:22]
- Les « invasions barbares » sont aujourd’hui reconsidérées comme des mouvements de circulation, notamment de Germains de Scandinavie vers l’Angleterre (Angles, Saxons).
- Communauté culturelle germanique (indo-européenne) : facilité de communication linguistique et de partage de croyances.
9. Archéologie des différences : funérailles, objets, pratiques
[31:00 — 33:28]
- Diversité des pratiques : les tombes, les armes, les objets de prestige, la place des armes varie selon les régions (ex. : présence d’armes en Jutland, pas dans l’est du Danemark).
- Même les sépultures au profil pacifique révèlent parfois des indices de vie guerrière (traces de coups, de batailles sur les ossements).
10. Les runes, culture écrite et oralité
[33:48 — 35:15 | 53:33 — 56:03]
- Contrairement à la légende, ces sociétés connaissent l’écriture, notamment les runes, bien avant l’ère viking (I-IIe siècle).
- Runes : fonction élitaire puis popularisation (ex : bâtons runiques).
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« Ce sont les fameuses runes scandinaves. […] Les plus anciennes remontent peut-être au Ier ou IIe siècle de notre ère. » (Lucie Malbos, 33:48)
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- Lien fort entre runes, mythologie et culture orale.
11. Imaginaires contemporains et « médiévalisme »
[38:02 — 39:50]
- La réception moderne mélange hardiment histoire et mythe (musique néo-paganique, reconstitutions, etc.).
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« Il y a vraiment ce côté idyllique et en même temps, c’est une très large reconstruction, réappropriation [...] avec un plaquage de nos aspirations et de nos rêves sur cette époque lointaine. » (Lucie Malbos, 38:34)
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- L’importance de ne pas projeter notre imaginaire moderne sur le passé.
12. Mode de vie : habitat, agriculture, sociétés rurales
[40:24 — 44:30]
- Archéologie rurale : maisons/étables, évolution avec le temps, grandes fermes dès le VIIIe siècle (voire avant).
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« On a quand même une bonne vision de la vie quotidienne et aussi des côtés funéraires et des études environnementales qui montrent aussi que c’est une agriculture de qualité. » (Anne Nyssen, 40:24)
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- Structures d’habitat très diverses : fermes isolées, villages (au sens suédois très lâche du terme).
- Les Halles (grande salle élitaire) : lieux de pouvoir, fêtes, émergence de dynasties.
13. Pouvoir politique et grandes Halles
[44:45 — 51:17]
- Les Halles ne servent pas à loger une famille, mais sont des lieux ostentatoires du pouvoir, présents dès le IIIe siècle.
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« La Grande Halle, on va la trouver aussi bien en Angleterre anglo-saxonne du VIe, VIIe siècle qu’en Scandinavie. [...] C’est un bâtiment vraiment ostentatoire, qui n’a pas forcément de fonction résidentielle [...]. » (Lucie Malbos, 45:54)
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- Emergence de dynasties, sites monumentaux (par ex. : Gudme, Uppsala, Lejre), toujours placés près de la mer mais protégés.
- Fragmentation du pouvoir avant la formation de véritables royaumes.
14. Religion, mythologie, runes et christianisation
[51:47 — 57:56]
- Source majeure sur la mythologie : Snorri Sturluson au XIIIe siècle, qui homogénéise un panthéon autrefois mouvant.
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« On a finalement une reconstruction et une homogénéisation j’ai envie de dire, sous la plume de Snorri Sturluson. » (Lucie Malbos, 56:37)
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- Odin, Thor, divinités locales multiples : grande fluidité du polythéisme scandinave.
- Les runes s’ancrent dans cet univers religieux (lien mythologique fort avec Odin, magie).
- La christianisation (exemple : la pierre de Jelling, Harald à la dent bleue), processus progressif et complexe, non uniforme selon les régions.
Citations marquantes et moments mémorables
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"Un viking, en fait, ça renvoie à une activité et cette activité, c'est celle de prendre la mer pour aller s'enrichir. L'agriculteur [...] n’est pas un viking, c’est un scandinave."
– Lucie Malbos [02:09] -
"La communauté culturelle n’est pas égale à la ressemblance biologique."
– Anne Nyssen [12:29] -
"On voit que ce sont deux mondes qui ne s’ignorent pas, qui ne se connaissent pas bien, mais qui savent que chacun existe."
– Lucie Malbos [16:25] -
"L’ambre, c’est l’or de la Baltique."
– Lucie Malbos [21:26] -
"Il ne faut pas oublier que les anciens Scandinaves ont aussi très largement déboisé, coupé des arbres, déforesté. Donc, c’est très ambigu. Il y a vraiment ce côté idyllique et en même temps, c’est une très large reconstruction, réappropriation de la part des contemporains."
– Lucie Malbos [38:34] -
"La Grande Halle, c'est un bâtiment vraiment ostentatoire, [...] imposant qui n'a pas forcément de fonction résidentielle."
– Lucie Malbos [45:54] -
"Progressivement, on a des peuples qui s’organisent de façon un peu plus, alors on dirait étatique, mais enfin c’est vraiment un processus sur un long terme et sur plusieurs siècles."
– Lucie Malbos [50:17] -
"C’est le principe du polythéisme, c’est quelque chose de mouvant. [...] On peut croire en certains dieux à une époque et puis ils disparaissent, on en crée d’autres, on en intègre d'autres."
– Lucie Malbos [56:37]
Timestamps essentiels
- [02:09] — Qu’est-ce qu’un viking ?
- [07:30] — Diversité géographique et le « Nord »
- [12:29] — ADN, peuples et diversité
- [16:25] — Échanges et vision romaine
- [21:26] — Ce que les peuples scandinaves exportent
- [31:00] — Différences d’archéologie régionale
- [33:48 & 53:33] — Les runes, écriture et culture
- [38:34] — Médiévalisme et imaginaires contemporains
- [40:24] — Vie quotidienne, habitat
- [44:45 & 45:54] — Les Halles, sièges du pouvoir
- [51:47] — Religion, dieux, Snorri Sturluson
Conclusion et synthèse
Cet épisode propose une plongée passionnante, nuancée et accessible dans la préhistoire et l’histoire ancienne de la Scandinavie « avant » les Vikings. Il démonte les clichés, explique les fondements matériels et culturels de ces sociétés—principalement rurales, maritimes, et polyethniques. Il souligne l’importance des contacts avec Rome, l’émergence progressive d’élites structurées, la diversité des croyances comme celle des pratiques funéraires, enfin la situation particulière de la langue, l’écriture runique, et la législation. Le rôle de l’imaginaire contemporain (« médiévalisme ») est aussi abordé, invitant à séparer le mythe de l’histoire.
Un épisode essentiel pour déconstruire et mieux comprendre le socle de la Scandinavie ancienne — bien au-delà des Vikings des séries télévisées.
À suivre dans la série : le siège de Paris par les Vikings, la christianisation et l’évolution politique…
