Le Cours de l'Histoire – France Culture
Épisode : Seconde Guerre mondiale, le Pacifique en guerre : de Pearl Harbor à Hiroshima, la guerre dans le Pacifique
Date : 2 septembre 2025
Animé par : Xavier Mauduit
Invités : Jean-Louis Margolin (historien), Constance Serrini (enseignante en histoire du Japon à l’Université de Genève)
Aperçu général de l’épisode
Cet épisode explore la « guerre du Pacifique » à travers des regards croisés d’historiens, en réinscrivant le conflit non seulement comme une confrontation États-Unis/Japon (de Pearl Harbor à Hiroshima), mais aussi comme un théâtre bien plus large, qu’il convient de qualifier de « guerre de l’Asie-Pacifique ». L’émission met l’accent sur l’enracinement historique du conflit, la diversité des perspectives mémorielles, les spécificités et les violences extrêmes qui l’ont traversée, jusqu’au traumatisme ultime : le bombardement atomique.
I. Quand commence la guerre du Pacifique ?
Timestamps clés : 01:25 – 06:03
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Débat sur les dates-clés :
- Pour la mémoire européenne et américaine, la guerre commence le 7 décembre 1941 avec Pearl Harbor.
- Pour les historiens japonais, elle débute dès juillet 1937 avec l’invasion de la Chine (bataille du pont Marco Polo), ou même dès l’invasion de la Mandchourie (1931).
- Jean-Louis Margolin ([01:51]) :
« Cette guerre du Pacifique, ce n’est qu’une composante de ce grand affrontement que je préfère appeler la guerre de l’Asie-Pacifique [...] Cette guerre a commencé sur le continent asiatique dès juillet 1937... 95% des morts ont été asiatiques. »
- La guerre y est d’emblée globale et beaucoup plus longue pour l’Asie.
- Constance Serrini nuance ([06:03]) :
« L’affrontement du pont Marco Polo n’est pas un affrontement de grande échelle [...]. La bataille réellement décisive, c’est Shanghai. »
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Pourquoi le Japon attaque-t-il les États-Unis ?
- La « continuité » expansionniste du Japon en Asie aboutit logiquement à la confrontation avec les puissances coloniales occidentales, dont les États-Unis — perçus plus comme obstacle à la domination régionale que comme ennemis à détruire.
II. Du choix stratégique japonais à Pearl Harbor et à ses limites
Timestamps : 09:11 – 16:53
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Facteurs du basculement vers « l’option Sud » (attaque contre les Alliés occidentaux) :
- Neutralité avec l’URSS à la suite du pacte germano-soviétique.
- Opportunité liée à la défaite de la France (1940), permettant l’occupation de l’Indochine pour couper la Chine nationaliste de ses ravitaillements et viser les ressources d’Indonésie.
- Jean-Louis Margolin ([09:26]) :
« Cela forme un enchaînement qui va conduire à cet affrontement gigantesque avec les États-Unis, mais il ne se limite pas à Pearl Harbor. »
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Calculs erronés du commandement japonais ([13:57], Constance Serrini) :
- L’objectif initial n’est pas de vaincre les États-Unis, mais de les forcer à négocier en repoussant leur influence dans le Pacifique.
- Sous-estimation de la capacité américaine à se mobiliser et d’une diplomatie de compromis possible.
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Autre point de vue :
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Les Japonais tablent sur le fait que les États-Unis, profondément isolationnistes, ne voudront pas s’engager dans une guerre longue et coûteuse.
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Citations marquantes :
- Constance Serrini ([13:57]) :
« Il ne s’agit pas du tout de se lancer dans une guerre avec les États-Unis… L’idée est surtout de faire reculer les États-Unis, de les dégager de Hawaï. »
- Constance Serrini ([13:57]) :
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III. Tournant stratégique : la réponse américaine, d’un Pacifique perdu à la reconquête
Timestamps : 16:53 – 24:44
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Succès japonais initiaux ([16:53–19:39], Jean-Louis Margolin) :
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Succession éclair de victoires : Malaisie, Singapour, Indonésie, Philippines.
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Mais, lucidité chez certains chefs (Yamamoto), conscients des limites japonaises face à la puissance industrielle américaine.
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Jean-Louis Margolin ([16:53]) :
« Les Japonais remportent des victoires extraordinaires… Le problème, c’est que les Japonais les plus lucides savent que ça ne va pas durer… ils ont sous-estimé la capacité de réaction et d’indignation des Américains. »
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Le raid de Doolittle (avril 1942) :
- Premier bombardement américain sur Tokyo, très limité militairement, mais un choc psychologique majeur pour les deux camps.
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Bataille de Midway (juin 1942, tournant de la guerre) ([24:44], Margolin) :
- Destruction de 4 porte-avions japonais, perte massive de pilotes expérimentés.
- Margolin :
« Il va y avoir une sorte de manque de personnel expérimenté… on envoie dans les airs des pilotes japonais qui n'ont plus que quelques heures de vol d'entraînement… »
IV. Le « Saut d’îles » et l’enlisement japonais
Timestamps : 26:42 – 30:08
- Stratégie américaine :
- Prise sélective d’atolls, contournements, sabotage logistique.
- Les Japonais finissent encerclés sur des îles isolées, coupés de tout ravitaillement, certains sombrant dans le désespoir ou même le cannibalisme faute de ressources.
- Margolin ([27:03]) :
« Les Américains, une fois leur supériorité navale acquise… peuvent se permettre de sauter par-dessus toute une série de bases fortifiées. »
- Les bombardements stratégiques et le blocus sous-marin accentuent l’asphyxie de l'archipel.
V. Fanatisme, mythes et réalités de l’armée japonaise
Timestamps : 30:08 – 36:48
- Idéologie, éducation, propagande :
- Glorification de l’empereur, éducation à « l’obéissance totale » (cf. archives scolaires, culture du sacrifice).
- Mais une « foi » souvent de façade, selon les sources policières (graffitis, lettres privées…).
- Exemple de témoignage :
- Constance Serrini ([34:30]) :
« Il y a beaucoup de graffitis dans des toilettes publiques, dans des gares... qui disent, moi l'empereur, j'y crois pas. Moi, cette guerre, je trouve ça stupide… »
- Lettres de kamikazes : dévouement ambivalent, obéissance sous contrainte.
- Constance Serrini ([34:30]) :
VI. La violence extrême de la guerre Asie-Pacifique
Timestamps : 36:11 – 41:35
- Violences massives, crimes de guerre :
- Massacre de Nankin (1937), violences sexuelles systématiques, pillages, famines provoquées.
- Absence totale de sanctions contre les crimes, encouragement du commandement à la brutalité envers les civils.
- Margolin ([36:48]) :
« Les viols de masse… qui accompagnent l'ensemble des aventures militaires du Japon… Ce n’est pas pour répondre à des ordres. C’est véritablement l’initiative de la totalité des soldats… »
- Chiffres effarants : jusqu’à 27 millions de morts pour la guerre Asie-Pacifique.
VII. Mémoire et regret japonais
Timestamps : 41:36 – 42:37
- Témoignages d’anciens combattants :
- Sentiment de gâchis et de honte d’avoir obéi, incapacité exprimée à s’être rebellé.
- Goro Kasahara ([41:36]) :
« Les jeunes d'aujourd'hui ignorent ce qu'il s'est passé… On n’enseigne pas ce qui est dérangeant. »
« À chaque réunion d'anciens combattants, on se demande entre nous pourquoi nous n'avons pas eu le courage de nous révolter… On n'avait pas le choix. Donc c'est à nous… de réparer aujourd'hui ce que nous avons fait. »
VIII. Les Kamikazes : mythe, stratégie et réalité sociale
Timestamps : 42:37 – 52:34
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Origines :
- Premiers raids kamikaze à l’automne 1944 (défense des Philippines).
- Première attaque couronnée de succès contre l’USS Saint-Lô.
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Nature du volontariat :
- Participation rarement vraiment « volontaire » ; pression sociale et militaire énorme, impossibilité de refuser sans être sanctionné ou humilié.
- Constance Serrini ([51:11]) :
« Certains l'ont fait, certains ont dit non et certains ont écrit la conséquence de dire non qui est la prison, les coups bien sûr, l'humiliation devant tous les camarades. Mais la pression est absolument impossible, insoutenable. »
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Efficacité militaire :
- Forte au début, mais vite contrée par la défense américaine (DCA, chasseurs…).
- La majorité des kamikazes ne touche pas leur cible, et leurs actions ne ralentissent pas réellement l’avancée américaine.
- Margolin ([48:34]) :
« Oui tactiquement, non stratégiquement, je dirais. Ils ont causé énormément de dégâts chez les Américains… Mais ça n'a pas du tout empêché, ni même retardé, les offensives américaines. »
IX. La chute finale : bombardements, capitulation et bilan
Timestamps : 52:34 – fin (57:02)
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Victoire américaine à Okinawa (juin 1945) :
- Prémices de l’invasion de l’archipel japonais.
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Bombardements massifs sur les villes japonaises (Tokyo, Osaka…):
- Bombardement incendiaire de Tokyo (9 mars 1945) : 100 000 morts, équivalent à Hiroshima.
- Intensification seulement dans les tout derniers mois de la guerre.
- Maintien des effets psychologiques : prise de conscience de la défaite inéluctable, destruction de la légitimité du discours militariste.
- Jean-Louis Margolin ([53:11]) :
« La destruction progressive des bases même de la propagande militariste du Japon… ils se disent que ce qu’on leur raconte est faux, que le pays a de moins en moins de moyens de se défendre... »
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Bombardements atomiques (6 et 9 août 1945) :
- Signe d’une guerre déjà terminée militairement, considéré comme un message à l’URSS.
- Bilan humain et moral effroyable, mais peu de suicides massifs (paradoxalement, moins qu’en Allemagne après la guerre).
- Margolin ([57:02]) :
« On parle des suicides… plus de suicides au moment de la défaite en Allemagne qu’il y en a eu au Japon. »
Citations marquantes & moments forts
- Jean-Louis Margolin ([01:51]) :
« Pearl Harbor n’est qu’à la médiane d’une guerre de huit ans, 95% des morts furent asiatiques. »
- Constance Serrini ([13:57]) :
« Il ne s’agit pas de se lancer dans une guerre avec les États-Unis. L’idée est surtout de faire reculer les États-Unis »
- Jean-Louis Margolin ([16:53]) :
« Le Congrès, à l’exception d’une voix, vote la guerre immédiate… »
- Constance Serrini ([34:30]) :
« Dans des graffitis, moi l’empereur, j’y crois pas. Moi, cette guerre, je trouve ça stupide. »
- Témoignage Goro Kasahara ([41:36]) :
« Nous seuls, les gens de l’ère Meiji, Taisho, Showa connaissons la réalité… Nous le regrettons sincèrement. »
- Constance Serrini ([51:11]) :
« La question du volontariat chez les kamikazes est à relativiser… vous mesurez l’impossibilité de dire non. »
X. Conclusion : une guerre globale, méconnue, d’une violence totale
- L’épisode déconstruit les images d’Épinal sur la guerre du Pacifique (fanatisme, kamikazes, bataille d’île en île), afin de redonner leur place aux souffrances asiatiques, à la complexité des causes comme à la brutalité systémique.
- Un dialogue nourri entre historiens, archives, témoignages, et passages littéraires contribue à enrichir la réflexion sur la mémoire et les mythes, tout en affichant le souci d’une histoire connectée et mondiale du conflit.
Pour aller plus loin :
- Ouvrages conseillés :
- Jean-Louis Margolin, L’autre Seconde Guerre mondiale. 1937-1945 (Perrin)
- Constance Serrini & Pierre-François Souiri, Kamikaze (Flammarion)
- Prochain épisode :
- « L’enfer de Peleliu, une île prise dans la guerre »
Résumé réalisé en conservant l’esprit pédagogique, la rigueur, et la densité de l’émission, pour un public désireux de comprendre la diversité des perspectives sur la guerre dans le Pacifique.
