Le Cours de l’histoire – “Sorcières, sorciers, une histoire sans philtre”
Episode 1/4 : Maléfique ! De la sorcellerie utile au crime hérétique
Date : 2 juin 2025 | Host: France Culture
Invités : Franck Mercier (Professeur en histoire médiévale, Université Rennes 2), Maxime Geliper-Mellini (Docteur en histoire médiévale)
Épisode en bref
Cet épisode inaugure une série sur l’histoire de la sorcellerie, explorant le passage de la “sorcellerie utile”—guérisseuse, empirique, villageoise—vers la diabolisation et son assimilation progressive au rang de crime hérétique, notamment entre le XIIIe et le XVe siècle. S’appuyant sur la recherche historique, les archives, ainsi que l’iconographie, il interroge les mutations sociales, religieuses, et judiciaires qui ont contribué à forger l’image inquiétante et persécutée de la sorcière et du sorcier.
Principaux points discutés
1. De la sorcellerie “utile” au soupçon (00:10-03:37)
- La sorcière du village, experte en plantes et potions, est d’abord tolérée par les communautés rurales et les autorités.
- Franck Mercier rappelle qu’au Moyen Âge central, “le Moyen-Âge finalement […] n'a pas véritablement pourchassé les sorcières, il ne les a pas brûlés non plus,” (02:05).
- Les pratiques relevant de la superstition sont répréhensibles aux yeux de l’Église mais ne justifient pas la persécution.
2. Distinction entre sorcellerie traditionnelle et sorcellerie diabolisée (03:37-05:49)
- Franck Mercier distingue une sorcellerie traditionnelle, d’herbes, de sortilèges locaux, d’une sorcellerie “moderne” reposant sur l’imaginaire du sabbat et l’alliance avec le diable.
- “Il faut bien distinguer la sorcellerie traditionnelle, à base de sortilèges […] de la sorcellerie […] moderne, qui, elle, repose sur l’imaginaire du sabbat.” (03:37)
- Maxime Geliper-Mellini souligne l’ambivalence : la sorcellerie peut nuire, mais aussi guérir. (04:35)
3. Evolution du regard ecclésiastique et des autorités (05:49-07:55)
- Pratiques tolérées jusqu’à ce qu’elles apparaissent comme porteuses d’un danger pour l’ordre religieux et social.
- La fragilité de la vie médiévale joue un rôle : “Dans une société aussi où la vie est très fragile […] confrontés aux maladies, (…) ils peuvent être tentés de recourir aux services de personnes réputées guérisseuses.” (06:02, Mercier)
4. Rupture du XIIIe siècle : le diable s’invite (09:00-12:36)
- L’apparition du pacte avec le diable marque un tournant majeur, rendant la sorcellerie soupçonnée d’attaquer la foi chrétienne et l’ordre social.
- Citation marquante de Jacques Le Goff en archive : “Le diable apparaît partout. Il est non seulement omniprésent, mais il apparaît, il fait peur, mais en même temps il devient plus ou moins familier (…) c’est à ce moment-là qu’intervient le pacte.” (09:00)
- Mercier : “Le diable hante depuis fort longtemps l’imaginaire de la société occidentale, mais il est vrai qu’à partir de la fin du XIIIe siècle, … il assume en quelque sorte une forme de présence au monde beaucoup plus forte qu’auparavant.” (10:40)
5. Assimilation progressive à l’hérésie (13:10-19:18)
- Les papautés (Alexandre IV, Jean XXII) étendent la compétence inquisitoriale aux actes de sorcellerie soupçonnés d’hérésie.
- Lecture de la bulle de Jean XXII (1320) ciblant explicitement les pratiques de maléfice associées aux démons. (19:21)
- Mercier insiste : “la papauté est à l’initiative des poursuites contre les personnes qui vont invoquer les démons pour en obtenir des pouvoirs.” (20:55)
6. Construction d’un imaginaire du sabbat (27:36-35:38)
- Le sabbat, invention du début du XVe siècle, est la synthèse des peurs médiévales : “Le sabbat, on peut le dire, est une idée neuve en Europe au XVe siècle.” (28:05, Mercier)
- Il investit la sorcellerie d’une dimension collective et sectaire, avec vol dans les airs (balais), pacte, infanticide, etc.
- Geliper-Mellini : “Le vol magique est finalement la cerise sur le gâteau. Mais c'est un concept qui est ancien et qui vient être réactualisé au début du XVe siècle…” (33:45)
7. Sorcellerie et genre : une histoire nuancée (43:30-49:00)
- Contrairement aux représentations actuelles, la “chasse aux sorcières” est au départ mixte. Femmes et hommes sont incriminés, avec des nuances régionales.
- “Dans certains lieux [...] les femmes se retrouvent majoritaires parmi les victimes. Mais dans d'autres cas [...], les hommes deviennent majoritaires. Donc on ne peut pas parler encore pour le 15e siècle, disons, de crimes genrés.” (44:03, Mercier)
- Féminisation marquée dans certains territoires et vers la toute fin du XVe siècle.
8. Le procès de la Vauderie d’Arras : cas concret du XVe siècle (49:04-56:01)
- “Vauderie” = équivalent du “sabbat”. L’affaire d’Arras (1459-1460) touche toute la société urbaine, du bas-peuple jusqu’aux notables.
- Les modalités d’accusation s’étendent aux personnes socialement insérées, un tournant.
- “Même des personnes bien insérées dans la société peuvent être accusées de sorcellerie.” (55:46, Host)
- La torture judiciaire joue un rôle dans l’extension des aveux et la généralisation du soupçon.
- “Les sorcières de village, les guérisseurs […] vont être d’une certaine façon entraînés, malgré eux, dans l’opprobre qui pèse sur la sorcellerie devenue diabolique.” (56:58, Mercier)
Citations et moments mémorables
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Sur l’évolution de la perception
“Comment sommes-nous passés de la sorcellerie utile au crime hérétique?” (00:10, Host) -
Sur le rôle du diable
“Le diable apparaît partout. Il est non seulement omniprésent, mais il apparaît, il fait peur, mais en même temps il devient plus ou moins familier.” (09:00, Jacques Le Goff, archive) -
Sur le sabbat et la mutation du crime
“Le crime de sorcellerie devient au XVe siècle le crime de majesté par excellence...” (36:01, Mercier) -
Sur la persistance des stéréotypes
“C’est dur même, comme le sparadrap du capitaine Haddock, après de l’enlever. Même si on est une bonne sorcière qui soigne un peu [...] très vite on a peur que ce soit lié au démon.” (26:19, Host)
Timestamps des moments-clés
- 00:10 – Introduction : la “sorcellerie utile”
- 02:05 – La représentation contemporaine du Moyen-âge, Franck Mercier
- 04:35 – Ambivalence de la sorcellerie, Maxime Geliper-Mellini
- 09:00 – Infiltration de la figure du diable, archive Le Goff
- 13:10 – Rupture du XIIIe siècle, Maxime Geliper-Mellini
- 19:21 – Lecture de la bulle de Jean XXII (1320)
- 28:05 – Le sabbat : invention XVe siècle, Mercier
- 43:30 – Sorcellerie et question de genre
- 49:04 – La Vauderie d’Arras, procès exemplaire
- 56:58 – Extension de l’opprobre, Mercier
Conclusion & Réflexion
L’épisode dévoile comment la sorcellerie, initialement tolérée voire recherchée pour ses vertus guérisseuses, a basculé sous la pression ecclésiale et politique dans la catégorie du crime suprême, instrumentalisée dans les luttes de pouvoir et de contrôle social. L’histoire de la sorcellerie est donc celle d’un “effet domino” : de la superstition rurale à la construction d’une menace collective, centrale dans l’imaginaire européen.
Pour aller plus loin :
- “La Vauderie d'Arras. Une chasse aux sorcières à l’automne du Moyen-Âge” (Franck Mercier)
- “L’énigme de la vauderie de Lyon” (Franck Mercier & Martine Ostorero)
- Prochain épisode : “Possédés au couvent, procès des sorcières mal aimées”
Résumé réalisé à partir des propos et de l’esprit de l’émission, respectant la richesse des sources et la nuance historique des intervenants.
