Podcast Summary
Le Cours de l’histoire — "Sortilège ! Quand Jules Michelet métamorphose la sorcière"
Podcast: Le Cours de l'histoire (France Culture)
Host: Leïla Gerbouet
Guests: Paul Petitier (professeur émérite, spécialiste de Michelet), Leïla Charboaï (historienne de l’art, musée d’Orsay)
Date: 4 juin 2025
Episode Context: Troisième volet d’une série sur les sorcières et sorciers, centré sur la figure de la sorcière dans l’œuvre de Jules Michelet et sa transformation littéraire, artistique et politique au XIXe siècle.
1. Épisode en un clin d’œil
Cet épisode explore la figure de la sorcière telle que métamorphosée par Jules Michelet dans son ouvrage « La Sorcière » (1862). Les intervenants décryptent le contexte littéraire, artistique et social du XIXe siècle autour de ce personnage, l’inscrivant dans les enjeux modernes de genre, de pouvoir et de mémoire collective. L’exposition "Sorcières 1860–1920 : fantasme, savoir, liberté" sert de fil rouge pour illustrer l’évolution du mythe.
2. Points-clés de la discussion et analyses
a. Explosion de la figure de la sorcière (02:19)
- XIXe siècle : la sorcière devient omniprésente dans les arts (littérature, peinture), surtout à partir des années 1860, bien que préparée auparavant par le romantisme.
- Jules Michelet est vu comme celui qui synthétise et relance ce mythe.
b. Héritages littéraires : George Sand et la « Petite Fadette » (03:08–06:32)
- Michelet hérite de la transformation de la sorcière, entamée notamment par George Sand.
- Citation (Paul Petitier, 05:08) : « George Sand va montrer comment elle peut être vue et crainte comme si elle avait des pouvoirs particuliers... mais ce que les paysans prennent pour des pouvoirs surnaturels n’est qu’un usage plus affûté de la raison, de la bonté aussi, que celui des gens qui l’entourent. »
- Figure ambiguë : entre fausse sorcière et affirmation de soi, elle sert de miroir à la société.
c. Sorcière : figure genrée et construction culturelle (06:32–08:47)
- Féminisation du mythe par Michelet, conjonction femme et magie.
- Évolution vers le mythe de la femme fatale autour de 1900.
- Le Moyen Âge fantasmé : le XIXe siècle revisite et réinterprète ce passé sous l’angle du mythe (Victor Hugo, "Esmeralda", procès de la chèvre, etc.).
- Sorcière, doublement exclue : victime de superstition et estrangère (marginalisée, contre-culturelle).
d. Art, science et psychiatrie : vers la sorcière moderne (14:53–18:43)
- Typologie : vieilles sorcières vs jeunes séductrices.
- Apparition d’une "sorcière médicale" au XIXe s., avec médicalisation de l’hystérie (Salpêtrière).
- Influence de discours masculins et médicaux sur l’image de la sorcière.
- Citation (Leïla Charboaï, 18:43) : « La femme devient le symbole. La transgression sexuelle devient le gouffre du désir que les hommes ne connaissent pas. »
e. La marginalité de Michelet et identification à la sorcière (20:11–23:10)
- Contextualisation de Michelet : opposant du Second Empire, marginalisé, nourrissant une identification au paria.
- Citation (Paul Petitier, 21:53) : « La sorcière, c’est la personne en marge. »
- Michelet — identification complexe, oscillant entre stéréotype et subversion, s’attribuant parfois le double sexe de l’esprit.
f. Métamorphoses artistiques et naturalistes (24:25–31:38)
- Liberté d’interprétation inédite pour les artistes, qui exploitent la sorcière comme figure malléable et fantasmatique.
- Vers 1900, dilution des stéréotypes folkloriques, émergence d’images panthéistes/femme-nature.
- Citation (Leïla Charboaï, 31:38) : « Ce n’est plus vraiment la femme-fleur, c’est vraiment la femme-forêt. »
g. Michelet et la genèse de « La sorcière » (34:13–39:16)
- Travail rapide, impulsé par un choc émotionnel (mort de son fils).
- Dossier anticlérical réutilisé, basculement vers une vision empathique et pionnière de la sorcière.
- Comparaison avec des approches contemporaines (Carlo Ginzburg).
- Citation (Paul Petitier, 34:13) : « Il prête à la sorcière aussi ce pouvoir d’évoquer les morts et de consoler... »
h. Sorcières entre réalité sociale et fantasme littéraire (40:16–44:43)
- Dichotomie soulignée : réalité populaire ignorée par les représentations de la sorcière.
- L’histoire « par les vainqueurs » domine les sources, Michelet tente de lire en creux la voix des opprimés.
- Athénaïs Michelet : son épouse, figure occultée mais ayant peut-être inspiré le regard naturaliste sur la femme-sorcière.
i. Structures narratives et innovations de Michelet (46:20–50:11)
- Usage d’un fil biographique pour relier siècles et mutations, plus proche du roman que de l’histoire classique.
- La sorcière comme symbole d’évolution — entre marginalisation, exclusion et inspiration.
- Citation (Paul Petitier, 48:45) : « Le geste de Michelet, c’est de raccorder l’histoire de la sorcellerie à l’histoire générale. »
j. Réception et postérité de « La sorcière » (52:43–55:47)
- Rejet par l’éditeur Hachette puis par la presse catholique/conservatrice ET républicains positivistes : livre scandaleux, mal compris.
- Féministe ? Pour Madeleine Réberieux, premier livre autonomisant une histoire de la femme, même si Michelet reste ambivalent et ancré dans ses temps.
k. Héritage contemporain (56:08–57:36)
- Exposition met en avant les échos actuels, la sorcière comme matrice de l’écoféminisme, nouvelle inspiration dans l’art du XXIe siècle.
- Michelet, pionnier intempestif, « introduit du jeu par rapport à ses propres préjugés ».
- Citation (Paul Petitier, 57:15) : « Michelet écrivant contre lui-même, tout en partant d’une vision stéréotypée, va introduire du jeu par rapport à ses propres préjugés. »
3. Citations marquantes
-
Jules Michelet (lu par Jean Deschamps), 26:25 :
« Par le retour régulier de l’exaltation, elle est sibille. Par l’amour, elle est magicienne. Par sa finesse, sa malice, souvent fantasque et bienfaisante, elle est sorcière et fait le sort. » -
Leïla Charboaï, 06:32 :
« La sorcière, ça devient plutôt la cristallisation des désirs masculins, à tel point qu’elle se condense à la fin du XIXe siècle en LA femme, avec une majuscule… » -
Paul Petitier, 07:13 :
« Le geste fondateur de Michelet, c’est de féminiser la sorcière et de souder femme et magie. Il commence son livre par de très belles formules posant cette équivalence, la sorcière et les femmes […] » -
Leïla Charboaï, 14:53 :
« Il y a une différence entre les vieilles peaux et les allumeuses fatales… Les femmes âgées sont stigmatisées […] On a aussi une médicalisation des sorcières au XIXe siècle, donc une représentation des hystériques, des aliénés, des épileptiques, qui sont une forme de sorcière moderne… » -
Lucien Israel, 17:04 :
« Il est très probable que ce soit l’organe qui se trouve au principe de ce qui pour l’homme est redoutable, à savoir le mystère féminin, cette chose qu’on ne voit pas. L’utérus est un viscère… de la chose cachée, de la chose effrayante. » -
Roland Barthes, 50:15 :
« La sorcière dépend de l’idée que Michelet se faisait de l’histoire… Il voyait l’histoire sous la forme d’un progrès en spirale… la sorcière suit cette spirale. D’abord bénéfique lorsqu’elle guérit par une médecine naturelle… elle se fait maléfique, révoltée… » -
Madeleine Réberieux, 54:55 :
« La sorcière, c’est un peu le premier livre dans lequel l’histoire de la femme est autonomisée… »
4. Timestamps pour repérer les principaux axes
- 00:34–01:27 Extraits lus de Michelet, atmosphère et style
- 02:19–03:08 Naissance moderne du mythe de la sorcière
- 03:08–06:32 George Sand et la Petite Fadette, sorcières rurales
- 07:13–08:47 Genèse sexiste, Moyen-Age fantasmé
- 14:53–18:43 Vieilles sorcières, médicalisation et hystérie
- 20:11–23:10 Michelet opposant, identification à la figure du paria
- 24:25–31:38 Liberté artistique, symbole de la nature, femme-forêt
- 34:13–39:16 Genèse de "La Sorcière", brouillage documentaire, anticléricalisme
- 40:16–44:43 Fantasme vs réalité, Athénaïs Michelet
- 46:20–50:11 Narration, biographie fictive, héritage fondateur
- 52:43–55:47 Réception critique et question du féminisme
- 56:08–57:36 Héritage des sorcières aujourd’hui, écoféminisme
5. Conclusion et portée du sujet
L’épisode met en lumière combien la figure de la sorcière, réinventée par Michelet, est au cœur des débats de société du XIXe siècle : exclusion, émancipation, altérité, féminité, subversion. Michelet transforme la sorcière en miroir des tensions politiques, sociales et psychiques de son temps, entre romantisme, anticléricalisme, et naissance d’une histoire féminine. Sa postérité irrigue l’art, la littérature et même le féminisme contemporain, tout en restant, selon les mots de Paul Petitier, ambivalente, mouvante et source inépuisable de réflexion.
Épisode à (ré)écouter pour ceux qui veulent comprendre comment un mythe évolue, entre archives, fantasme, lutte politique, et puissance de l’imaginaire !
