Le Cours de l'Histoire — Sorcières, une histoire sans philtre 4/4 : Sorcière, l’invention d’une icône féministe
Podcast: Le Cours de l'histoire
Épisode: Sorcière, l’invention d’une icône féministe (4/4)
Date: 8 février 2026
Animateur: Xavier Mauduit
Invité·es :
- Marie Simon (historienne de la sorcellerie à l’époque moderne)
- Lucie Pouclet (docteure en SIC, spécialiste des « figures de sorcières » sur les réseaux sociaux)
- Michel Zancarini-Fournel (historienne, professeure émérite, autrice de « Sorcières et sorciers. Histoire et mythes : Lettres aux jeunes féministes »)
Vue d’ensemble
Cet épisode conclut une série sur l’histoire des sorcières en questionnant leur transformation en icône féministe, des bûchers de l’Europe moderne jusqu’aux hashtags et subcultures numériques. Il explore la récupération politique et culturelle de la sorcière, sa puissance symbolique dans les mouvements féministes contemporains, la question délicate de l’histoire et du mythe, et la continuité d’une fascination oscillant entre peur, stigmatisation, révolte et empowerment.
Principaux thèmes et discussions
1. Origines historiques : Du bûcher à l’icône (00:20-06:14)
- Rappel des figures fondatrices (Jeanne de Brigue, Yama Uba, Baba Yaga) et de la présence persistante de la sorcière dans l’imaginaire.
- Marie Simon rappelle que le pic des chasses aux sorcières a lieu aux 16e-17e siècles, culminant avec l’exécution d’Anna Göldi (Suisse, 1782), la dernière de l’Europe recensée.
- Michel Zancarini-Fournel interroge l’usage du mythe par les féministes actuelles :
« Nous sommes les petites filles de toutes les sorcières que vous n'avez pas brûlées. [...] Peut-être qu’elles ne connaissaient pas vraiment l'histoire de leurs aïeuls [...]. » (03:33)
- Tension entre la récupération de l’image de la sorcière comme rebelle et la réalité : les femmes accusées de sorcellerie étaient rarement révolutionnaires ou militantes (Marie Simon, 04:14).
2. Le tournant féministe et médiatique : 1960, 1970, et après (06:30-11:54)
- Les années 60-70 voient l’essor d’une sorcière revendiquée, entre féminisme, pop culture et mouvements politiques :
- Le mouvement W.I.T.C.H. (Women’s International Terrorist Conspiracy from Hell) aux États-Unis, manifestant devant Wall Street en 1968, relayé en Italie (« Tremate, le streghe son tornate ! » – « Tremblez, les sorcières sont de retour »), puis en France avec l’émergence de l’« écoféminisme ».
- La série « Ma sorcière bien aimée » (1964-72) popularise une image ambivalente :
« Il y a eu une espèce de fusion entre ces images télévisuelles [...] et une tradition rurale de fêter Halloween. » (08:14, Michel Zancarini-Fournel)
- Discussion sur la fabrication d’un mythe sorcière, popularisée dans les luttes féministes, malgré des chiffres historiques exagérés (notamment, la fausse estimation des 9 millions de victimes).
3. La controverse numérique : Histoire, mythe et spiritualités alternatives (11:54-20:53)
- Lucie Pouclet souligne que l’usage de la figure de la sorcière sur Instagram ou TikTok n’est pas toujours motivé par une conscience historique, ni purement féministe :
« C’est aussi l’idée de se diriger vers des spiritualités alternatives. [...] Ce n’est pas uniquement une question de féminisme. » (05:43)
- La distinction persistante entre sorcier/sorcière dans la culture populaire :
- Pour les hommes : l’image du « mage puissant » (Gandalf, Dumbledore).
- Pour les femmes : la « vieille femme laide, seule dans la forêt ».
« Aujourd’hui, on ne réclame rien quand on se dit sorcier. Quand on dit sorcière, c’est autrement plus symbolique. » (20:53)
- Relecture historique sur la proportion réelle d’hommes accusés de sorcellerie—nettement supérieure à certaines époques et régions.
4. Sorcière, pouvoir, sexualité et antisémitisme : un stéréotype à (dé)construire (21:08-24:46)
- La figure de la sorcière, complexe, oscillant entre sages-femmes guérisseuses et incarnation d’angoisses sociales (pouvoir féminin, sexualité, savoir).
- Marie Simon insiste sur la construction racialisée et genrée du stéréotype (19e-20e siècles, iconographie antisémite), et sur la très forte charge sexuelle projetée sur l’image de la sorcière.
- Le refus ancien que les femmes détiennent du savoir et du pouvoir, et leur exclusion de la médecine institutionnalisée.
5. La sorcière en pop culture et dans les médias (24:46-29:01)
- Présentation de la revue Sorcière (1976, Xavière Gauthier), avec le soutien de Marguerite Duras, qui redonne la parole aux femmes « qu'on a privées de parole ».
« Toutes les femmes sont des sorcières, ma mère est une sorcière... » — citation d’Anne Sylvestre (25:38)
- Extrême plasticité contemporaine de la figure sorcière :
« On a même des bataillons de sorcières ukrainiennes qui assument leur force et leur désir de vengeance » (Marie Simon, 29:01)
- La question de la « réhabilitation » des victimes : lois récentes en Catalogne, Écosse, mémoriaux en Norvège.
6. Mythification versus histoire — L’enjeu des chiffres et du terme « féminicide » (11:54-16:42, 14:40-15:46)
- Dénonciation des chiffres gonflés (9 millions de sorcières exterminées), qui relèvent plus du mythe ou de l’argument politique que du fait historique :
« Ce chiffre confine au négationnisme [...] Il est accepté parce qu'il s'appuie sur une dénonciation contemporaine des violences faites aux femmes. » (13:05, Michel Zancarini-Fournel)
- Discussion sur la pertinence du terme « féminicide » pour désigner la chasse aux sorcières.
« À l’époque de la chasse aux sorcières, ce n’est pas un féminicide, on veut traquer une engeance diabolique sous les traits des bonnes chrétiennes. » (14:40, Marie Simon)
7. Réappropriations contemporaines et subculture numérique : bricolage, identité, commerce (38:22-57:25)
- La figure de la sorcière actuelle, sur les réseaux sociaux :
« Je parle beaucoup de bricolage dans ma thèse, mais dans un sens très valorisant. [...] Elles vont composer leur univers à partir de références historiques, de la pop culture, des spiritualités alternatives. » (Lucie Pouclet, 38:56)
- Existence de vrais « covens » en ligne (Discord, Instagram), partage de codes et création de rituels via la « magie des correspondances » (43:23).
- Commercialisation (tirage de tarot, vente de sortilèges, d’objets magiques), adaptation aux algorithmes et aux attentes des réseaux pour maximiser la visibilité (Lucie Pouclet, 57:06).
8. Relectures, appropriations culturelles et engagements (51:12-57:55)
- Profil sociologique des « sorcières en ligne » : jeunes femmes, blanches, diplômées, classe moyenne.
- Question d’appropriation culturelle (pratiques afro-caribéennes réinvesties par des blanches) et de légitimité.
- Diversité des sources (Mona Chollet, boutiques ésotériques, articles scientifiques).
- Sorcière comme figure réactive, s’adaptant et se transformant selon les contextes (mouvements féministes, écoféminisme, luttes actuelles).
9. Réalité présente : Entre mémoire, mythe et luttes d’aujourd’hui (53:04-fin)
- Michel Zancarini-Fournel sur le rapport entre histoire, mémoire et mythe :
« Le mémorial norvégien présente les deux faces : l’histoire archivistique des procès, et un bâtiment reprenant les mythes, les rites, la mémoire. Ce lien est essentiel pour comprendre la sorcière d’aujourd’hui. » (35:12, développé 53:04)
- Marie Simon souligne la poursuite réelle des « chasses aux sorcières » dans certaines parties du monde aujourd’hui (Afrique subsaharienne, Mexique, Inde…).
« La sorcière, c’est une construction culturelle. [...] Dans l’Afrique subsaharienne, on les traque, on les tue encore. » (53:40)
- Mention de « Moi, Tituba, sorcière noire de Salem » (Maryse Condé) comme exemple de réappropriation contemporaine et de syncrétisme > (54:05).
Citations et moments forts, avec timestamps
-
Sur la récupération militante :
« Nous sommes les petites filles de toutes les sorcières que vous n'avez pas brûlées. »
— Michel Zancarini-Fournel, 03:33 -
Sur la distorsion historique :
« Les femmes accusées de sorcellerie à l’époque moderne étaient très rarement des rebelles. »
— Marie Simon, 04:14 -
Sur le bricolage identitaire numérique :
« Elles vont mélanger des choses de l’histoire [...] avec d’autres spiritualités, des références pop culture, Harry Potter... pour former un univers qui leur parle. »
— Lucie Pouclet, 38:56 -
Sur la question du « féminicide » :
« Ce terme est mal compris par beaucoup. [...] À l’époque de la chasse aux sorcières, ce n’est pas un féminicide, on traquait une engeance diabolique. »
— Marie Simon, 14:40 -
Sur la différence entre sorcier et sorcière aujourd’hui :
« Quand on parle de sorcière, instinctivement, c’est la vieille femme laide, solitaire ; sorcier, c’est Gandalf ou Dumbledore. Il y a réappropriation nécessaire côté féminin. »
— Lucie Pouclet, 19:59 -
Sur la mémoire et le mythe :
« Le mémorial norvégien présente les deux faces de l’écriture de l’histoire : mémoire des procès et mise en mythe. Ce lien est fondamental. »
— Michel Zancarini-Fournel, 35:12
Timestamps — Segments clés
- 00:20-06:14 – Introduction historique et rappel du mythe.
- 06:30-11:54 – Genèse du féminisme sorcière (années 60-70, chiffres, écoféminisme).
- 11:54-20:53 – Sorcière numérique, enjeux de l’histoire et du genre.
- 21:08-24:46 – Sorcière, sexualité, stéréotypes et iconographie.
- 24:46-29:01 – Médias, littérature et musique (revue Sorcière, Anne Sylvestre).
- 29:01-32:25 – Réhabilitation, mémoire, et enjeux mémoriels.
- 32:41-43:23 – Culture subnumérique, partage de pratiques.
- 43:23-45:30 – Magie des correspondances et transmission des savoirs.
- 45:30-47:09 – Écoféminisme : variations France/USA, enjeux planétaires.
- 47:09-50:14 – Margaret Murray, Wicca, usage militant et opinions vs réalité.
- 50:14-53:04 – Appropriation culturelle, profils sociologiques des sorcières numériques.
- 53:04-57:25 – Entre histoire, mythe et pratiques magiques en ligne.
- 57:25-fin – Résumé, actualité, et rappel de la transformation constante de la figure.
Conclusion
Ce dernier épisode montre à quel point la sorcière est une figure polymorphe, qui oscille entre histoire tragique, instrument de luttes féministes, objet de mémoire et d’imaginaire pop. Entre mythe et vérité historique, subculture numérique et écoféminisme politique, la sorcière se fait miroir des oppressions et des aspirations de chaque époque — « une force contre l’empêchement de parler, un syncrétisme identitaire, une mémoire vive et polémique. »
« Ce qui reste, c’est quelque chose qui s’écrit tout au long de l’histoire de la sorcière : la mythification, entre fascination et répulsion. »
— Lucie Pouclet, 32:41
Épisode à podcaster sur franceculture.fr et l’appli Radio France
