Le Cours de l’histoire
Épisode : «Sous les mers, l’histoire à la pêche»
Date : 13 juin 2025
Invités principaux :
- Romain Granchet (historien, CNRS, spécialiste de Dieppe et de la pêche aux 18e-19e siècles)
- Hugo Vermeuren (historien, CNRS, spécialiste du Maghreb contemporain et de l’histoire environnementale)
Thème : Explorer l’histoire de la pêche, du droit maritime, des mondes sociaux des gens de mer, et des enjeux environnementaux des sociétés littorales, du littoral français aux rivages nord-africains.
Introduction – Poésie & Histoire maritime
Timestamps : [00:01]-[01:39]
- L’introduction mêle poésie (Victor Hugo) et narration pour placer la mer comme sujet d’histoire humaine, juridique, sociale et culturelle.
- Citation marquante dès l’ouverture (Victor Hugo, « Les rayons et les ombres », 1840) sur le destin tragique des marins.
« Combien de marins, combien de capitaines, qui sont partis joyeux pour des courses lointaines, dans ce morne horizon se sont évanouis. » – Romain Granchet, lisant Victor Hugo, [00:35]
1. La mer comme « bien commun »
Timestamps : [01:49]-[03:59]
- Discussion sur la mer en tant que « bien commun », référence au droit romain (res nullius) : la mer n’appartient à personne, donc à tous.
- Liberté de la pêche :
« Le roi, notamment par son ordonnance de la marine de 1681, impose ce principe de la liberté de la pêche. » – Romain Granchet, [02:16]
- Complexité de la liberté de pêcher sous l’Ancien Régime : pour avoir le droit de pêcher, il faut accepter le statut de « gens de mer » et donc être astreint à servir la marine royale (système des classes).
2. Histoire juridique de la pêche & sources
Timestamps : [03:59]-[07:26]
- Ancrage juridique au cœur de l’histoire de la pêche : ordonnance de la marine (1681), recours à l’amirauté (tribunal royal de la mer) et importance fondamentale des archives issues des conflits et litiges entre pêcheurs, populations littorales et États.
« …notamment les archives de cette juridiction que j’ai utilisées pour étudier ces usages de la mer. » – Romain Granchet, [05:20]
- Archives: beaucoup de documents juridiques, notamment des suppliques ou pétitions des littoraux, révélant contestations et mobilisations face à la réglementation.
3. Acteurs du monde de la pêche : Une société de la mer
Timestamps : [07:26]-[09:14]
- Trois groupes sociaux étudiés : pêcheurs (matelots), maîtres/patrons, armateurs (détenteurs des capitaux).
- Interactions entre ces groupes et structuration des relations par des institutions spécifiques.
- La pêche comme « zone de contact », à la fois juridique et humaine, mais aussi diplomatique :
« …diplomatie halieutique…La question des frontières maritimes est un enjeu essentiel des relations entre États. » – Hugo Vermeuren, [08:42]
4. Pêche, migrations & économie coloniale (Algérie & Méditerranée)
Timestamps : [09:14]-[13:30]
- Exemples d’implantations de pêcheurs italiens en Algérie (Chifalo/Cefalù), rôle dans l’économie locale (sardine, corail rouge).
- Politiques coloniales françaises visant à installer pêcheurs étrangers pour soutenir à la fois économie et colonisation de peuplement.
- Techniques de pêche du corail : croix de Saint-André, nécessitant une grande connaissance des fonds marins.
« Cette technique très destructrice va être progressivement interdite à la fin du 19e siècle. » – Hugo Vermeuren, [13:30]
5. L’histoire longue des préoccupations environnementales
Timestamps : [13:51]-[18:02]
- Dès le XVIIIe siècle, expertise, rapports détaillés et débats sur les techniques destructrices, via les procès-verbaux d’inspecteurs de la pêche.
Lecture d’un PV de 1724 : critiques contre la drague, invention précoce de la notion de « prise accessoire ».
- Prise de conscience ancienne des risques de destruction des fonds marins et raréfaction des ressources :
« La notion de prise accessoire, elle est déjà formalisée dès le XIVe siècle… » – Romain Granchet, [18:02]
6. Conflits, résistances et régulations
Timestamps : [18:02]-[23:52]
- Tensions récurrentes entre pêcheurs « locaux » et « étrangers », avec conflits sur les techniques et la ressource (exemple Dieppe vs. Honfleur).
- Pratiques de résistance (ex : immersion de blocs de pierre pour gêner les chaluts – analogie avec Greenpeace aujourd’hui).
- Économie mondialisée (ex: corail pêché en Algérie, transformé en Italie).
- Conditions de travail rudes, dépossession du savoir au profit des capitaines ou patrons.
« …il faut avoir tué ou volé pour être corailleur…seul le capitaine, le patron, celui qui sait où se trouvent les bancs de corail…a une connaissance précise… » – Hugo Vermeuren, [23:52]
7. Techniques et usages de la pêche traditionnelle
Timestamps : [25:50]-[31:18]
- Complémentarité saisonnière entre différentes techniques (ex: hareng en hiver, maquereau en été, drèje (ancêtre du chalut) entre-deux).
- Importance de l’équilibre et du respect des « usages » établis par la communauté.
- Témoignages sur la vie familiale de pêcheurs, précarité du métier, séparation familiale (Triport, années 1970).
8. Les grands produits de la mer : la morue et autres
Timestamps : [30:07]-[32:22]
- Le cas de la morue de Terre-Neuve : ressource de masse, impact alimentaire et économique majeur pour les sociétés européennes (françaises, anglaises, basques).
« En termes alimentaires, c’est vraiment, sur deux ou trois siècles, un apport en protéines très important. » – Romain Granchet, [30:07]
- Prise de conscience tardive de la surexploitation (surtout pour les espèces migratrices), inquiétudes plus précoces pour les poissons sédentaires ou le corail.
9. Les nouvelles techniques de pêche et changement social
Timestamps : [33:23]-[36:15]
- Introduction en Algérie et Méditerranée de nouvelles techniques par communautés migrantes (chalut bœuf, filets traînants).
- Déstabilisation du marché, reconversion voire salarisation forcée des petits pêcheurs.
- Opposition aux « étrangers » (Italiens en Algérie), tensions et xénophobie, débats sur la naturalisation et la légitimité du droit de pêche.
10. Résistance, adaptation et négociation du droit maritime
Timestamps : [40:41]-[43:51]
- Le droit maritime évolue constamment sous la pression des mobilisations locales, par la pétition, la négociation, la résistance.
- Alternance de phases d’interdiction, de régulation puis de libéralisation des techniques controversées comme le chalut.
« On passe d’une logique d’interdiction…à une nouvelle phase qui est plutôt une phase de…réglementer…puis une libéralisation totale… » – Romain Granchet, [42:14]
- Distance quasi structurelle entre la loi et la réalité de son application, et importance des systèmes de corporation (prud’homies).
11. Ostréiculture & biodiversité : histoires interdisciplinaires
Timestamps : [44:22]-[49:19]
- L’huître : exploitation ancienne mais ostréiculture récente (Second Empire, Victor Coste), inspiration antique.
- Recherche en cours sur l’histoire de l’huître plate et des récifs détruits, nécessité de multiplier les approches disciplinaires (archéologie, écologie, biologie, histoire).
« Sur des milieux aussi complexes que le milieu marin, il est nécessaire d’avoir des compétences multiples…les historiens pour comprendre comment étaient configurées les ressources qu’ils étudient… » – Hugo Vermeuren, [49:19]
12. Ressources marines, faune et imaginaire
Timestamps : [49:52]-[54:17]
- Diversité des ressources exploitées (algo-culture, mammifères marins, aquarium, commerce du vivant).
- Histoire environnementale des fonds marins : non seulement on exploite la surface, mais les fonds sont transformés depuis le Moyen-Âge (voir chasse à la baleine, impacts sur les écosystèmes des abysses).
« Les fonds marins ont une histoire, ne sont pas des parties de la planète qui seraient restées à l’écart du temps… » – Romain Granchet, [51:15]
- « Colonisation verticale » : prise en compte de la ressource dans toutes ses dimensions (juridique, sociale, environnementale).
13. Imaginaire, « dernière frontière » et nouveaux enjeux
Timestamps : [54:17]-[56:55]
- Développement de l'idée de la mer/fond marin comme « dernière frontière » (XIXe siècle, puis relance années 1950-70 et aujourd’hui avec l’exploitation minière des grands fonds).
- Importance croissante de considérer la mer « en 3D » : surface, colonne d’eau, fond.
« C’est l’idée qu’il y a deux frontières que l’humanité n’a pas encore réussi à conquérir, c’est les grands fonds et l’espace… » – Romain Granchet, [55:35]
14. Conclusion : histoire incarnée, échos contemporains
Timestamps : [56:55]-fin
- L’histoire de la mer, de la pêche, est une histoire ancrée dans une longue durée, faite d’acteurs, de conflits, de négociations, et des luttes pour la gestion ou l’appropriation des ressources.
- La recherche continue autour de la restauration des écosystèmes, la compréhension interdisciplinaire, la résistance locale et l’application du droit.
- L’émission s’ouvre et se clôt sur des extraits poétiques, affirmant la puissance symbolique de la mer dans l’imaginaire collectif (“Marine”, Arthur Rimbaud).
Citations et Moments Mémorables
- « Il y a vraiment cette idée très ancienne de la pêche qui peut engendrer la dépopulation de la mer. » – Romain Granchet, [31:38]
- « C’est une histoire sociale aussi, ce n’est pas une histoire qui est privée d’individus… » – Host, [55:00]
- « L’histoire environnementale nous a montré que les préoccupations actuelles qu’on présente souvent comme actuelles sont en réalité anciennes. » – Host, [50:44]
En résumé
Cet épisode met en lumière la richesse de l’histoire de la pêche : croisant poésie et analyse sociale, du droit romain à la mondialisation coloniale, des conflits locaux à la crise écologique contemporaine. Les invités rappellent combien la mer fait partie des communs, combien les sociétés luttent, négocient, s’adaptent pour accéder à ses ressources — et combien les préoccupations d’hier font écho à celles d’aujourd’hui : respect des équilibres, capacité des communautés à défendre leurs modes de vie, incontournable adaptation des lois à la réalité, et urgence de penser ensemble histoire, écologie et imaginaire marin.
