Le Cours de l'Histoire — Superstition ! L’histoire touche du bois : De saint Janvier à Maradona, cultes et croyances napolitaines
Podcast: Le Cours de l'Histoire
Date: October 30, 2025
Host: France Culture
Guests: Brice Gruet (géographe), Florian Villain-Karapela (anthropologue)
Episode Theme: Exploration des superstitions et pratiques cultuelles de Naples, de Saint Janvier au culte moderne de Maradona
Aperçu général de l’épisode
Dans cet épisode, France Culture plonge au cœur des croyances napolitaines, interrogeant la singularité de Naples en tant que ville où la superstition est omniprésente, du plus ancien culte chrétien (Saint Janvier et le miracle du sang) à la ferveur quasi-religieuse qui entoure Maradona, figure moderne et mythifiée. Les invités, Brice Gruet et Florian Villain-Karapela, croisent regards de géographe, d’anthropologue et d’artiste pour éclairer les liens entre espace, rituel, mort, identité urbaine et culture populaire.
Principaux points de discussion et moments-clés
1. Naples, ville propice à la superstition ?
Timestamps : [00:08]–[04:00]
- Naples se caractérise par un environnement urbain intense et une histoire multiséculaire, qui favorisent l’apparition et la persistance des superstitions.
- La présence du Vésuve et un risque permanent de catastrophe « crée une tension sensible en permanence » poussant à des pratiques « pas très orthodoxes ou rationnelles » pour se protéger (Brice Gruet, [02:21]).
- Pratiques superstitieuses dans la vie quotidienne : jeter du sel, gestes devant les icônes, manger des lentilles après les fêtes (Florian Villain-Karapela, [03:14]).
Citation notable :
« Quand on arrive à Naples pour la première fois, on est quand même plongé dans un environnement hallucinant […] une population qui a conservé tout un ensemble de pratiques qui peuvent sembler étranges de l'extérieur » — Brice Gruet ([01:38])
2. La stratification culturelle napolitaine
Timestamps : [05:07]–[09:43]
- Naples : carrefour culturel depuis l’Antiquité, accumulation de couches de croyances et d’influences (romaine, byzantine, baroque, espagnole).
- Mixité des figures : saints officiels, âmes du purgatoire, statues populaires (Padre Pio) omniprésentes dans la ville.
- Vision poétique de la ville et de ses quartiers.
Citation notable :
« On pourrait parler de Naples au pluriel » — Host, relayant Prisco ([08:16])
3. Le culte du purgatoire et le rapport à la mort
Timestamps : [09:59]–[17:00]
- Fort attachement aux défunts, dont la présence est matérialisée par des hédicules, photos et statuettes dans la ville.
- Histoire du culte du purgatoire à Naples : ses réapparitions en période de crise (peste XVIIe, choléra, après-guerres), essor de pratiques autour des crânes anonymes.
- Les morts sont proches, constituent un socle identitaire et familial.
Citation notable :
« À Naples, les morts ne sont jamais loin » — Host ([14:56])
« À Naples, c'est comme si on avait gardé ce rapport très, très, charnel avec les défunts » — Brice Gruet ([16:48])
4. Saint Janvier : histoire, miracle du sang et rôle protecteur
Timestamps : [18:21]–[29:33]
- Saint Janvier, évêque martyrisé (originaire de Bénévent), rapidement adopté comme figure centrale.
- Le célèbre « miracle du sang » : liquéfaction du sang conservé dans des ampoules, lors de cérémonies très suivies (mai, septembre, décembre).
- Importance du prodige : bon présage si le sang se liquéfie, mauvais s’il reste solide.
- Le phénomène fascine et échappe à toute explication scientifique définitive.
Citation marquante :
« Il y a des témoins nombreux et les attestations solides qui ont vu cette poudre devenir liquide. » — Père Moreau ([24:54])
« Quand ça se liquéfie, que ça bouillonne, c'est un très bon signe, un signe de vie, comme si le sang justement redevenait vivant. » — Brice Gruet ([27:20])
5. Culte social, transmission, patrimoine immatériel
Timestamps : [29:33]–[34:05]
- La dimension sociale du culte de Saint Janvier : rassemblement de foules, fête populaire et mondiale.
- Effet territorial majeur du phénomène sur l’imaginaire, la ville, le patrimoine (dossier pour inscription à l’UNESCO).
Citation :
« L’empreinte sociale du phénomène, elle est incroyable, et l’empreinte spatiale aussi » — Brice Gruet ([31:12])
6. Les crânes et le culte du purgatoire
Timestamps : [34:05]–[44:48]
- Prise en charge rituelle par les femmes, adoption de crânes anonymes au cimetière des Fontanelles.
- Gestes de tendresse, prière, entretien des restes, demande d’intercession.
- L’Église catholique est ambivalente : tolère ce culte, parfois le réprouve.
- Symbolisme : lien entre la communauté des vivants et celle des morts.
Citation notable :
« En venant prendre soin des crânes qui sont, au fond, le symbole matériel de l’âme » — Florian Villain-Karapela ([32:26])
7. Superstitions, processions, et espace urbain
Timestamps : [48:03]–[49:20]
- Les processions : manifester dans l’espace urbain la relation entre les reliques, la société, et la ville entière.
- Les rues sont théâtre de la ferveur, du rite, et de la vitalité sociale de Naples.
8. Maradona : du football au mythe napolitain
Timestamps : [49:20]–[56:36]
- Arrivée de Maradona à Naples dans les années 80 après un tremblement de terre, réception massive et mythisée.
- Maradona assimilé aux grands saints napolitains, parfois figuré avec les attributs de Saint Janvier : hybridation symbolique (San Gennar Mando).
- La ferveur et la dévotion envers Maradona relèvent d’un « culte de communion » comparable aux anciens rituels religieux.
- Manipulation collective virtuose de la croyance : les Napolitains jouent avec le mythe, en toute conscience.
Citation marquante :
« Ce qui compte dans cette affaire […] c’est le fait que Maradona était l’occasion d’une communion. Exactement comme je crois que les choses peuvent se passer dans les processions pour Saint Janvier ou même dans les sous-sols des églises autour des âmes du purgatoire. Il est devenu en fait le symbole, au sens fort, au sens littéral de la ville. » — Florian Villain-Karapela ([53:35])
« Il y a un côté très irrévérencieux, vraiment subversif, […] un côté révolutionnaire là-dedans » — Brice Gruet ([54:45])
9. La superstition, entre jeu, identité et sociabilité
Timestamps : [56:36]–[58:05]
- Les Napolitains manipulent leur superstition dans un but pragmatique, performatif, pour susciter la communion sociale.
- Les frontières entre croyance, rituel et jeu sont poreuses – la superstition, ici, est autant mise en scène que sincèrement vécue.
Citation de clôture :
« Nous savons extrêmement bien ce qu’il ne faut pas faire. Il ne faut pas jouer avec ce feu dont nous ne connaissons pas très bien les lois. » — Florian Villain-Karapela & Brice Gruet ([57:52]–[57:57])
Timestamps des segments essentiels
- Introduction & contexte napolitain — [00:08]-[04:00]
- Stratification culturelle et cultes dans la ville — [05:07]-[09:43]
- Culte du purgatoire, rapport aux morts — [09:59]-[17:00]
- Biographie et légende de Saint Janvier — [18:21]-[29:33]
- Rituel du miracle du sang, analyse et réactions — [24:43]-[29:33]
- Pratiques autour des crânes et cultes parallèles — [34:05]-[44:48]
- Le cimetière des Fontanelles — [40:53]-[44:48]
- Processions urbaines et dimension collective — [48:03]-[49:20]
- Maradona, mythe moderne : culte et identité — [49:20]-[56:36]
- La superstition comme jeu, identité et lien social — [56:36]-fin
Moments mémorables & citations
-
Sur la permanence du surnaturel napolitain :
« Il y a des récits qui surviennent et qui s’inscrivent dans la durée. Donc par rapport à ça, c’est vraiment mystérieux. »
— Brice Gruet ([39:22]) -
Maradona, figure de la communion moderne :
« Il a pris certains attributs de Saint-Jeanvier. […] Ce qui compte, c’est que Maradona était l’occasion d’une communion. Exactement comme […] pour Saint Janvier. »
— Florian Villain-Karapela ([53:35]) -
Sur la manipulation de la croyance :
« Les Napolitains jouent beaucoup avec leur croyance et s’amusent aussi du fait que l’on peut croire qu’ils y croient. »
— Florian Villain-Karapela ([53:57]) -
Sur l’interrelation croyance-société :
« Il y a cette espèce d’atmosphère très particulière où moi j’aurais tendance à dire qu’il peut arriver des miracles à Naples, c’est vrai. On fait des rencontres aussi sur le plan humain qui sont stupéfiantes. »
— Brice Gruet ([39:22])
Conclusion
Cet épisode met en lumière l’extraordinaire vitalité du rapport à la croyance, à la mort et au surnaturel dans la société napolitaine, où la frontière entre tradition, jeu, mythe et identité collective demeure toujours en mouvement. De Saint Janvier à Maradona, le rituel, la superstition et le culte révèlent avant tout une magnifique capacité à faire communauté face à l’adversité comme à la fête.
Livres référencés :
- Le sein, le sang et le volcan. Se protéger des désastres à Naples, Brice Gruet
- Napoli Sublime, Florian Villain-Karapela
- Une histoire naturelle du secret de Saint Janvier, Francesco Paolo De Ceglia
Pour aller plus loin :
Écoutez les autres épisodes de la série « Superstition, l’histoire touche du bois » sur franceculture.fr.
