Le Cours de l’histoire — "Superstition ! L’histoire touche du bois : Détruire d’un regard, histoire du mauvais œil au Moyen Âge"
Podcast: Le Cours de l’histoire (France Culture)
Date: 27 octobre 2025
Host: Raphaël Laloume
Guest: Béatrice de Laurenti (historienne, EHESS, autrice de "Mauvais œil" et spécialiste des croyances médiévales)
Épisode en un clin d’œil
Cet épisode plonge dans l’histoire fascinante du "mauvais œil" au Moyen Âge, déconstruisant ses mécanismes, son vocabulaire, et la manière dont il fut pensé par les savants médiévaux. Béatrice de Laurenti montre que le mauvais œil, loin de se limiter à la superstition ou la sorcellerie, a été un thème majeur de débats scientifiques et philosophiques, où s’entremêlent contagion, croyances, rationalité et transferts culturels.
Principaux thèmes et points discutés
Qu’est-ce que le Mauvais Œil ? (01:09–02:54)
- Définition précise : Le mauvais œil désigne, dans son sens le plus strict, le pouvoir de nuire à autrui simplement par le regard, transmis parfois consciemment ou non.
- Notion de volonté : Porter le mauvais œil n’implique pas toujours une intention consciente de nuire.
- Enjeux anthropologiques : L’idée du mauvais œil, associée à l’envie ou la jalousie, traverse toute société et frappe particulièrement les enfants.
- Citation:
"Le mauvais oeil, c’est le fait pour un être humain ou un animal de nuire à un autre [...] par le regard. Le pouvoir du regard. [...] Il vise la destruction d’une personne, souvent décrit comme un pouvoir d’assèchement ou mortel."
— Béatrice de Laurenti (01:23)
Vocabulaire médiéval du mauvais œil : Fascination (03:11–05:04)
- Le terme "fascination" (fascinatio) est privilégié au Moyen Âge plutôt que "mauvais œil".
- Fascination active vs passive :
- Moyen Âge : Fascination = pouvoir actif, nuire par le regard.
- Aujourd’hui : Fascination = état passif d’être charmé ou émerveillé.
- Citation:
"Au Moyen-Âge, c’est un sens actif. C’est-à-dire que le fascinateur agit à travers son regard."
— Béatrice de Laurenti (03:40)
Mauvais œil et contagion (05:04–06:19)
- Lien avec la contagion : Le mauvais œil expliqué comme une transmission corporelle, un transfert "physique" entre le fascinateur et la victime via le regard, ancré dans des savoirs médicaux et philosophiques anciens.
- Corps et psychisme : L’action n’est pas purement psychique, le corps transmet quelque chose de nocif.
Le mauvais œil : science ou superstition ? (06:19–08:46)
- Non-condamnation par l’Église : Contrairement à la magie et la sorcellerie, le mauvais œil n’est pas classé comme une superstition dangereuse dans les textes médiévaux.
- Enjeu scientifique : Les auteurs médiévaux s’interrogent sur le phénomène et en débattent comme d’une énigme naturelle.
- Citation:
"Ce n’est pas un problème social, c’est un problème scientifique. Et ça fait l’objet d’une énorme discussion scientifique."
— Béatrice de Laurenti (07:33)
Les mécanismes de la transmission (12:35–17:15)
- Explications savantes : Transmission par contact (le rôle de l’air comme médiateur entre les deux personnes, notion héritée d’Aristote).
- Phénomène corporel : Les passions, l’envie transforment le corps du fascinateur, qui irradie et nuit à autrui.
- Lien avec maladies comme l’ophtalmie : Exemple de maladie des yeux perçue comme contagieuse et parallèle avec la fascination.
- Citation:
"Pour les savants médiévaux, il faut qu’il y ait du contact, tout simplement parce qu’Aristote explique que toute action naturelle procède par contact entre le moteur et le mu."
— Béatrice de Laurenti (12:50)
Rôle des textes et transferts culturels (21:18–29:27)
- Sources principales : Les récits savants s’inspirent d’auteurs antiques et arabes — Isidore de Séville, Aristote, Avicenne, Algazel, etc.
- Exemples classiques : Loup (le regard qui fait perdre la voix), basilic (le serpent tue par le regard), femme (pouvoir nuisible associé au sang menstruel et au miroir), chameau (adage arabe sur la nocivité du regard).
- Transferts culturels : La fascination et les explications sur le mauvais œil se diffusent par la traduction et les débats entre savants latins et arabes/musulmans.
Les victimes du mauvais œil (36:28–37:45)
- Victimes typiques : Les enfants sont les plus vulnérables, "parce qu’ils ont la peau poreuse et la chair tendre" et une forte imagination.
- Effets physiques : Assèchement du corps, constriction du cœur, parfois la mort.
Qui sont les "fascinateurs" ? (39:38–41:34)
- Figures classiques : Vieilles femmes ("vetulae") souvent accusées, présentées de façon stéréotypée ou ambivalente.
- Citation:
"La Vétula apparaît dans deux types de situations : elle est accusée de jeter le mauvais œil ; mais, parfois, elle protège aussi, tout simplement en racontant aux enfants des histoires de mauvais œil."
— Béatrice de Laurenti (40:15)
Pratiques de protection (11:40, 44:59–47:56)
- Absence de sources concrètes : Très peu de traces matérielles ou de récits de consultation pour le mauvais œil au Moyen Âge.
- Objets et gestes : Usage du corail, gestes comme la "manofica" (main en position particulière), phallus, amulettes en forme d’œil — connus par l’anthropologie, rarement attestés dans les sources médiévales.
- Prudence méthodologique : Impossible de projeter les pratiques modernes sur le passé, il faut se limiter à ce que les sources permettent de dire.
Mauvais œil, croyances et chance (48:51–50:24)
- Nature de la croyance : Difficile à cerner pour l’historien : croyance populaire (peu visible dans les textes) vs croyance des savants (qui analysent sans forcément croire).
- Citation:
"C’est parce qu’il considère que le phénomène, lui, est transmis et qu’il faut qu’il propose une explication savante. [...] Jamais [les savants] ne disent 'je crois au mauvais œil'."
— Béatrice de Laurenti (49:50)
Mutation des débats à la fin du Moyen Âge (50:36–54:30)
- Changements au XVe siècle : Avec la montée de la chasse aux sorcières, le paradigme évolue ; fascination et mauvais œil passent au second plan face à la démonologie.
- Rationalité et naturalisme : Au "moment naturaliste" médiéval succède une explication diabolique ou médicale beaucoup plus tranchée.
- Citation:
"Il y a une sorte de moment naturaliste, très frappant entre la fin du XIIe et le début du XVe, où on a vraiment d’énormes discussions sur la philosophie naturelle des phénomènes…"
— Béatrice de Laurenti (54:30)
Le mauvais œil aujourd’hui et pistes de recherches à venir (55:43–57:06)
- Pistes inexplorées : Textes en langues vernaculaires, relations âme-corps au-delà de la fascination.
- Vers le XIXe siècle : Le mauvais œil devient folklorique, perd son statut d’objet de débat scientifique.
Citations et moments marquants
-
Raphaël Laloume (07:31)
"Ce qui est étonnant, c’est que le Mauvais œil n’est pas rangé avec les pratiques de sorcellerie ou de superstition, mais étudié dans les textes savants comme un objet reconnu."
-
Béatrice de Laurenti (16:18)
"Dans le texte, on entend un moment le mot d’esprit, il s’agit du 'spiritus', des petites particules dans le corps qui circulent entre l’âme et le corps [...] qui sortent parfois par les yeux, transportées dans l’air jusqu’à être aspirées."
-
Claude Lelouch (57:38)
"Pour moi, la superstition, c’est une science. [...] Ne pas être superstitieux, c’est une telle forme de prétention, c’est tellement croire que l’on est un être suprême..."
Timestamps des segments clés
- Définition et portée du mauvais œil – 01:09–02:54
- Vocabulaire du Moyen Âge : fascination – 03:11–05:04
- Lien avec la contagion et transmission corporelle – 05:04–06:19
- Statut scientifique du mauvais œil (vs superstition/magie) – 06:19–08:46
- Exemples et transmission culturelle (loup, basilic, chameau) – 21:18–29:27
- Explications médicales et optiques – 12:35–17:15, 31:36–33:00
- Absence de pratiques attestées dans les sources – 42:04–47:56
- Croyances populaires et savantes – 48:51–50:24
- Mutation à la Renaissance / chasse aux sorcières – 50:36–54:30
Ton et style
L’épisode est à la fois érudit, vivant et nuancé, appréciant l’épaisseur historique du "mauvais œil", la prudence méthodologique de l’historienne, et l’ironie propre à France Culture qui entrelace extraits littéraires, débats savants, chansons traditionnelles et témoignages pour éclairer la distinction entre superstition, science et croyances.
Raphaël Laloume anime avec curiosité complice, Béatrice de Laurenti privilégie l’exactitude et la profondeur, refusant toute surinterprétation facile.
Pour aller plus loin
- Béatrice de Laurenti, Mauvais œil, éd. du Cerf.
- Béatrice de Laurenti, Fascination, une histoire intellectuelle du mauvais œil.
- Réflexion sur les rapports entre âme/corps, naturalisme médiéval, et histoire comparée des croyances.
Résumé réalisé pour permettre à toute personne n’ayant pas écouté l’épisode de le comprendre avec clarté, respectant la richesse du débat et la rigueur historique déployée.
