Le Cours de l’Histoire — Superstition ! L’histoire touche du bois : Napoléon était-il superstitieux ?
Podcast: Le Cours de l’Histoire (France Culture)
Date: 29 octobre 2025
Durée (extraits résumés): de 00:01 à 57:32
Participants:
- Xavier Mauduit (animateur)
- Marie-Paul Raphaëli (docteure en littérature comparée, co-autrice de Le Chat Noir de Napoléon. L’Empereur et la superstition)
- Paul Choplin (professeur d’histoire moderne, université Lyon 3, spécialiste du fanatisme et de la superstition à la fin du XVIIIe siècle)
Vue d’ensemble : Un empire bâti sous une bonne étoile
L’épisode s’interroge sur le rapport intime et politique de Napoléon Bonaparte à la superstition, en replaçant cette question dans l’histoire mouvementée de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle. Entre rationalisme et croyances populaires, Révolution et Empire, comment superstition et religion se sont-elles entremêlées dans la France de Napoléon ? L'émission explore aussi le rôle central des superstitions lors de bouleversements collectifs, et la manière dont Napoléon a pu les instrumentaliser, absorber ou combattre ces croyances à la fois pour des raisons personnelles et politiques.
1. Définitions et contextes : La superstition à la croisée des chemins
Timestamps : [00:09–05:51]
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Difficulté à définir la superstition :
La superstition traverse tous les milieux sociaux et géographiques, difficile à distinguer clairement de la religion à cette époque.« La Corse a toujours été une terre pétrie non seulement de religiosité mais aussi de superstition [...] La frontière n’était pas poreuse. »
(Marie-Paul Raphaëli, 02:55) -
Superstition et religion en Corse :
Le syncrétisme typiquement corse marquera l’imaginaire de Napoléon, transmis notamment par sa mère Laetitia, à la fois pieuse et très superstitieuse.
Exemples : rites de conjuration, peur de voir trois chandelles allumées (mauvais présage). -
Le XVIIIe siècle : siècle de crises et de merveilles
Le contexte instable de la fin du XVIIIe siècle (révolutions, guerres) pousse à « se tourner vers le surnaturel » face à l’incertitude.« Tant d’incertitudes, de crises, de peurs, d’espoirs, on se tourne vers le surnaturel et la raison est confrontée à cette vague de merveilleux. »
(Paul Choplin, 02:06) -
Superstition, fanatisme et ordre public :
Les Lumières, l’Église et le pouvoir royal associent superstition et fanatisme comme sources de désordre, justifiant des politiques de répression quand elles deviennent publiques.
2. Napoléon, entre rationalisme des Lumières et croyances personnelles
Timestamps : [07:31–09:09], [17:44–19:19], [18:31–19:19]
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Napoléon, homme des Lumières ET de la superstition : Sous l’image du stratège rationaliste transparaît un homme qui croit à sa « bonne étoile », interprète les signes du destin et évoque souvent la fortune dans ses lettres, tant à Joséphine que dans sa correspondance politique.
« Un aspect un peu plus caché qui croit en sa bonne étoile [...] persuadé d’être investi d’une mission particulière. »
(Marie-Paul Raphaëli, 08:08) -
L’influence maternelle et conjugale :
La mère de Napoléon, Laetitia, comme Joséphine, étaient très superstitieuses. Joséphine consultait régulièrement des voyantes (dont la célèbre Mademoiselle Lenormand). -
L’ambivalence avec les sciences et l’ésotérisme :
Napoléon rationaliste condamne pourtant tireuses de cartes et charlatans dans le Code pénal de 1808, tout en s’entourant de voyantes et en recourant aux superstitions dans l’intime.
3. Superstition, Révolution et Empire : Un enjeu politique et social
Timestamps : [09:09–16:40], [19:40–25:45], [42:21–46:49]
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La Révolution face aux superstitions et à la religion :
La lutte contre la superstition est l’un des moteurs de l’action révolutionnaire, avec l’idée d’instruire, de « régénérer » la nation, notamment en ciblant le clergé réfractaire, accusé de manipuler le peuple grâce aux superstitions.« Les révolutionnaires veulent mettre la raison au cœur de l’action politique [...] la population jugée empreinte de superstition et potentiellement vouée au fanatisme. »
(Paul Choplin, 09:09) -
Épisodes marquants :
- Les missionnaires révolutionnaires détruisant chênes sacrés et pèlerinages en Anjou (23:39)
- Les superstitions rurales comme moment de résistance/ralliement au clergé
- Les débats internes chez les révolutionnaires sur le providentialisme et l’être suprême
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Napoléon, pacificateur et stratège du religieux :
Napoléon refuse de s’engager dans la guerre de Vendée : il comprend la force de la foi populaire.« Il est [pragmatique], il essaye d’être conciliant avec le clergé local [...] un donnant-donnant. »
(Paul Choplin, 46:49)Après la Révolution, il instaure le Concordat (1801), lie le sacré religieux au pouvoir impérial, fête ses victoires dans les églises, fait instituer un catéchisme impérial divinisant l’Empire, crée la Saint-Napoléon, et inspire des ex-votos à son effigie.
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Citation historique :
« Ce qu’a réussi Napoléon, c’est pratiquer une osmose parfaite entre le christianisme qu’il a restauré lui-même et le culte de sa personne. »
(Marie-Paul Raphaëli, 16:40)
4. Le surnaturel dans les bouleversements révolutionnaires
Timestamps : [30:10–37:19]
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Prophétismes et références à l’invisible :
Périodes d’incertitude et de peur donnent lieu à des vagues de prophètes et de prophétesses, visions collectives et ferveur autour d’images miraculeuses ou d’apparitions.Exemples :
- Apparitions de la Vierge, miracles rapportés pendant l’invasion de l’État pontifical
- Prophétesses populaires : Suzette Labrousse, qui prêchait que la Révolution était la volonté divine
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Superstition comme moteur collectif :
Les élites révolutionnaires cherchent à rationaliser ces phénomènes mais oscillent entre fascination et volonté de contrôle, en particulier lors de vagues de paniques collectives ou de violences (ex : massacre de la Glacière à Avignon). -
Réaction contre la superstition : Extension du domaine de la superstition : tous les objets de piété, pratiques religieuses deviennent suspects et parfois interdits (auto-da-fé de chapelets à Saumur, 40:02).
5. Napoléon, le mythe entre vénération, diabolisation et storytelling
Timestamps : [34:21–35:31], [50:22–52:11], [44:50–46:19]
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Double image de Napoléon :
Il est tour à tour présenté comme une figure messianique (le « celui qui va venir », Léon Blois) ou diabolique (Apollyon de l’Apocalypse, image dominante dans la littérature contre-révolutionnaire russe ou française).« Il a été divinisé mais il a aussi été extrêmement diabolisé et c’est justement cette ambiguïté-là qui nourrit non seulement sa légende dorée mais aussi sa légende noire. »
(Marie-Paul Raphaëli, 34:21)- Évocation du tableau de Gros « Napoléon visitant les pestiférés de Jaffa » où l’Empereur prend la pose du Christ thaumaturge
- Construction du mythe Napoléon à coups d’objets fétiches, mémoire interdite, storytelling
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Superstition politique et culte du chef :
Après sa chute, censure et circulation clandestine de bustes ou d’objets à son effigie, avec valorisation quasi magique de ces reliques.« C’est comme si ses admirateurs avaient surinvesti de manière affective son propre pouvoir [...] c’est exactement la définition du fétiche. »
(Marie-Paul Raphaëli, 44:50) -
Superstition comme tentative d’ordonner le chaos :
« La superstition, en réalité, c’est aussi une manière d’essayer d’ordonnancer le chaos du monde, d’avoir prise sur ce qu’on ne maîtrise pas [...] et Napoléon s’en est beaucoup servi. »
(Marie-Paul Raphaëli, 50:50)
6. Science, raison, croyance : une coexistence féconde mais trouble
Timestamps : [53:52–57:32]
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Complexité des rapports à la croyance :
- Varier selon âge, circonstances, milieux sociaux, réseaux collectifs
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L’importance de l’histoire des mentalités et des représentations pour comprendre ces logiques
« Il faut se pénétrer justement dans cet univers mental, dans cette culture des hommes et des femmes de l’époque que l’on étudie [...] faire attention à la téléologie, [...] se replacer dans ce que pouvait être l’esprit du temps. »
(Paul Choplin, 53:52) -
Napoléon : promoteur de la science et esprit rationnel
Nulle contradiction, selon Raphaëli : il croit à la médecine, à un Dieu grand architecte (influence déiste et franc-maçonne), tout en percevant le corps à la manière de Descartes comme une machine.« Il croit fortement en la médecine. Il croit aussi dans un dieu grand architecte de l’univers, à la manière des premiers déistes ou des francs-maçons. »
(Marie-Paul Raphaëli, 56:27)
7. Citations & moments édifiants
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**Sur le syncrétisme corse transmis à Napoléon **
« Les Corses de l’époque ne faisaient pas vraiment de différence entre ces deux pôles qui sont pourtant historiquement et conceptuellement antithétiques. »
(Marie-Paul Raphaëli, 02:55) -
**Sur la raison et la superstition chez Napoléon **
« L’aspect rationnel chez lui est prédominant. Mais en même temps, il évoque souvent la déesse de la fortune, il évoque des forces un peu invisibles. »
(Marie-Paul Raphaëli, 18:31) -
Sur l’instrumentalisation de la musique comme magie politique
« La musique crée une vraie ferveur qui facilite l’adhésion [...]. Il y a toujours chez Napoléon une part de croyance et une part d’instrumentalisation qui sont indissociables que ce soit pour la religion ou la superstition. »
(Marie-Paul Raphaëli, 29:16)
8. Timestamps-clé
- 00:09: Introduction de la thématique (Napoléon, superstitions, histoire et imaginaire)
- 02:55: Impact du syncrétisme religieux/superstitieux corse sur Napoléon
- 08:08: Ambivalence entre raison, destin et croyance dans la figure de Napoléon
- 16:40: Napoléon restaure une forme de sacralité politique et religieuse
- 30:54: Providence, surnaturel et rationalismes révolutionnaires
- 34:21–35:31: Ambiguïté de la figure de Napoléon (divinisation et diabolisation, exemple : Apollyon)
- 44:50: Développement du mythe, fétichisation de Napoléon post-exil
- 46:49: Pragmatismes religieux et contrôle social sous le Consulat/Empire
- 50:50: Superstition comme outil d’ordonnancement du monde
- 53:52: Histoire des mentalités, importance d’intégrer les logiques d’époque
- 56:27: Conviction rationnelle et progressiste de Napoléon
9. Conclusion : Superstition, raison et storytelling napoléonien
L'émission illustre que, chez Napoléon comme parmi ses contemporains, superstition et raison, croyance et politique ne sont jamais totalement séparées. À la fois porté par la science et grand promoteur de la rationalité, Napoléon exploite aussi la puissance symbolique de la superstition, embrassant ou manipulant les croyances selon les besoins : façon de faire accepter son pouvoir, de créer du lien social, mais aussi d’alimenter sa propre légende noire et dorée au fil des générations.
« Aujourd’hui, Napoléon, c’est plus qu’un personnage historique, c’est un mythe. »
(Marie-Paul Raphaëli, 52:11)
Ouvrages évoqués ou recommandés :
- Le chat noir de Napoléon. L’empereur et la superstition (Marie-Paul Raphaëli, Alexandra Albertini)
- L’obscurantisme et les Lumières. Itinéraires de l’abbé Grégoire (Paul Choplin, Caroline Choplin)
- L’Europe des superstitions. Une ontologie du XVIe au XXe siècle (ouvrage collectif)
- La légende de Napoléon (Sudhiraz Azarizing)
- L’âme de Napoléon (Léon Blois)
Pour poursuivre la réflexion :
Au fil de l’épisode, les intervenants nous invitent à interroger la frontière entre superstition et rationalité — non seulement chez Napoléon, mais au cœur des sociétés confrontées à la crise, au changement, à la nécessité de se réinventer un destin.
