Le Cours de l’Histoire – Sacrée Superstition ! Une histoire entre raison et religion
France Culture, 28 octobre 2025
Invité principal : Philippe Martin, Professeur d’Histoire des religions à l’Université Lumière-Lyon 2
Animateur : Xavier Mauduit
Thème de l’épisode
Cette émission explore la notion de superstition, son histoire, ses usages et ses définitions, comme interface trouble entre raison et religion. En retraçant le fil historique du mot et des pratiques qui lui sont associées (du Moyen-Âge au 21e siècle), Philippe Martin décrypte l’ambivalence de la superstition : marginale pour les uns, structurante ou normale pour d’autres. L’épisode éclaire aussi le rôle de la peur, de l’ordre social, de la science, de la médecine, de l’Église et de la philosophie dans l’émergence, l’évolution et la stigmatisation des superstitions.
Points Clés & Grandes Parties de l’Émission
1. Définir la superstition : une notion insaisissable
- Superstition versus religion/magie
- Philippe Martin affirme que la superstition est plus liée à la magie qu’à la religion, tout en soulignant l’incapacité persistante à trancher clairement la différence.
« Je pense que la superstition est beaucoup plus liée à la magie qu’à la religion. » (Philippe Martin, 00:48)
- Philippe Martin affirme que la superstition est plus liée à la magie qu’à la religion, tout en soulignant l’incapacité persistante à trancher clairement la différence.
- Une étiquette plus qu’une catégorie
La « superstition » sert surtout à condamner, marginaliser l’autre (croyant/croyant, savant/profane etc.), et non à décrire objectivement une pratique.« Moi, je ne suis pas superstitieux, je suis croyant. Mais vous, bien sûr, vous êtes un affreux superstitieux. » (Philippe Martin, 01:48)
- La rationalité et ses limites
Les superstitions relèvent d’un biais de confirmation : chacun trouve une explication « logique » à ses croyances, héritée ou réinventée.« Il y a toujours une raison. » (Philippe Martin, 02:51)
2. La généalogie du mot 'superstition'
a. Les origines et renaissance du terme (04:19)
- Antiquité : « superstitio », « excès » dans le rituel ou la piété.
- Redécouverte à la Renaissance (XVe-XVIe s.) :
- L’Europe redéfinit ses limites en rencontrant l’Autre (peuples non-chrétiens), en imposant le mot et la notion.
- Usage pour classifier les pratiques étrangères à l’Europe chrétienne, après épuisement du vocabulaire de l’hérésie.
« On va utiliser le mot superstition pour dire leur culte. Utiliser le mot superstition, c’est un moyen de mettre des gens à l’intérieur de l’humanité, mais à un niveau un peu inférieur. » (Philippe Martin, 05:30)
b. Évolution interne : fracture élite/peuple
- À la Renaissance, élites et ruraux se comprennent de moins en moins. Ce qui échappe à la norme cléricale devient « superstition ».
« Ce que font ces classes rurales lui apparaît complètement, complètement étranger. [...] Le culte des saints pour un catholique, c’est normal. Mais prendre une statue de saint, la gifler [...] ça, c’est de la superstition. » (Philippe Martin, 07:44)
c. Réformes religieuses et conflits confessionnels
- Suite à l’éclatement du christianisme (Réforme), le mot ‘superstition’ s’arme comme insulte (par catholiques et protestants).
« Pour les protestants, par exemple, les reliques des catholiques, ce sont des cultes superstitieux. Pour les catholiques, par contre, le fait que les protestants refusent les intercesseurs, c’est de la superstition. [...] Superstitieux devient l’insulte facile pour dire on reste dans le monde chrétien, mais on est quand même différent.» (Philippe Martin, 20:20)
3. Exemples et permanence des superstitions populaires
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Recettes et rituels anciens (et modernes)
- Recette pour arrêter le sang (13:35, Annick Mignot), rites de coupeurs de feu, talismans anticovid (main de la figue, 17:22).
- La transmission écrite : livres de recettes, filiation des pratiques sur plusieurs siècles.
« Il y a une filiation. Les sociétés sont suffisamment fortes pour inventer leurs propres superstitions. » (Philippe Martin, 11:02)
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Preuves matérielles et orales
- Les procès de sorcellerie : source majeure pour l’historien.
- Importance des documents cléricaux dans la conservation de traces de superstitions rurales, souvent sources biaisées mais précieuses.
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Rationalisation, biais de légitimation
- La justification par l’histoire familiale, le recours au « on a toujours fait ainsi ».
4. Superstition, maladies, médecine et espoir
- Sainteté des objets, pouvoir des reliques, efficacité prêtée à certains rites, pierres (diamants) ou eaux : la frontière entre religion, science populaire et superstition bouge selon les époques (et la montée des rationalités médicales/scientifiques, ex. Pasteur).
« Ce qui était traité médical au XIVe, XVe siècle devient au XVIe, XVIIe siècle une Superstition. Et on va porter des diamants lors des grandes épidémies de peste [...] On continue à porter des diamants, mais on a complètement oublié la raison pour laquelle on le portait. » (Philippe Martin, 25:35)
- Placebo/effets psychologiques, demande d’espoir : mise à distance scientifique, mais maintien de la croyance.
5. Ordres et désordres : autorité, persécution et dépénalisation
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Jusqu’au XVIIe s., la superstition glisse parfois vers l’accusation de sorcellerie et le pacte avec le diable ; les procès qui en résultent sont surtout des drames humains liés à la peur sociale. Après 1682, la dérive démoniaque relève moins du judiciaire : la superstition sort du champ du crime.
« Le roi de France décide que la sorcellerie ne relèvera plus des tribunaux. [...] on va considérer qu’il y a des escrocs qui utilisent les superstitions pour manipuler les gens. Et ça, on va les poursuivre. » (Philippe Martin, 31:06)
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Débat public et privé autour de la superstition :
- Difficulté pour l’Église à trancher entre pratiques tolérées et condamnées.
- Pour l’élite cléricale ou savante, la frontière n’est jamais totalement distincte ; gêne à l’appeler ainsi les rites populaires.
« C’est exactement ce qu’on dit depuis maintenant presque une demi-heure. C’est-à-dire, il reconnaît l’utilité au moins. Ça calme les gens [...] Il ne considère pas que c’est quelque chose de complètement hérétique, mais en effet, il est gêné. » (Philippe Martin, 29:09)
6. La superstition à l’époque des Lumières et au-delà
- Philosophes et scientifiques contre superstitions
- Les Lumières dénoncent la superstition comme ennemie de la raison, du progrès et du bonheur.
« La superstition, ça va devenir ceux qui refusent l’évolution. [...] tous ceux qui combattent la superstition, ce sont les alliés des états, ce sont les alliés du bonheur du genre humain, donc morts à la superstition pour qu’une nouvelle aube se lève. » (Philippe Martin, 36:07)
- Les Lumières dénoncent la superstition comme ennemie de la raison, du progrès et du bonheur.
- Superstitions « populaires » ou de cour
- Elles sont de toutes les couches : exemple Louis XIII obsédé par le chiffre 13 (37:29).
- La dénonciation de la superstition devient une arme polémique, notamment entre athées et croyants.
- Athéisme radical (Baron d’Holbach), Voltaire : toute religion est forme de superstition.
« C’est une fille très folle, dit-il, de la superstition, en voulant la définir par la religion. » (Philippe Martin, 44:02)
7. XXe-XXIe siècles : science, folklore, nouveaux usages
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Science et Église s’attachent à lutter contre les superstitions (Pasteur, vaccination, etc.)
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Le folklore émerge pour consigner les pratiques qui disparaissent avec l’industrialisation.
« On va avoir des gens qui vont consigner tout ce qui est en train de disparaître [...] pour noter les choses. Et ça, ça va faire une base de documentation fabuleuse pour l’historien. » (Philippe Martin, 47:56)
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Aujourd’hui, de nouvelles superstitions contemporaines apparaissent :
- Technologie (faire « parler les morts » via internet), objets personnels fétichisés…
- Pratiques « naturelles » ou « alternatives » (lithothérapie, nouveaux amulettes…), voire comportements politiques (complotisme) assimilés à la superstition faussement rationnelle.
« Le complotisme est une forme de superstition. On a une angoisse, on a une crainte et on y répond par quelque chose qui est peu logique. » (Philippe Martin, 54:36)
Citations & Moments Forts (avec timestamps)
- « On est une espèce, nous autres les humains, qui ne supportent pas le doute. Donc on se rassure avec des superstitions. »
— Philippe Martin, 03:26 - « Ce que je fais est légitimé. Mais ce n’est pas populaire parce que des superstitions, il y en a partout. »
— Philippe Martin, 11:29 - « Impossible de trouver la main de la figue. On est en Europe, en 2020, dans un continent qui se veut moderne [...]. »
— Philippe Martin, 17:22 - « Non, ce n’est pas la condamnation pour superstition : l’accusation va s’accélérer et ce qui vous fait condamner, c’est pour vos superstitions, c’est le pacte avec le diable. »
— Philippe Martin, 30:14 - « L’Église va remettre de l’ordre [...] on ne les supprime pas, donc on n’attaque pas de front les croyances des gens, mais on les met dans un endroit, on les oublie. »
— Philippe Martin, 24:00 - « Les superstitions sont utilisées pour maintenir le pouvoir de l’église et tout [...] Dolbar préfigure ce qui viendra au XIXe, puis au XXe siècle [...] c’est une attaque profonde des superstitions chez lui. »
— Philippe Martin, 46:28 - « Chaque période donne sa superstition, c’est-à-dire son moment de faire face à l’angoisse. »
— Philippe Martin, 51:06 - « On n’est pas sur un regard méprisant en disant les petites gens sont superstitieux et les élites y échappent. C’est aussi une manière de se comporter. Ça évoque la peur de la mort, la peur de la maladie, la crainte de l’avenir, le désir de fortune aussi, l’espoir. »
— Xavier Mauduit, 51:35 - « Le besoin de croire à la chance, le besoin de se dire, finalement, j’ai du temps devant moi, je ne vais pas avoir de malheur. [...] On ne peut pas vivre sans ça. »
— Philippe Martin, 53:52
Structure récapitulative par Timestamps
- 00:00-09:00 : Définitions, usages sociaux et historiques du terme "superstition"
- 09:00-14:00 : Recettes, rites populaires, transmission, documents historiques
- 15:00-20:00 : Maladie/soins populaires, talismans, croyance contemporaine (Covid)
- 20:00-27:00 : Réformes, conflits religieux, usages confessionnels du mot ; cultes, reliques, extraits historiques
- 27:00-32:00 : Acceptation/tolérance versus condamnation, procès et transition légale à l’époque moderne
- 32:00-39:00 : Siècle des Lumières : philosophies, attaques multiformes sur la superstition, médecine
- 39:00-47:00 : Regard des philosophes : Spinoza, Voltaire, Baron d’Holbach ; montée de l’athéisme et rôle de la peur
- 47:00-fin : Après la Révolution : naissance du folklore, nouveaux usages, permanences du phénomène jusqu’à aujourd’hui ; réflexion sur le folklore, le tourisme, la fonction anthropologique et sociale des superstitions.
Conclusion & Derniers Éclairages
- La superstition relève d’un besoin humain universel de conjurer la peur (de la mort, de la maladie, de l’incertitude).
- Son accusation ou sa justification varient selon les époques, les rapports de pouvoir, la position sociale ou religieuse.
- Ce n’est jamais un domaine réservé au « populaire » : superstitions et stratégies pour supporter l’angoisse traversent tous les milieux.
- La science, le folklore, l’Église, la philosophie : tous participent à leur manière à la lutte, au rangement ou à la reconduction des superstitions.
- Derrière chaque superstition, se lit une histoire du rapport au monde, de la crainte, de l’espoir, de la communauté.
Notable last words(récurrent motif de l’émission):
« Vous êtes superstitieux ? – Non, parce que ça porte malheur. »
(Philippe Martin, 57:52)
Pour aller plus loin
- Superstition, histoire d’un mot (15e-21e siècle), Philippe Martin, Fayard
- L’Europe des superstitions, anthologie dirigée par Philippe Martin, éditions du Cerf
Résumé réalisé à partir de l’émission diffusée le 28 octobre 2025 sur France Culture, dans « Le Cours de l’Histoire » animée par Xavier Mauduit, avec la participation de Philippe Martin.
