Le Cours de l’Histoire — Sur le chemin de l’université, une histoire studieuse 1/4
Épisode : Un pécule pour l’étude, dans les pas des élèves boursiers
Podcast Host: France Culture
Guest: Jean Lebihan, historien, maître de conférences à Rennes 2
Date: 15 septembre 2025
Épisode en un coup d’œil
Cet épisode ouvre une série consacrée à l’histoire des étudiants boursiers en France, en se concentrant sur l’enseignement secondaire du XIXᵉ siècle jusqu’à l’entre-deux-guerres. À travers la voix de Jean Lebihan, spécialiste du sujet, l’émission expose comment les bourses scolaires ont évolué entre instrument de fidélisation de l’élite et outil (limité) d’ouverture sociale. Les intervenants décryptent aussi la figure du boursier, oscillant entre mythe républicain et réalité sociale, et analysent les critiques, nuances et héritages de ce système.
Principaux axes et temps forts
1. Origines et fonctions de la bourse scolaire
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Naissance en 1802
- [02:00] Les bourses d’État naissent avec les lycées créés sous Napoléon. Deux fonctions principales dès le départ :
- Fidéliser les futurs cadres de la nation (élites militaires, administratives).
- Remplir et financer les lycées encore peu fréquentés.
- « Les bourses et les bourses de l'État en particulier naissent en 1802 en même temps que les lycées. » — Jean Lebihan ([02:00])
- [02:00] Les bourses d’État naissent avec les lycées créés sous Napoléon. Deux fonctions principales dès le départ :
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Influence de l’Ancien Régime
- [02:26] Les bourses ne sont pas une invention totale : il en existe déjà dans les collèges et écoles militaires sous l’Ancien Régime.
2. Sociologie et modalités de recrutement des boursiers
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Profil des boursiers sous Napoléon et la Restauration
- [07:08] En pratique, ce sont surtout les enfants de militaires et de fonctionnaires civils qui obtiennent l’aide, malgré une ouverture sociale prévue par concours.
- Le concours pour enfants de familles modestes, organisé par département, disparaît rapidement.
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Axes de recrutement
- [04:38] Dès le XIXᵉ siècle, tension entre bourse « au mérite du père » (services rendus à la nation) et « au mérite de l’enfant » (compétences scolaires).
- [13:42] « Ce qu'on appelait à l'époque les services (...), c'est vraiment l'argument prépondérant. » — Jean Lebihan
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Évolution de la procédure
- [12:15] Jusqu’en 1848, la demande de bourse passe souvent par lettre au ministère, justifiant les services paternels et, dans une moindre mesure, la condition sociale.
- Contrôles administratifs et enquête de plus en plus formalisés à partir de la monarchie de Juillet ([27:16]).
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Paradoxe social
- [10:56] La bourse sert parfois davantage à empêcher le déclassement de familles anciennes qu’à encourager l’ascension sociale.
3. Typologie et géographie des bourses
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Bourses d’État et locales
- [17:08] En plus des bourses nationales, émergence de bourses communales et départementales dès 1808 et sous la monarchie de Juillet.
- [17:08] Existence de bourses privées/fondations, telles que la pension Suard obtenue par Proudhon.
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Répartition géographique et effets
- [18:41] Il « n’est pas forcément plus avantageux » d’être parisien : à Paris, concurrence accrue, place parfois plus facile à obtenir dans un petit lycée de province.
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Type de bourse et expérience scolaire
- [20:02] Initialement, uniquement bourses de pensionnant (internat). Progressivement, ouverture à la demi-pension puis à des bourses d’externat (“boursier intégral” versus aides partielles).
4. Histoires individuelles et littérature
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Cas exemplaires
- [15:03] Ex. de Pierre-Joseph Proudhon, fils d’ouvrier devenu boursier, puis lauréat d’une bourse fondation, soulignant les obstacles sociaux et la stigmatisation vécus.
- [36:08] Parcours d’Émile Zola : boursier à la suite du décès de son père.
- [41:47] Extrait de “Le temps des secrets” de Marcel Pagnol : reconnaissance et identité entre boursiers au sein d’un lycée.
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Question de l'identité boursière
- [43:44] L’identité du boursier existe mais reste hétérogène, souvent portée par ceux qui “incarnent” le mythe républicain (Pagnol, Zola), beaucoup plus nuancée chez les boursiers d’externat ou issus d’autres origines.
5. Réformes et ruptures clés (1848-1930s)
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1848 : première rupture
- [31:46] Introduction d’un concours véritable (3 sessions seulement, 1849-1851) avec classement des lauréats, permettant une relative ouverture sociale.
- [33:35] Besoin d’un “intercesseur” pour guider les familles modestes dans ce système socialement éloigné.
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Second Empire : fermeture
- [37:41] Régression en 1852 : l’accès est à nouveau limité aux enfants de serviteurs de l’État, suppression du concours.
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Troisième République : examen et mythe républicain
- [38:58] Retour du concept de mérite individuel… mais via un examen et non un concours.
- [46:23] « Il y a élaboration consciente par le régime d'une sorte de mythe républicain qui est celui du boursier. » — Jean Lebihan
- Évolution du profil et proportion des boursiers : à la fin du XIXᵉ siècle, ils deviennent minoritaires.
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Entre-deux-guerres : fin du système traditionnel
- [55:59] Entre 1927 et 1933, l’enseignement secondaire devient gratuit, rendant les bourses obsolètes dans leur rôle premier.
6. Critiques et ambivalences du système
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Critiques du déclassement
- [22:25] Paul-Émile Gask, 1844 : « N'eut-il pas mieux valu cent fois laisser ce jeune homme auprès de son vieux père... de lui donner une prétendue éducation plus propre à perdre son avenir... ? »
- [23:39] Redoute de “créer des déclassés” et de futurs « agitateurs » sans statut/status social adapté à leur nouveau niveau scolaire.
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Critiques républicaines et oppositions politiques
- [49:25] À la fin du XIXᵉ, Enfants du prolétariat souvent exclus du système, alors même que le “mythe républicain” prospère.
- [50:13] Satire et critique littéraire dans Barès, Bourget ; amalgame entre boursier et “petit fonctionnaire”.
7. Efficacité réelle, trajectoires et héritages
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Performances scolaires des boursiers
- [52:47] Les boursiers sont “bons ou très bons”, mais pas systématiquement les meilleurs, la sélection restant imparfaite et inégale.
- Les plus performants issus des réformes républicaines, moins chez les boursiers locaux.
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Destins post-bourse
- [54:21] Environ 60% des anciens boursiers intègrent la fonction publique. Beaucoup de limitations pour accéder au privé ou aux études supérieures, manque de capital économique.
- [55:59] Changement profond à la fin des années 1920-1930, la gratuité remplace la sélection par bourse, mais de nouveaux filtres scolaires apparaissent.
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Place du mérite et de la continuité sociale
- [57:21] « Il y a évidemment quelques trajectoires très glorieuses ... Mais il faut savoir qu'il y a beaucoup de continuité sociale. » — Jean Lebihan
Moments marquants & citations clés
- Sur la double nature des bourses :
- « La bourse sert davantage à ne pas déchoir qu'à progresser sur l'échelle des conditions. » — Jean Lebihan ([10:56])
- Sur le mythe versus réalité :
- « On le voit bien, une histoire beaucoup plus complexe [...]. » — Jean Lebihan ([57:46])
- Sur la critique du déclassement :
- « Les bourses créent, lorsqu'elles échouent à des enfants de conditions modestes, elles créent des déclassés. » — Jean Lebihan, à propos de Paul-Émile Gask ([23:39])
- Sur l’évolution des critères :
- « Le décret de 1881 consacre la primauté de la compétence individuelle, c'est vraiment une rupture dans l'histoire des bourses. » — Jean Lebihan ([46:23])
- Sur l'importance du réseau et de la compréhension du système :
- « Les fonctionnaires auront toujours plus grande facilité que les autres groupes sociaux à obtenir des bourses. » ([34:42])
Pour aller plus loin…
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Littérature citée :
- “Le temps des secrets” (Marcel Pagnol)
- “Les Déracinés” (Maurice Barrès)
- “L’Étape” (Paul Bourget)
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Témoignages historiques et familiaux :
- [50:46] Discussion avec des parents d’élèves (en 1968) qui rappelle la question de l’habitus et du capital culturel (référence à Bourdieu).
Conclusion
À travers une plongée dans les archives administratives, la littérature et les témoignages, cet épisode révèle la complexité de la figure du boursier : vecteur de mobilité mais aussi de reproduction sociale, au carrefour des valeurs républicaines, des stratégies de survie familiale, des critiques politiques et des trajectoires individuelles. L’évolution du système éclaire les mutations du rapport entre école, société et État en France.
Prochain épisode : “Romantique, socialiste et pas content : étudiant au siècle des révolutions.”
