Résumé détaillé de l'épisode
Le Cours de l'histoire (France Culture)
Sur le chemin de l’université 3/4 : Fédérons-nous ! Quand les femmes s'imposent à l'université
Diffusé le 17 septembre 2025
Vue d’ensemble
Cet épisode examine la lente et complexe conquête de l’université par les femmes, de la fin du XIXe siècle à nos jours. À travers un dialogue mené par Raphaël Laloume avec l’historienne Marie-Élise Hunyadi (spécialiste de l’histoire de l’accès des femmes à l’université et autrice sur la Fédération internationale des femmes diplômées des universités), l’émission retrace :
- Les obstacles institutionnels et sociaux rencontrés par les femmes
- Les parcours des pionnières
- La création d’associations et fédérations pour soutenir la cause
- Les résistances de la société et des institutions, encore palpables aujourd’hui L’épisode articule les témoignages, les analyses historiques, la comparaison des modèles internationaux et la mise en lumière de l’importance des alliances collectives et des modèles féminins.
Points-clés & Temps forts
1. Aux origines : un système éducatif inégalitaire
[01:50 – 04:58]
- Séparation des sexes à l’école : Les lycées de filles n’apparaissent qu’en 1880 avec la loi Camille Sée ; ils dispensent un enseignement différent, sans latin, et donc sans accès "normal" au baccalauréat.
- Idéologie des rôles sociaux séparés (Marie-Élise Hunyadi, [03:24]) :
« On ne forme pas aux mêmes rôles sociaux. [...] La sphère privée pour les femmes, la sphère publique pour les hommes. » - Les premières étudiantes passent le bac en candidate libre, parfois seules, soutenues par des proches (Julie-Victoire Daubié, 1861).
2. Les obstacles d’accès : plus sociaux que légaux
[04:58 – 06:51]
- L’entrée à l’université n’est formellement interdite à aucune femme, mais les modalités pratiques en écartent largement l’accès.
- L’unification du baccalauréat entre filles et garçons n’a lieu qu’en 1924.
3. Les représentations sociales face aux femmes instruites
[07:37 – 09:20]
- Lecture de Mgr Dupont-Loup (1867) : les femmes devraient rester dans "la vie privée".
« Je demande qu'on ne forme pas pour l'avenir des femmes libres-penseurs.» ([07:37])
- Peur de la subversion des rôles traditionnels par l’instruction féminine.
4. Profils des pionnières et obstacles socio-économiques
[10:06 – 11:24]
- Les premières étudiantes viennent de milieux favorisés ou étrangers.
- Témoignages de femmes russes, polonaises, etc., venues étudier en France où un système d’équivalences leur facilite l’accès (paradoxalement plus que pour les Françaises).
5. La solidarité féminine et l’organisation en fédérations
[13:15 – 14:24]
- Les premières femmes s’entraident, créant des réseaux, notamment parmi les étrangères.
- Travaux d'historiographie (Emily Puch).
6. Diversification des filières et stéréotypes persistants
[16:02 – 18:05]
- Lettres et enseignement : premières filières à se féminiser, car perçues comme « naturelles » et moins menaçantes pour l’ordre social.
« Avant la Deuxième Guerre mondiale [...] elles sont déjà 60%, quasiment. Donc, clairement, c'est celle qui va être le plus féminisé [...]. » (M.-É. Hunyadi, [16:15])
- La médecine s’ouvre plus lentement, les sciences et l’ingénierie restent largement masculins.
7. Les freins psychologiques et culturels : la question de la « nature féminine »
[19:49 – 22:47]
- Docteur Bertolus, 1966 ([19:49]) :
« Les hommes ne sont pas bâtis tout à fait comme les femmes. [...] Beaucoup de filles qui reçoivent une instruction très poussée ont quelquefois du mal à concilier cette affirmation intellectuelle et la réalisation de leur féminité. »
- Pour les femmes, l’essentiel des obstacles devient la représentation même de leur place et de leurs « capacités ».
8. Modèles internationaux comparés : France, Europe, Monde anglo-saxon
[23:23 – 27:47]
- En Europe, ouverture progressive (années 1870-1900) à la mixité dans les universités, plus tard qu’en France ou Suisse.
- Dans le monde anglo-saxon : créations de colleges réservés aux femmes (Women's Colleges), parfois moins prestigieux.
« Le passage par l'université, et notamment aux États-Unis, apparaît plus comme un palier normal de la scolarité des filles. » (M.-É. Hunyadi, [24:03])
9. Regards sociaux sur la féminisation des études
[28:02 – 30:23]
- Lecture de « Lecture pour tous » (1932) :
« Le nombre va croissant des jeunes filles qui font des études d'hommes [...]. Le niveau des études [...] a sensiblement fléchi depuis qu'elles ont été envahies par les étudiantes. »
- Marie Curie comme figure d’exception (mais qui masque la multitude d’autres parcours ordinaires).
10. Formation et débouchés professionnels : fractures persistantes
[32:52 – 34:21]
- Moins de diplômées que d’inscrites, beaucoup de parcours interrompus par mariage ou maternité.
- Difficultés d’accès aux professions : obstacles non plus juridiques mais culturels et structurels.
« Les femmes, c'est encore des ovnis. On ne sait pas comment les maîtriser. » (Anne Nègre, [34:40])
11. L’essor de la Fédération internationale des femmes diplômées des universités
[35:46 – 42:50]
- Naissance dans l’entre-deux-guerres autour du pacifisme et de la responsabilité sociale des diplômées.
- Actions : bourses pour études supérieures, lobbying à la SDN puis à l’UNESCO.
- Structure : fédérations nationales, particulièrement développées dans les pays occidentaux.
12. Rôle de modèle et diffusion des parcours inspirants
[46:56 – 51:46]
- Des figures emblématiques (Nelly Schreiber-Favre, Virginia Gildersleeve, Caroline Spurgeon, Anna Mieux, Winifred Cullis…) sont activement présentées comme exemples à suivre.
- Importance des modèles pour inspirer les jeunes filles.
« C'est fondamental de se dire que c'est possible. » (Raphaël Laloume, [51:46])
13. Les paradoxes de la mixité et la lente progression du regard social
[52:07 – 57:45]
- Après 1945, la Fédération s’adresse à l’UNESCO, aborde l’éducation des filles et la condition féminine.
- L’émission conclut sur le lent déplacement des mentalités, illustré par l’interview sexiste d’Anne Chopinet, première femme majeure de Polytechnique, en 1972.
« Je ne me sens pas anormale, parce que j'ai réussi le concours Polytechnique. » (Anne Chopinet, [55:20])
- Les luttes d’hier persistent aujourd’hui, surtout concernant la reconnaissance et l’accès aux filières "prestigieuses" et aux postes à responsabilité.
Sélection de citations et moments marquants
-
Une barrière symbolique :
« La barrière la plus structurante, c’est le latin. »
(Marie-Élise Hunyadi, [05:18]) -
Rôle des non-dits :
« Ce sont ces non-dits qui vont permettre aux étudiantes d'entrer dans les failles du système. »
(Marie-Élise Hunyadi, [06:51]) -
Sur la crainte de la libération féminine et du « niveau » :
« Dès qu'une profession se féminise, elle se dévalorise. Là, c'était un peu le même concept, c'est-à-dire qu'avec plus de femmes à l'université, le niveau baisserait. »
(Marie-Élise Hunyadi, [29:16]) -
Sur la rhétorique de la preuve :
« On va montrer qu'on est capable d'étudier aussi bien que les hommes, qu'on est capable de réussir dans les professions aussi bien que les hommes. »
(Marie-Élise Hunyadi, [21:38]) -
Modèles et inspiration :
« Les femmes qui avaient alors une agrégation ou un doctorat de philosophie se comptaient sur les doigts de la main. Je souhaitais être une de ces pionnières. »
(Lecture d’un extrait de Simone de Beauvoir, [47:57])
Timestamps des sections majeures
- 01:50 – Origines de la différenciation éducative
- 05:18 – Les premières femmes à l’université (Julie-Victoire Daubié)
- 06:51 – Dispositifs d’exclusion informels
- 07:37 – Lecture de Mgr Dupont-Loup : peur d’une société de femmes "libres-penseurs"
- 10:06 – Profils des pionnières et des étudiantes étrangères
- 13:15 – Solidarité entre étudiantes
- 16:15 – Féminisation rapide des lettres, raisonnement des filières « acceptées »
- 19:49 – Stéréotypes et différenciation essentialiste (Dr. Bertolus)
- 28:02 – Le spectre de la baisse du niveau, lecture presse 1932
- 34:40 – Témoignage d’Anne Nègre : persistances du plafond de verre
- 35:46 – Construction et rôle de la Fédération internationale
- 46:56 – L’importance de figures modèles pour l’émulation
- 51:46 – Passages institutionnels, de la SDN à l’UNESCO
- 54:16 – Interview d’Anne Chopinet (Polytechnique 1972) et sexisme persistant
Synthèse
Cet épisode apporte un éclairage riche et nuancé sur les parcours des femmes vers et dans l’université française : un chemin semé d’embûches, où l’accès matériel est d’abord limité par une différenciation institutionnelle de l’enseignement, puis par des constructions sociales et symboliques puissantes. De la solitude des pionnières à l’organisation collective (fédérations, réseaux de solidarité), la lutte soulignée n’est jamais « simplement » pour un diplôme, mais pour la reconnaissance d’une place légitime dans la société et le monde professionnel.
Le podcast montre enfin que, malgré les évolutions juridiques, les résistances culturelles et les stéréotypes de genre perdurent, reconfigurant les contours de la lutte d’émancipation jusqu’à nos jours.
