Le Cours de l'histoire – Sur le chemin de l’université, une histoire studieuse : Fédérons-nous ! Quand les femmes s'imposent à l'université
Podcast: Le Cours de l'histoire – France Culture
Date: 17 septembre 2025
Participants principaux:
- Raphaël Laloume (host)
- Marie-Élise Hunyadi (maîtresse de conférence en sciences de l’éducation)
- Interventions d’Anne Chopinet, Dr. Bertolus, Mgr Dupont-Loup, Anne Nègre
- Lectures de textes historiques, Simone de Beauvoir, etc.
Thème de l'épisode
Cet épisode explore l’histoire de l’accès des femmes à l’université en France et en Europe, en accordant une attention particulière à la Fédération Internationale des Femmes Diplômées des Universités. Il met en lumière les obstacles structurels, sociaux, culturels, et législatifs qui ont jalonné ce combat, les parcours des pionnières, l’évolution des mentalités ainsi que le rôle crucial des réseaux et associations féminines.
1. Aux origines : Femmes et université – une émancipation tardive
[00:10 – 03:19]
- Un monde masculin longtemps exclusif : Le XIXe siècle voit l’amphithéâtre essentiellement masculin, mais l’apparition progressive de figures féminines est le fruit d’une longue lutte.
- Barrières structurelles : le lycée et le baccalauréat
- “Il faut attendre 1880 avec la loi Camyset qui crée les lycées de jeunes filles. [...] Pas d'humanité classique... Donc dans ces établissements de filles, on ne prépare pas au baccalauréat.”
— Marie-Élise Hunyadi [01:51] - L’enseignement réservé aux filles ne prépare pas au baccalauréat, clef d’entrée à l’université.
- “Il faut attendre 1880 avec la loi Camyset qui crée les lycées de jeunes filles. [...] Pas d'humanité classique... Donc dans ces établissements de filles, on ne prépare pas au baccalauréat.”
- Filtre du latin et la différenciation des rôles sociaux : Sans le latin, impossible d’obtenir le bac, l’accès à l’université est filtré par l’organisation même des études secondaires.
2. Pionnières et trajectoires individuelles
[03:24 – 07:24]
- Julie-Victoire Daubié, Madeleine Brès – exceptions qui confirment la règle
- “Les premières étudiantes arrivent à l’université avant ces lois... ce sont des femmes qui vont avoir la volonté d’entrer à l’université ou d’y avoir leur diplôme, mais qui vont préparer seules leurs examens.”
— Marie-Élise Hunyadi [05:18]
- “Les premières étudiantes arrivent à l’université avant ces lois... ce sont des femmes qui vont avoir la volonté d’entrer à l’université ou d’y avoir leur diplôme, mais qui vont préparer seules leurs examens.”
- Les femmes se frayent un chemin par la candidature libre et l’auto-formation, souvent soutenues par leurs réseaux familiaux ou intellectuels.
Citation marquante :
“Maîtriser le latin, ce n’est pas simplement pour saisir les allusions dans Astérix et Obélix. Ça veut dire que les femmes ne bénéficiant pas de l'enseignement du latin ne peuvent pas passer le baccalauréat.” — Raphaël Laloume [02:56]
3. Un climat social, religieux et politique hostile
[07:24 – 09:20]
- Résistance idéologique : Le discours de Mgr Dupont-Loup (1867) illustre le rejet de l’éducation féminine hors de la sphère privée.
- “Je demande qu’on ne forme pas pour l’avenir des femmes libres-penseurs.”
— Mgr Dupont-Loup [07:37, lu par Michel Duchossois]
- “Je demande qu’on ne forme pas pour l’avenir des femmes libres-penseurs.”
- Peur de la femme intellectuelle : Le soupçon que l’université détourne la femme de “son rôle” au foyer et la crainte du “libre-penseur féminin”.
4. Origines sociales et internationalisation
[09:20 – 13:40]
- Premières étudiantes, profils sociologiques spécifiques
- “Elles ne sont pas des étudiantes des milieux très populaires, puisque les coûts sont trop importants. [...] Les premières étudiantes, ont souvent des profils particuliers.” — Marie-Élise Hunyadi [10:06]
- Poids des étudiantes étrangères :
- “Jusqu’à la Première Guerre mondiale, la moitié des étudiantes en France sont des étrangères […], beaucoup de femmes d’Europe de l’Est, de l’Empire russe.”
— Marie-Élise Hunyadi [11:24] - La mobilité internationale est facilitée par des équivalences de diplômes inexistantes pour les Françaises.
- “Jusqu’à la Première Guerre mondiale, la moitié des étudiantes en France sont des étrangères […], beaucoup de femmes d’Europe de l’Est, de l’Empire russe.”
5. Solidarités et blanchiment des frontières
[13:40 – 15:01]
- Malgré l’isolement apparent, solidarités et petits réseaux féminins émergent, en particulier parmi les étudiantes étrangères.
- “Il y a une vraie solidarité entre étudiantes russes, qui parfois logent ensemble, travaillent ensemble, cuisinent ensemble, pour diminuer les coûts.”
— Marie-Élise Hunyadi [13:40]
- “Il y a une vraie solidarité entre étudiantes russes, qui parfois logent ensemble, travaillent ensemble, cuisinent ensemble, pour diminuer les coûts.”
6. Féminisation des filières et plafond de verre
[15:01 – 18:28]
- Les lettres, filière pionnière :
- “En 1910, […] déjà 32% de femmes dans les universités de lettres.”
— Marie-Élise Hunyadi [16:14] - Avant la WWII, près de 60% en lettres, mais seulement 5-10% d’étudiantes sur l’ensemble de l’université.
- “En 1910, […] déjà 32% de femmes dans les universités de lettres.”
- Médecine : réticences et ouverture progressive :
- “La médecine […] est assez réticente quand même à accepter les étudiantes. Mais on voit déjà plus la filiation avec les rôles typiquement féminins, les rôles sociaux de soin à l’autre.” — Marie-Élise Hunyadi [18:28]
- Plafond de verre toujours actif :
- “Plus on monte, plus le plafond de verre est fort pour les femmes, alors même qu’il y a plus d’étudiantes que d’étudiants.”
— Marie-Élise Hunyadi [15:01]
- “Plus on monte, plus le plafond de verre est fort pour les femmes, alors même qu’il y a plus d’étudiantes que d’étudiants.”
7. Des représentations tenaces et la question du « naturel »
[19:36 – 22:45]
- Débats sur la nature intellectuelle féminine
- “Les hommes ne sont quand même pas bâtis tout à fait comme les femmes […] Est-ce que ça, ce ne sont pas un petit peu des images auxquelles nous nous raccrochons parce qu'elles nous sécurisent, mais est-ce qu'elles représentent vraiment une différence de nature si fondamentale et si définitive qu'on le dit?”
— Dr. Bertolus, psychologue [19:47]
- “Les hommes ne sont quand même pas bâtis tout à fait comme les femmes […] Est-ce que ça, ce ne sont pas un petit peu des images auxquelles nous nous raccrochons parce qu'elles nous sécurisent, mais est-ce qu'elles représentent vraiment une différence de nature si fondamentale et si définitive qu'on le dit?”
- Preuve par l’exemple : La réussite des femmes est brandie comme preuve de leur égalité intellectuelle, nécessitant toujours de “justifier” leur place.
8. Les modèles étrangers et la question de la mixité
[23:22 – 27:45]
- Ouvertures ailleurs en Europe et dans le monde anglo-saxon
- Grande-Bretagne et États-Unis : création précoce d’établissements supérieurs pour femmes (les Women's Colleges)
- “En Europe, en France, pas de mixité dans le secondaire, mais une mixité à l’université. Alors que dans le monde anglo-saxon, il y a des universités pour femmes. C’est une différence majeure.”
— Raphaël Laloume [25:27] - Généralisation tardive de la mixité en France, surtout dans le secondaire.
9. Regards sociaux, stéréotypes et crainte du déclin
[28:00 – 30:22]
- Crainte de la “dévalorisation” : La présence croissante des femmes suscite la peur d’un abaissement du niveau universitaire ou professionnel.
- Citation d’un magazine de 1932 : “Le niveau des études, proclama-t-il, a sensiblement fléchi depuis qu'elles ont été envahies par les étudiantes.”
- Marie Curie, symbole et paradoxe
- “Par cette grande figure, elle invisibilise beaucoup d'autres femmes à l'université.” — Raphaël Laloume [29:53]
- On célèbre l’exception sans reconnaître la norme grandissante d’une génération de femmes à l’université.
10. Obtenir un diplôme… et après ?
[30:22 – 35:27]
- Taux élevés d’abandon, obstacles à l’obtention du diplôme :
- “Jusqu’à la première guerre mondiale, 4% des inscrites en lettres obtiennent leur licence. Pareil en médecine pour le doctorat.”
— Marie-Élise Hunyadi [32:50]
- “Jusqu’à la première guerre mondiale, 4% des inscrites en lettres obtiennent leur licence. Pareil en médecine pour le doctorat.”
- Accéder à la profession, un combat supplémentaire :
- “C’est plus simple de travailler avec un homme quand on est un homme. […] Les femmes, c’est encore des ovnis.”
— Anne Nègre [34:39]
- “C’est plus simple de travailler avec un homme quand on est un homme. […] Les femmes, c’est encore des ovnis.”
- Transmettre des modèles, lutter contre les stéréotypes
- Nécessité de l’action sur les représentations sociales dès le primaire.
11. Fédérations et réseaux féminins – s’organiser collectivement
[35:45 – 44:51]
- Naissance de la Fédération Internationale des Femmes Diplômées des Universités (1919)
- “Elles considèrent qu’en tant que diplômées des universités, elles ont une responsabilité sociale importante à jouer [...]. Leur première idée, c’est vraiment de promouvoir la paix.”
— Marie-Élise Hunyadi [35:45]
- “Elles considèrent qu’en tant que diplômées des universités, elles ont une responsabilité sociale importante à jouer [...]. Leur première idée, c’est vraiment de promouvoir la paix.”
- Actions concrètes : bourses, foyers, appui professionnel, lobby auprès de la SDN puis de l’UNESCO.
- Positionnement délicat vis-à-vis du féminisme : L’affirmation de leur expertise universitaire prévaut pour éviter d’être réduites à une revendication de “cause des femmes”.
12. Bourses, modèles et transmission
[42:51 – 48:32]
- Bourses spécifiques pour femmes
- “Il y a peu de bourses pour les femmes pour faire des études vraiment approfondies, même de la recherche. [...] Elles vont essayer de mettre en place un programme de bourse pour financer des chercheuses ou des étudiantes.”
— Marie-Élise Hunyadi [42:51]
- “Il y a peu de bourses pour les femmes pour faire des études vraiment approfondies, même de la recherche. [...] Elles vont essayer de mettre en place un programme de bourse pour financer des chercheuses ou des étudiantes.”
- Diffusion des modèles et information
- “Je souhaitais être une de ces pionnières.”
— Lecture de Simone de Beauvoir [47:10] - “C’est fondamental de se dire que c’est possible. Si on a intégré l’idée que ce n’est pas possible, c’est sûr qu’on n’y arrive pas.”
— Raphaël Laloume [51:46]
- “Je souhaitais être une de ces pionnières.”
13. Après la Seconde Guerre mondiale : du pacifisme à l’expertise féminine
[51:46 – 53:50]
- La fédération oriente ses actions vers l’éducation des filles à l’UNESCO, prônant un “féminisme d’expertise” : enquêtes, recherches comparées sur la place des filles dans tous les niveaux d’enseignement.
14. 1972 : Polytechnique et le sexisme ordinaire
[53:50 – 57:41]
- L’entrée des femmes à Polytechnique : Anne Chopinet, première femme majeure du concours
- “Si j’ai choisi Polytechnique, c’est à cause des débouchés qu’on a, parce qu’on peut faire ce qu’on veut en sortant.”
— Anne Chopinet [54:38]
- “Si j’ai choisi Polytechnique, c’est à cause des débouchés qu’on a, parce qu’on peut faire ce qu’on veut en sortant.”
- Questions sur la féminité, les apparences, la ‘normalité’
- “Vous vous sentez une jeune fille dans le coup, vraiment?”
— Jean-Paul Sautet [55:19]
- “Vous vous sentez une jeune fille dans le coup, vraiment?”
- La rhétorique du “double devoir” (être femme et intellectuelle) perdure.
15. Conclusion – Des avancées, mais un regard qui peine à changer
[57:41 – 58:09]
- Les possibilités pour les femmes à l’université progressent, mais la société et les représentations tardent à suivre :
- “Le regard a du mal à bouger. Et notamment dans ces professions, les professions d’ingénieurs, on n’en a pas beaucoup parlé, mais c’est quand même une voie qui reste très masculine, très fermée.”
— Marie-Élise Hunyadi [56:03]
- “Le regard a du mal à bouger. Et notamment dans ces professions, les professions d’ingénieurs, on n’en a pas beaucoup parlé, mais c’est quand même une voie qui reste très masculine, très fermée.”
Citations et moments clés
- Mgr Dupont-Loup (1867) : “Je demande qu’on ne forme pas pour l’avenir des femmes libres-penseurs.” [07:37]
- Dr. Bertolus (1966) : “Est-ce que ce ne sont pas un petit peu des images auxquelles nous nous raccrochons parce qu'elles nous sécurisent, mais est-ce qu'elles représentent vraiment une différence de nature si fondamentale et si définitive qu'on le dit?” [19:47]
- Anne Nègre : “Les femmes, ce sont encore des ovnis. On ne sait pas comment les maîtriser.” [34:39]
- Simone de Beauvoir : “Je souhaitais être une de ces pionnières.” [47:10, par lecture]
- Anne Chopinet : “Frivole, c'est pas dit. [...] Je ne me sens pas anormale parce que j'ai réussi le concours de Polytechnique.” [54:59-55:27]
Timestamps des segments importants
- [01:51] Genèse de la différenciation lycée/enseignement pour filles et garçons
- [05:18] Les premières bachelières et étudiantes (Julie-Victoire Daubié)
- [07:37] Lecture du discours de Mgr Dupont-Loup contre l’éducation féminine
- [10:06] Profil sociologique des pionnières
- [13:40] Solidarité entre étudiantes étrangères
- [16:14] Données sur la féminisation des filières
- [19:47] Dr. Bertolus sur l’opposition essentialiste homme/femme
- [25:27] Différences de mixité entre modèles français et anglo-saxon
- [29:53] Marie Curie : la force et le paradoxe du symbole
- [35:45] Naissance et fonctionnement de la Fédération des Femmes Diplômées
- [42:51] Politique des bourses spécifiques pour femmes
- [47:10] Lecture de Simone de Beauvoir sur la nécessité de modèles pionniers
- [54:38] Anne Chopinet, major à Polytechnique et sexisme dans la presse
Résumé général
L’épisode propose un panorama dense et vivant de l’entrée des femmes à l’université, articulant analyse des dispositifs institutionnels, récit d’expériences individuelles et réflexion sur les représentations sociales et genrées. Le parcours est jalonné d’obstacles légaux, économiques, symboliques ; il met en valeur des pionnières, mais insiste aussi sur l’importance des collectifs (notamment la Fédération Internationale des Femmes Diplômées des Universités), des modèles inspirants et des luttes contre les stéréotypes persistants, jusqu’aux luttes contemporaines.
Malgré les avancées, ce sont bien souvent les regards, les habitudes et les stéréotypes, plus que la loi, qui freinent la pleine émancipation intellectuelle et professionnelle des femmes, comme le rappellent les témoignages, de la rhétorique de la fin du XIXe siècle à l’interview d’Anne Chopinet dans les années 1970.
À retenir :
L’histoire de l’accès des femmes à l’université, c’est celle d’un combat contre l’invisible autant que contre l’explicite, une lutte où l’avance institutionnelle et la transformation des mentalités n’évoluent pas toujours au même rythme. Le cheminement, documenté et comparé, témoigne d’une conquête sans cesse relancée.
