
Un pécule pour l’étude, dans les pas des élèves boursiers
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Narrator/Host
Impeccule
Interviewer/Host
pour l'étude dans les pas des élèves boursiers, voici un personnage qui traverse l'imaginaire scolaire depuis le 19ème siècle, l'élève boursier. Il serait réducteur de le présenter comme un individu particulièrement méritant mais issu d'un milieu modeste et que l'État a décidé d'aider, dans son intérêt personnel, enfin l'intérêt de l'individu, mais aussi dans celui de la nation. Mais qui sont les boursiers? Comment l'étude de l'attribution des bourses nous renseigne-t-elle sur l'enseignement secondaire en France et sur la société? Voilà, tout le monde est prêt? Le cours de l'Histoire peut commencer!
Narrator/Host
Premier octobre 1900, le cours de l'Histoire.
Interviewer/Host
Essayez-vous. Mes chers enfants, nous sommes entrés dans un siècle fabuleux. où les miracles, ceux nés de la science, seront quotidiens et apporteront de la
Performer/Actor
joie aux plus pauvres, aux plus humbles.
Interviewer/Host
Bientôt, la machine exécutera les travaux les plus pénibles. Elle permettra sans doute de réduire à dix heures la journée de travail.
Narrator/Host
Ce serait bien, ça.
Interviewer/Host
Et l'ouvrier aura un jour de repos par semaine. est guidée et sauvée par l'instruction.
Performer/Actor
Chacun aura sa place dans un monde qui respectera tous les hommes.
Interviewer/Host
Ce sont des choses que je n'en répéterai plus.
Narrator/Host
France Culture.
Interviewer/Host
Prenez votre cabine. Vous avez reconnu Philippe Covert dans le film « La gloire de mon père » en 1990, le film d'Yves Robert. Bonjour
Jean-Louis Billon (Historian)
Jean-Louis
Interviewer/Host
Billon. Bonjour. Vous êtes historien, maître de conférence en histoire contemporaine à l'université Rennes 2. Vous êtes l'auteur de « Bourses et boursiers de l'enseignement secondaire » en France. Votre étude s'étend de 1802 à 1914. 1802, la date
Jean-Louis Billon (Historian)
est précise, pourquoi donc? Et bien 1802 parce que c'est la date de la création des lycées en France et en même temps, puisque les deux naissent en même temps, c'est la date de naissance des bourses de l'enseignement secondaire. Il y a plusieurs types de bourses, disons des bourses de l'État. D'autres bourses verrons par la suite, mais enfin les bourses et les bourses de l'État en particulier naissent en 1802 en même
Interviewer/Host
temps que les lycées. avec Napoléon Bonaparte. Rappelons-le, le jeune
Jean-Louis Billon (Historian)
Bonaparte était lui-même boursier. Tout à fait, il a été boursier. Il y avait des bourses sous l'Ancien Régime. L'institution des bourses en tant que telle n'est pas une nouveauté absolue. À la fin du XVIIIe siècle, il y en avait de différentes sortes. Il y en avait dans les écoles militaires, mais il y en avait aussi dans les collèges, particulièrement dans ceux dépendant de l'université de Paris. Néanmoins, la loi de 1802 change la donne, modifie la nature, et dans une certaine mesure
Interviewer/Host
la visée des bourses. Qu'est-ce qui
Jean-Louis Billon (Historian)
change à ce moment-là? Ce qui change dans une certaine mesure, c'est que les bourges se voient assigner deux fonctions. Lui n'est pas complètement nouvel. Il s'agit de s'attacher à la fidélité des boursiers qui ont vocation à former ultérieurement l'élite de la nation. Par ailleurs, il y a une deuxième fonction qui est un peu méconnue dans l'historiographie. c'est que les lycées constituent une institution qui peine à démarrer et les bourses sont au départ un outil de financement. Il s'agit tout simplement, grâce aux bourses, de peupler les premiers lycées et cette fonction perdurera pendant une partie du premier empire et même sous une forme discrète pendant toute une
Interviewer/Host
partie du 19e siècle. C'est un paradoxe ça, il faut des boursiers pour
Jean-Louis Billon (Historian)
pouvoir remplir les lycées. Absolument, absolument. Au départ, les élèves payants, comme on les appelle, ne sont pas très très nombreux. La bourgeoisie bout de les lycées et les bourses sont, oui, comme je le disais, l'outil de financement des lycées. Cette fonction va rester prépondérante pendant quelques décennies tant que, d'une certaine façon, les lycées ne seront
Interviewer/Host
pas devenus autonomes financièrement. Jean Lébien, on peut rappeler qu'en 1802, au moment où sont créés les lycées, nous ne sommes pas sur des institutions comparables à ce que nous connaissons aujourd'hui. C'est tout petit les
Jean-Louis Billon (Historian)
lycées à ce moment-là. Oui, ils sont peu nombreux et ils sont vraiment destinés à une toute petite partie de la population. Il s'agit vraiment, grâce au lycée, de former une future élite, particulièrement évidemment dans le contexte du consulat puis de l'Empire, une élite militaire, mais enfin aussi une élite technique et
Interviewer/Host
administrative au sens large. Et ici nous touchons à un point qui va traverser les décennies, Qui doit devenir boursier? S'agit-il de l'enfant de parents méritant ou bien
Jean-Louis Billon (Historian)
d'un enfant lui-même méritant? Alors vous avez tout à fait raison. C'est une tension qui va perdurer pendant tout le siècle et on tente à ignorer qu'elle perdure après les années 1880, c'est-à-dire à l'époque où se forge la mythologie républicaine du boursier. Vous avez raison. D'entrée de jeu, il y a cette tension. C'est alors au début du XIXe siècle, très très très clairement, et ce sera le cas pendant longtemps encore, on entend rémunérer à travers le fils, le père, pour les services qu'il a rendus à l'État, à la nation, au pays. Au tout début de la période, les militaires se taillent la part du lion, mais les fonctionnaires civils vont également bénéficier d'un contagion de bourse très important. Et ce n'est que progressivement, au long des décennies, que l'on reconnaîtra comme important, puis prévalant, prépondérant, le critère de la
Interviewer/Host
compétence individuelle de l'élève. Et c'est ce que nous allons voir aujourd'hui dans le cours de l'Histoire avec vous, Jean Lebihan. C'est d'ailleurs cette histoire qui est passionnante, cette évolution avec la place de plus en plus importante accordée au mérite de l'élève pour l'instant. Nous
Reader/Announcer
sommes encore en 1802. Loi générale sur l'instruction publique, 1er mai 1802, Floreal en 10. Titre 7. Des élèves nationaux. Article 32. Il sera entretenu aux frais de la République 6 400 élèves pensionnaires dans les lycées et dans les écoles spéciales. Article 33. Sur ces 6 400 pensionnaires, 2 400 seront choisis par le gouvernement parmi les fils de militaires ou de fonctionnaires civils, judiciaires, administratifs ou municipaux qui auront bien servi la République. et pendant dix ans seulement, parmi les enfants des citoyens des départements réunis à la France, quoiqu'ils n'aient été ni militaires ni fonctionnaires publics. Ces 2400 élèves devront avoir au moins 9 ans et savoir lire et écrire. Article 34. Les 4000 autres seront pris dans un nombre doublé des élèves des écoles secondaires qui seront présentés au gouvernement d'après un examen et un concours. Chaque département fournira un nombre de ces derniers élèves
Interviewer/Host
proportionné à sa population. Auriane Delacroix qui nous disait cette loi générale sur l'instruction publique du 1er mai 1802, enfin du 11 floréal en 10. Qui sont ces élèves boursiers,
Jean-Louis Billon (Historian)
ceux de Napoléon Jean-Lebi? Alors, d'une certaine façon, la réglementation du recrutement détermine la sociologie des boursiers. Comme on vient de l'entendre en écoutant cet extrait, une partie des boursiers sont des enfants de serviteurs de l'État, militaires, fonctionnaires civils. Bon, en théorie, des argentés, mais enfin, dans les faits, ce n'est pas une condition absolument impérative à cette époque pour décrocher une bourse. Et puis, il y a donc un autre contingent qui est réservé par concours, dit-on, aux élèves sortant des écoles secondaires, communales, qui sont les futurs collèges. Il y a simplement que là, il y a une ouverture en quelque sorte sociale à d'autres groupes. Cependant, même si c'est une partie de l'histoire des boursiers que j'ai somme toute assez peu explorée, on a des sources ultérieures qui nous disent que ce concours a périclité assez rapidement, de telle sorte que dans les faits, Ce sont des enfants de militaires et de fonctionnaires civils qui vont, en tout cas pendant le premier empire et encore pendant les monarchies censitaires, rafler, pourrait-on dire, l'extrême majorité
Interviewer/Host
des bourses de l'État. Et oui, parce que comme tout sujet en histoire se pose la question des sources, Et dans les remerciements que vous donnez, Jean Lebilland, dans votre ouvrage Bourses et Boursiers, vous dites, un tout historien sait combien il est précieux de pouvoir compter sur le concours des bibliothécaires et des archivistes. D'ailleurs, ça permet de les saluer en passant. Et la question des sources se pose. Nous parlons de milliers
Jean-Louis Billon (Historian)
d'individus. Comment avez-vous travaillé? Oui, alors c'est vrai, vous avez tout à fait raison. C'est pas une histoire si facile à faire, on se dit au départ, les boursiers, parce qu'il y a une mythologie républicaine, il y a quelques autobiographies qui sont savoureuses à lire, donc on se dit que ça va être une histoire facile et agréable à écrire. En fait, c'est une histoire qui imprime une certaine austérité au travail du chercheur. D'abord parce qu'énormément de sources conservées aux archives nationales, donc antérieurement au ministère de l'instruction publique, ont été détruites au XIXe siècle. Il reste, je ne dirais pas des débris, mais enfin quand même un matériel documentaire parcellaire. Par conséquent, il faut faire feu de tout bois et essayer de conjuguer ensemble les différents types de ressources à disposition. celles qui se trouvent donc aux archives nationales, mais aussi celles qui se trouvent dans les archives départementales. J'ai pour ma part essayé d'étudier de manière très intensive le cas d'un lycée, le lycée de Rennes, et puis bien sûr il y a d'autres sources encore, des imprimés, et puis quelques sources comme des souvenirs, des débats, enfin des opuscules, et d'une manière générale des textes qui prennent la question des bourses pour objet de débat tout au
Interviewer/Host
long du 19e siècle. Et puis, une fois que vous avez l'identité des élèves boursiers, ça vous permet de retracer
Jean-Louis Billon (Historian)
leur parcours, avant, après? Exactement, tout à fait. C'est dans mon travail, je me suis livré une enquête qu'on appelle, en langage, disons, universitaire, une enquête prosopographique, c'est-à-dire que, pour essayer d'accumuler du matériel précis, j'ai essayé de suivre à la trace une petite deux centaines d'élèves répartis en trois cohortes, sous l'homarchie de Juillet, sous le Second Empire et dans les années 80, parce que c'est la seule façon d'être enseignés de façon tant soit peu précise sur leurs origines sociales, sur leur cursus scolaire et ensuite bien entendu sur leur avenir à la
Interviewer/Host
fois professionnel et social. C'est Boursier de Napoléon que vous nous avez présenté, vous l'avez dit, l'idée d'un concours c'est très vite effacé, très vite mis de côté. Ce sont les enfants de parents militants et de pères méritants, surtout des militaires j'imagine, mais pas seulement. des civils. Est-ce qu'on peut dire qu'il y a ici une lecture politique que l'on pourrait faire des bourges, c'est-à-dire une proposition que le pouvoir fait à la population? Regardez, une main tendue à tout le monde,
Jean-Louis Billon (Historian)
l'ascension sociale est possible. Oui, alors à ceci près que la main n'est pas tendue à tout le monde, c'est vrai dans une certaine mesure. Mais enfin, c'est quand même à ce moment-là une offre qui est ciblée en direction de certains groupes sociaux. Et par ailleurs, je crois qu'il faut prendre garde à ne pas rétroprojeter en quelque sorte, si vous voulez, l'idéal de la promotion sociale. Pendant toute une partie du XIXe siècle, la bourse sert davantage à ne pas déchoir qu'à progresser sur l'échelle des conditions. Et ça, ce sera très très très visible dans les débats qui ont cours sous la Restauration et sous l'archi de Juillet. Il s'agit vraiment de permettre à certaines familles de maintenir en quelque sorte leur rang. Des familles désargentées qui ont été malmenées par la Révolution, par... les turbulences du temps. Et à ces familles, à travers une bourse, on offre une possibilité parmi d'autres, malgré tout, de, sinon, retrouver, du moins maintenir un niveau de vie qui ne
Interviewer/Host
soit pas trop insatisfaisant. Et la promotion sociale, vous avez raison de le souligner, Jean Lebi. On pense souvent milieu modeste qui souhaite atteindre une situation meilleure, mais c'est pas seulement ça, c'est aussi maintenir sa situation et ce n'est pas facile. Est-ce que vous arrivez D'ailleurs, de manière très concrète, comment ça se passe pour devenir boursier? Nous sommes encore dans ce début du XIXe siècle,
Jean-Louis Billon (Historian)
comment on fait concrètement? Alors tout à fait, si on met de côté cette brève expérience du concours prévu par la loi de 1802, Ensuite, jusqu'en 1848, donc pendant la première moitié du siècle, la procédure sera assez peu formalisée. En fait, les pères de famille qui pensent être fondés à demander une bourse, eh bien, tout simplement envoient une lettre au ministère. Alors, il y a des stratégies épistolaires qu'on détecte, certains passent, préfèrent passer par les autorités administratives locales, par le préfet par exemple. Et puis ensuite, le ministère, lorsqu'il reçoit la demande, eh bien, il l'instruit de manière assez sommaire pendant quelques décennies. Ce sera l'un des rares changements apportés par la restauration de la Monarchie de Vieille, surtout la Monarchie de Vieille, que de chercher à vérifier de manière plus rigoureuse l'exactitude des titres, comme on disait à cette époque, des demandeurs. Et puis ensuite, eh bien, Une fois qu'il est admis au ministère que le père de famille a des droits à une bourse, ça demande des mises en attente. Et puis il en est quitte pour attendre que la bonne nouvelle vienne ou ne vienne pas, parce que souvent
Interviewer/Host
elle ne vient pas. Oui, et puis il faut attendre pas trop longtemps, parce que le gamin grandit pendant ce temps-là, donc on veut qu'il fasse ses études. Jean Le Million, vous avez pu voir ses lettres, parce que c'est la période de... ou l'art de la sollicitation est poussé à l'extrême, il y a une lecture politique à faire là aussi? C'est-à-dire qu'on met en avant les mérites de l'élève, les mérites du père, et
Jean-Louis Billon (Historian)
puis l'attachement au régime? Alors, vous avez tout à fait raison. Non, ce que pendant la première moitié du 19ème siècle on met vraiment en avant, c'est ce qu'on appelait à l'époque les services. C'est-à-dire les services rendus à l'État, à la nation. C'est vraiment l'argument prépondérant qui est conjugué avec la... supposer pauvreté ou la difficulté à vivre de l'intéresser. Si on se livrait à une analyse quantitative, on pourrait dire que c'est la quasi-totalité des arguments, si vous voulez. Alors, en sachant qu'il faut être très prudent à l'analyse des sources, c'est-à-dire que quand on entend dire, et y compris sous l'appel du ministère, que une famille est en difficulté, c'est pas à proprement parler comme vous pourrez le penser, une famille qui vit dans le dénuement, dans la misère, c'est vraiment, il faut l'entendre comme ça, une famille qui a des difficultés à maintenir encore une fois son rang. Alors les deux autres critères que vous évoquez, c'est-à-dire la fidélité au régime et la capacité, voire l'excellence des aptitudes de l'enfant, alors là ce sont des critères qui sont très minorés encore pendant cette époque-là. Dans le sillage immédiat des grands épisodes révolutionnaires en 1830 et en 1848, il y a momentanément des bourses qui sont allouées, accordées à des familles pour récompense des services rendus au nouveau régime. Mais enfin c'est ponctuel et alors la capacité scolaire, la compétence scolaire de l'enfant est encore vraiment très très discrètement
Interviewer/Host
avancée à cette époque. Oui surtout quand l'enfant lui-même, gamin, était chargé
Narrator/Storyteller
de s'occuper des vaches. Après avoir été bouvier pendant cinq ans, Pierre-Joseph Proudhon rentre comme boursier au Collège Royal de Besançon. Il a douze ans. Le principal de ce collège est l'abbé d'Aubonne. Appartenant à la noblesse, cet homme est placé là par le pouvoir pour surveiller la jeunesse franco-ontoise. Dans ce vieil édifice construit par les jésuites au XVIIe siècle, ses camarades de classe sont les enfants de la noblesse et de la bourgeoisie. Ces derniers lui reprochent ses origines d'enfants du peuple. On se moque de sa misère. Ses points acérés lancés contre sa condition sociale seront le point de départ de son éducation. Le premier sentiment
Jean-Louis Billon (Historian)
que m'inspira le spectacle de mon infériorité sociale fut la honte. Je rougissais de ma pauvreté comme d'une punition. C'est la première
Narrator/Storyteller
leçon de philosophie pratique que j'ai reçue et, je l'avoue, rien d'aussi loin qu'il me souvienne ne m'a donné autant à réfléchir. Alors que les résultats scolaires du jeune Proudhon sont étonnants, son père, le tonnelier du petit bâtant, est ruiné par un procès. Ce drame a pour conséquence de contraindre Proudhon à interrompre ses études. La crise de 1830 jette Proudhon sur les chemins de France. Puis, de retour à Besançon, il fonde sa propre imprimerie, Rue des Chambrettes, l'actuelle rue Pasteur. En 1839, Proudhon vend son atelier et décide de participer au concours pour la pension Suard. C'est une bourse attribuée pour trois ans par la veuve d'un académicien pour encourager un étudiant ayant un projet intéressant. La concurrence est serrée, n'empêche que c'est Proudhon
Interviewer/Host
qui obtient cette bourse. Proudhon qui a commencé bouvier, donc il s'occupait des vaches et puis après, c'est étonnant pour quelqu'un qui est célèbre par la propriété, c'est le vol, à bénéficier du système boursier. Deux bourses? Alors il y a deux bourses. Dans ce qu'on a entendu, différentes dans la vie de Proudhon. Il y a la bourse telle que vous l'avez étudiée Jean Lebihan, c'est-à-dire qui concerne les lycéens, puis une bourse après. C'est-à-dire qu'il y a
Jean-Louis Billon (Historian)
plusieurs systèmes de bourses? Alors, vous avez raison, il y a différents systèmes de bourses. Alors, c'est ce qu'on appelle à l'époque, dans la littérature réglementaire, l'origine de la bourse, sur sa nature, d'une certaine façon. Alors, on a parlé jusqu'à présent exclusivement de bourses de l'État, donc allouées par l'État. Alors bon, donc les boursiers en question vont, en fonction des régimes, être appelés boursiers impériaux, boursiers royaux, boursiers nationaux. Ce sont les premières et ce seront jusqu'en 1914 les plus nombreuses. Cependant, assez vite sont créées, à côté des bourses de l'État, d'autres bourses qu'on peut appeler de manière générique les bourses locales, à savoir dans un premier temps les bourses communales. Donc à partir de 1808, il y a des bourses allouées par des communes à des enfants de la commune en vue qu'ils puissent entrer au lycée. Et puis à partir de monarche 8 juillet, les départements créeront également des bourses. Enfin, puisque pour éclairer l'extrait que nous venons d'entendre, il y a à côté de ces trois bourses, de ces trois origines de bourses, des bourses dites de fondations particulières. dont les dispositions sont par nature plus variables et qui peuvent profiter, ce n'est pas rare. Je ne crois pas qu'il n'y ait jamais eu un inventaire de ces bourses, je ne les ai pas personnellement étudiées, mais qui visent souvent à permettre à des jeunes gens d'origine, de conditions modestes, à poursuivre leurs études ou à
Interviewer/Host
réaliser des projets divers. Proudhon vient de Besançon. Voilà, dans cette histoire, un peu de géographie également, Jean-Luc Billand. Est-ce qu'il est plus favorable d'être un élève parisien pour obtenir une course ou est-ce qu'il y a une
Jean-Louis Billon (Historian)
géographie qui s'écrit ici? Très bonne question. Alors, il est assez difficile d'y répondre. Je ne suis pas convaincu qu'il soit plus avantageux d'être parisien parce que ça pose beaucoup de questions, beaucoup de difficultés au ministère à cette époque. Si vous voulez, au tout début, c'est une question assez difficile, au tout début de la période, le ministère dépêche à l'autre bout de la France, si c'est nécessaire, l'élève boursier. C'est un peu comme un fonctionnaire, vous voyez, on lui trouve une place, même s'il est parisien, on peut lui trouver une place à Lyon, à Strasbourg, à Rennes. Et puis progressivement, au long des décennies, les familles émettent des vœux, et le vœu en particulier est que leur enfant ne soit pas nommé très très très loin de son domicile, de la résidence de ses parents. Ce qui oblige le ministère à donc toute une gymnastique, un jeu d'équilibriste en quelque sorte sur le plan administratif. Et donc pour vous répondre tout à fait, on sait que sous la monarchie de Juillet, il y a un encombrement des demandes à Paris. Et d'une certaine façon, il est plus facile d'être nommé boursier à compétence égale, disons, même si le critère n'est pas véritablement, mais enfin, on peut disons dire à titre équivalent, au sens général, il est plus facile d'être nommé boursier probablement dans un petit collège royal
Interviewer/Host
de province qu'à Paris. Oui, parce que c'est cher aussi d'être boursier quand on part loin. Comment ça se passe d'ailleurs? Ce sont des intermats ou faut
Jean-Louis Billon (Historian)
se loger à côté? Alors, oui. Au départ, toutes les bourses sont des bourses de pensionnats. Au tout départ, ce ne sont que des bourses de pensionnats. Par conséquent, de fait, la pension sous le premier empire, C'est assez élevé, c'est 600, 700 francs, en sachant, si vous voulez, que pour repères, des fonctionnaires qu'on va appeler de rangs moyens, intermédiaires, débutent leur carrière bien souvent avec 1000 francs annuels. Donc c'est vraiment une somme considérable. Au long des décennies, là encore, les choses ont évolué, parce que verrons le jour des bourses de demi-pensionnats. Ce qui est une manière de répondre à une clientèle scolaire de plus en plus citadine, et même des bourses d'externat. Par conséquent, on verra le profil du boursier se diversifier, et ce ne seront plus les mêmes expériences scolaires, évidemment, que celles d'un pensionnaire, que j'ai appelé dans l'ouvrage un boursier intégral, quelqu'un qui est vraiment... et qui correspond un petit peu au boursier de la mythologie républicaine, qui est pris intégralement en charge par, souvent l'État, de la 6ème
Interviewer/Host
à la classe préparatoire. Vous les retrouvez facilement ces élèves boursiers, Jean Le Billan. Pour le dire autrement, quand vous fouillez les archives, est-ce que c'est juste un petit mot boursier dans un coin avec un peu de paperasserie? Ou est-ce que l'élève boursier est considéré différemment
Jean-Louis Billon (Historian)
à l'intérieur de l'établissement? Alors, on peut les identifier pour des raisons techniques, administratives. On les retrouve assez vite. Il y a des articles d'archives dédiés. en particulier parce que ça coûte de l'argent. Il faut savoir que les bourses forment un chapitre du budget du ministère de l'instruction publique. Donc il y a des débats parlementaires très riches qu'on identifie très facilement dans le Monitor universel, dans le journal officiel. En revanche, dans les archives des établissements, C'est, disons, tout dépend des sources. Certaines, oui, peuvent être spécialement consacrées aux boursiers, mais, évidemment, il y a d'autres... Je pense, par exemple, à toute la documentation relative à la notation, à l'évaluation des élèves par classe. Alors, on ne distingue pas formellement. qui sont les élèves boursiers, qui
Interviewer/Host
sont les élèves payants. Heureusement, parce que ça ferait peur. Mais avec cette histoire-là, pour nous, c'est une aide à porter aux élèves. Et comme on le disait, les plus méritants, mais vous nous avez expliqué que ce n'était pas le cas, en tout cas au XIXe siècle, avec des
Poet/Commentator
critiques du système boursier. Croyez-vous que, dans le tourbillon du monde où vous le lancez, sans guide et sans appui, le jeune boursier sera résisté aux mille tentations semées sous ses pas chancelants, ou doté peut-être la société d'un mauvais sujet de plus, qu'elle devra peut-être un jour rejeter honteusement de son sein? Mais, je vous le demande en vérité, n'eut-il pas mieux valu cent fois laisser ce jeune homme auprès de son vieux père, auquel ses soins étaient nécessaires sans doute pour soulager ses maux? N'eut-il pas été plus utile, pour toute sa famille, de faire au père une rente viagère et d'assurer un état à l'enfant, au lieu de lui donner une prétendue éducation plus propre à perdre son avenir, qu'elle lui procurait de grands avantages? Quand la bourse est donnée à un enfant de famille riche, les dangers ne font que se déplacer. L'enfant souffrira moins, mais la morale y perdra, la corruption étant encouragée. Que les familles et les hommes d'État méditent profondément cette grave question, car elle est du nombre de celles qui touchent encore à la
Narrator/Host
solidité de l'édifice social. France Culture, le cours
Interviewer/Host
de l'histoire. Xavier Mauduit. Raphaël Lalloum qui nous lisait un extrait des études historiques et critiques sur l'instruction secondaire considérée dans ses rapports avec l'État. Une parution en 1844 signée Paul-Émile Gask. Jean-Le Bian des critiques
Jean-Louis Billon (Historian)
donc sur les bourses. Absolument, alors ce texte de Gask est particulièrement emblématique, des critiques qui, disons, sinon apparaissent du moins, se formulent de manière visible et donc repérable dans les sources à partir de la restauration. Paul-Émile Gask est un chef d'institution qui a beaucoup écrit contre l'université, voilà, en particulier il est opposé au monopole, il reproche à à l'université d'être insuffisamment pratique, et dans ce livre-là, il s'en prend de manière très virulente à l'institution des bourses. Alors, ceux qui le redoutent, on le voit bien, on l'a entendu, et c'est vraiment le reproche qui va traverser le siècle, c'est que les bourses créent, lorsqu'elles échouent à des enfants de conditions modestes, elles créent des déclassés. Elle crée des déclassés, de la graine de révolutionnaire, si vous voulez, des sénécales, des... Voilà. Pourquoi? Parce que, finalement, à l'issue de sa scolarité, l'élève boursier va se retrouver face à un dilemme. Il aura reçu une éducation très complète, mais il n'aura pas les moyens, en particulier les moyens financiers, de trouver un état qui corresponde, qui soit adéquat, en quelque sorte, à cette formation. Et dans cette... Et car dans cette béance réside la source d'une frustration qui peut dégénérer ensuite et conduire l'intéressé à devenir crainton, un agitateur, etc. Alors ça c'est vraiment, on peut dire, la grande critique, elle va évidemment être déclinée de différentes façons suivant les époques, qui va
Interviewer/Host
traverser tout le siècle. Paul-Émile Gask, c'est vrai, il tient un établissement d'instruction qu'avait fondé son père lui-même. Mais ça c'est dans les années 1810-1815, dans ces années-là, la restauration. Là nous étions en 1844. Il s'est passé quand même quelque chose entre les deux. Il y a eu les lois scolaires, notamment la loi Guizot en 1833. Nous sommes passés d'un système d'enseignement à un autre système d'enseignement, même si l'un ne remplace pas l'autre, les deux demeurent parallèles. Dans cette histoire-là, nous voyons ici la place des boursiers, parce que nous parlons des lycées, les lycées c'est spécifique, mais s'attacher
Jean-Louis Billon (Historian)
à d'autres formes d'enseignement. Oui, c'est-à-dire que, c'est vrai, vous avez raison, le système éducatif évolue beaucoup. Mais c'est vrai que, en marge de ces grandes évolutions législatives, réglementaires, l'institution des bourses finalement évolue, quant à elle, assez peu au cours de cette période. On est frappé de constater que, sous ce rapport, la restauration s'inscrit pleinement dans la continuité de l'Empire. Ce n'est pas la première fois qu'on fait ce constat en matière administrative. Il y a une rupture évidemment politique, idéologique qui est majeure, mais sous l'étage politique, le plus visible, on a une continuité des pratiques administratives et c'est le cas en ce qui concerne les bourses. Cependant, la monarchie de Juillet va apporter un certain nombre de modifications, en particulier à la procédure de recrutement des boursiers. Sous la pression des parlementaires de gauche, disons, et puis même d'une partie de l'opinion publique éclairée, le ministère va s'employer à entourer le recrutement des boursiers d'un
Interviewer/Host
peu plus de garanties. On regarde la candidature, on peut le dire ainsi, de manière un peu plus précise, mais en mettant en avant quel aspect? Toujours les mérites paternels ou alors
Jean-Louis Billon (Historian)
les mérites de l'individu? Tout à fait, absolument. Là, il n'y aura pas de remise en cause de cet ordre de valeurs avant 1848. Donc, vraiment, la hiérarchie des critères de recrutement ne bouge pas. En revanche, c'est vrai, on demande en particulier à la préfecture d'enquêter plus minutieusement sur les titres du demandeur et le père de famille est sommé de produire des pièces qui justifient sa demande au point de vue économique, financier, etc. Disons qu'il y a plus de garanties mais qui n'entraînent pas de modifications majeures quant à la
Interviewer/Host
sociologie des boursiers recrutés. Ça c'est la suite des aventures, Jean Le Bilan, que vous allez nous raconter, c'est-à-dire 1848, la Deuxième République, là on va avoir un changement, c'est ce
Jean-Louis Billon (Historian)
que vous nous
Interviewer/Host
promettez? Oui, radical, oui. Bon ben en attendant, on passe
Performer/Actor
par le lycée Papillon. Élève, la billure! Vous êtes premier en histoire de France Eh bien parlez-moi de Bercingetorix Quelle fut sa vie, sa mort, sa naissance? Répondez-moi bien et vous aurez dix Monsieur l'inspecteur, je sais tout ça par coeur Vers Saint-Gétorix, né sous Louis-Philippe, battit les Chinois un soir à Roncevaux. C'est lui qui lança la mode des slips, et pour s'amourut sur un échafaud. Le sujet est neuf, bravo, vous aurez neuf! On n'est pas des imbéciles, on a même de l'instruction, au lycée de papa, au lycée de papille, au lycée de papillon. Élève, peau d'Aran, Vous connaissez bien l'histoire naturelle Et bien dites-moi ce qui est inruminant Et puis si t'es mort, et je vous rappelle Que je donne 10 quand je suis content Monsieur l'inspecteur, je vous ai tous à part cœur Les ruminants sont des coléoptères Tels que la langouste et le rat a des goûts Le cheval de boire, le poule à belle-mère Qui bat sur sa proie et pique un val-tout Très bien répondu, je vous donne huit pas plus On n'est pas des imbéciles, on a même de l'instruction Au lycée papa, au lycée papy, au lycée papillon Élève troufigne Présent Vous connaissez bien la géographie Eh bien, citez-moi les départements Les fleuves et les villes de la Normandie Ses spécialités et ses représentants Monsieur l'inspecteur, je sais tous sa partie C'est en Normandie que coule la Moselle, capitale Béziers et chefieux Toulon. On y fait le caviar et la mortadelle, et c'est là qu'mourut Philibert Besson. Bravo mon ami, je vous le donne neuf et demi, on n'est pas des imbéciles, on a même de l'instruction, au lycée Papa, au lycée Papy, au lycée Papillon. Élève Cancrela, présent. Vous êtes le dernier, ça me rend morose Je vous vois dans la classe, tout là-bas, dans le fond En philosophie, savez-vous quelque chose? Répondez-moi oui, répondez-moi non Monsieur l'inspecteur, moi je ne sais rien par coeur Oui, je suis le dernier, je passe pour un cuistre Mais je m'en fous, je suis près du radiateur Et puis comme plus tard, je veux devenir ministre Moi je serai calé, plus j'aurai de valeur Je vous crie bravo, mais je vous donne zéro On n'est pas des imbéciles, on a même de l'instruction Au lycée de papa, au lycée de papy,
Interviewer/Host
au lycée de papillon Le lycée Papillon de Georges Just dans le cours de l'Histoire sur France Culture, une émission réalisée par Thomas Beau à la technique d'Ali Yaha. Et aujourd'hui nous nous trouvons avec les élèves boursiers, bourses et boursiers de l'enseignement secondaire en France, 1802-1914. Jean Le Billan, c'est votre ouvrage aux presses universitaires de France, 1802-1914. Mais vous nous dites avec un moment important dans cette histoire-là,
Jean-Louis Billon (Historian)
1848, la Deuxième République. Tout à fait. D'une manière générale, l'histoire des bourses se reflète dans une certaine mesure dans l'histoire des réglementations successives du recrutement des boursiers. Et donc, après 1802 et la création des lycées et des bourses, l'étape qui vient ensuite, c'est en 1848, un changement radical par rapport aux pratiques antérieures. puisque les républicains instaurent un concours des bourses qui va connaître trois sessions en 1849, 1850, 1851. Alors en fait, il faut quand même bien voir qu'à côté de ce concours, qui est un véritable concours dans le sens où l'ordre, enfin le classement des lauréats s'impose au ministère, enfin théoriquement, qui doit nommer normalement dans l'ordre même du classement des lauréats, et bien les républicains en 48 continuent de faire une petite place quand même au recrutement pour services familiaux. Donc, d'une certaine façon, on peut dire que 48, eh bien, en revient à la double voie de recrutement qui avait été créée en 1802. Mais, en ce qui concerne le recrutement pour mérite individuel, en quelque sorte, par concours, eh bien là, c'est une vraie rupture parce que, eh bien, ce concours est vraiment entouré, quoi qu'on en ait dit par la suite, d'un certain nombre de garanties nouvelles, etc. Et donc, pendant 3 ans, on peut même considérer que cette modification réglementaire va entraîner une petite ouverture sociale
Interviewer/Host
du monde des boursiers. Oui voilà, parce qu'il y a cette possibilité par un examen. Sachant également que c'est pas simple non plus de passer un concours. L'idée d'ascension sociale c'est issue d'un milieu qui ne connaît pas ce monde là. On tend la main mais on arrive dans un monde avec un concours où l'on est plongé face à
Jean-Louis Billon (Historian)
un univers assez inconnu. Tout à fait, vous avez raison, à cette époque encore, ce sont en quelque sorte des pionniers, dans la mesure où... Et on ne connaît pas bien les motivations qui poussent certaines familles d'artisans, disons, qui, disons, en tout cas, n'ont pas de rapport avec le monde de la fonction publique, de l'administration. Qu'est-ce qui les a poussés à présenter leur enfant en 49-50-51 au concours. On peut imaginer,? ce sera le cas encore sous la Troisième République, le rôle de ce que Patrick Cabanel a appelé un intercesseur, c'est-à-dire peut-être un instituteur, un professeur qui ayant détecté les capacités de l'enfant, à inviter les parents à présenter leur enfant au concours des bourses. Mais oui, c'est vrai que ce sont encore, là, à cette époque, les quelques individus qui franchissent avec succès l'étape du concours des bourses, ce sont des... Oui, font l'expérience d'un certain déracinement
Interviewer/Host
social. Oui, c'est vrai. D'ailleurs, dans ce que vous dites, Jean-Luc Billand, nous sommes... et nos ancêtres l'étaient eux-mêmes, les héritiers de systèmes antérieurs, avec le curé de la paroisse qui repérait un élève particulièrement brillant, il le
Jean-Louis Billon (Historian)
prenait sous son aile. Oui, oui, vous avez tout à fait raison. C'est vrai, c'est vrai. De ce point de vue-là, il y a vraiment deux configurations. Il faut savoir que jusqu'au bout, pour les raisons que j'ai dites tout à l'heure, à savoir que les services paternels continueront d'être un critère important d'attribution des bourses, il va s'en suivre que les fonctionnaires auront toujours plus grande facilité que les autres groupes sociaux à obtenir des bourses. Donc il y a, si vous voulez, ceux qui connaissent en quelque sorte le système des bourses, bien des pères de famille, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, ont été eux-mêmes boursiers, donc en fait connaissent le système, ils l'ont expérimenté eux-mêmes. Et à côté, si vous voulez, de ces groupes, en particulier du monde des fonctionnaires, mais aussi des professions libérales, dans une certaine mesure, il y a progressivement des familles d'origine plus modeste qui voient la perspective d'entrer au lycée comme vraiment une perspective insurmontable. Et là, très souvent, c'est vrai, l'intervention d'un tiers s'avère nécessaire. En tout cas, c'est ce qu'on observe dans les quelques autobiographies qui intéressent plutôt la Troisième République
Interviewer/Host
que l'on a conservée. Oui, parce que, vous nous l'avez dit Jean-Le Bian, le passage au lycée, évidemment, c'est constitutif de ce que l'on devient après. Et l'élève boursier met en avant qu'il est boursier. C'est le cas d'Émile Zola, mais c'est normal qu'il ait eu une bourse, il
Narrator/Host
a écrit les Rougon-Macquart. C'est tout à fait par accident qu'Émile Zola n'a quitté Paris le 2 avril 1840, durant un court séjour qui firent ses parents, car son enfance et une partie de son adolescence s'écoulèrent à Aix-en-Provence, où son père, l'ingénieur François Zola, italien d'origine, s'occupait de la construction d'un canal d'adduction d'eau pour les besoins de la ville. Il devait mourir à la peine en plein travaux laissant à sa veuve une succession compliquée de procès et un enfant de 7 ans qui, en compagnie de deux camarades, Marius Roux et Philippe Solari, courait la campagne plutôt qu'il ne fréquentait l'école. Mis au collège, il fait partie de la fanfare et joue de la clarinette aux processions entre deux chapitres du roman qu'il a entrepris sur les croisades. Après des études très médiocres, il se met soudain au travail et réussit brillamment. Mais comme sa mère, pour tenter d'échapper à la misère, doit gagner Paris, elle a pu obtenir une bourse au lycée Saint-Louis en faveur des mille. Le garçon de 18 ans, et qui n'est encore qu'en seconde, ne se plaiguère en cet établissement parisien. Son accent lui fait surnommer le Marseillais. Ayant par deux fois échoué au baccalauréat, La nécessité même la franchit des études, car il lui faut de toute
Interviewer/Host
urgence gagner sa vie. Claude Hervald dans l'heure de la culture française, avec cette présentation d'Émile Zola né en 1840, c'est 12 ans à peu près qu'on a la bourse, 1840 plus 12 ça fait 1852, c'est la fin de la deuxième république, le second empire arrive,
Jean-Louis Billon (Historian)
ça change les choses. Oui, absolument. Je disais tout à l'heure que 1848 avait vraiment constitué une étape dans l'histoire des boursiers, mais cette réforme de 1848 va faire long feu, puisque dès le tout début de l'Empire, de nouveau, le recrutement des boursiers va être réformé dans un sens qui n'a jamais été aussi radical, puisque le décret qui est pris en février 1852, ne reconnaît plus comme seul titre de candidatier à la bourse que le fait d'avoir des titres familiaux à faire valoir, autrement dit, la voie du recrutement pour compétences individuelles scolaires. est sur le papier supprimé en 1852. C'est d'une certaine façon une régression, y compris même par rapport à 1802, parce que même si le concours n'avait pas duré longtemps, il existait au moins sur le papier, réglementairement. Et bien là, c'est la première fois qu'un régime dit ouvertement que les bourses sont réservées, en quelque sorte, aux enfants
Interviewer/Host
des serviteurs de l'État. Moi c'est clair et c'est net à ce moment-là avec dans cette histoire le moment Seconde République parce qu'on peut dire que le Second Empire de 1852 à 1870 durcit ce qui se passait au début du XIXe siècle. On va retrouver ce système de concours
Jean-Louis Billon (Historian)
sous la Troisième République? Alors, en effet, vous avez raison de poser la question, c'est une question qui est fondamentale parce qu'elle interroge aussi la mythologie du boursier qui a été forgé sous la Troisième République et qui, de facto, s'incarne dans des jeunes garçons qui ont fréquenté l'enseignement secondaire sous la Troisième République, Péguy, Pagnol, Camus, etc. Alors oui, le système mis en place en 1852 va perdurer. Même dans les années 1870, il n'est pas réformé au début de la 3ème République. C'est au début des années 80, en 1881, qu'une nouvelle réforme a lieu. fondamentale. Mais en même temps, comment dirais-je, il y a des limites. Je veux dire par là que ce qui est vraiment une nouveauté radicale, c'est qu'elle met en avant pour la première fois le critère de la compétence individuelle de l'enfant. Et ça c'est vraiment une nouveauté. Mais en même temps, pour vous répondre tout à fait, ce qui est très singulier, ce qui m'a beaucoup surpris lorsque j'ai découvert ce dossier, c'est que les Républicains en 1881 refusent d'en revenir au concours. Ils préfèrent l'examen. Et alors c'est vrai que c'est surprenant dans la mesure où l'on se dit spontanément que le concours c'est l'institution républicaine par excellence. Et bien non, en fait, si l'on veut être rigoureux, il y a eu un concours sous la Deuxième République entre 1849 et 1851, il n'y aura plus de concours. Il n'y a pas de concours sous la Troisième République, il y aura un examen des bourses. Un examen à l'issue duquel les jeunes gens sont déclarés éligibles à une bourse. Et c'est le ministère qui, très secrètement,
Interviewer/Host
ensuite attribue les bourses. Ah oui, parce que le concours, on regarde le premier, le deuxième, etc, etc. On se pose pas de questions. Là, l'examen, c'est que, ben, on a tous ceux qui ont réussi, mais c'est peut-être pas le
Jean-Louis Billon (Historian)
meilleur qui va
Interviewer/Host
avancer. Tout à fait. Dans le même temps, d'ailleurs, il y a de plus en plus d'élèves qui se rendent dans les lycées. Est-ce qu'il est possible
Jean-Louis Billon (Historian)
de quantifier cette histoire-là? Alors, oui, oui, alors on connaît, là, j'ai pas les chiffres en tête, mais c'est vrai que la fréquentation des lycées augmente, c'est sûr. Le nombre de lycées augmente considérablement tout au long du XIXe siècle, souvent par élévation du collège communal au rang de lycée. Donc on a de plus en plus de lycées. Et alors, le nombre de boursiers n'évolue pas en proportion. Ce qui a quand même une conséquence importante, c'est que la proportion des boursiers par lycée diminue. Sous Napoléon, d'une certaine façon, au tout début de cette histoire, la majeure partie des lycéens sont des boursiers. A la fin du XIXe siècle, les boursiers ne seront plus qu'une poignée dans chaque établissement secondaire, en
Interviewer/Host
tout cas une minorité. Et ces boursiers-là, quand ils se retrouvent dans la cour de récréation ou sous
Narrator/Reader
le préau, se reconnaissent. Je débouclai les bretelles de mon cartable, j'en tirai ma blouse et je la mis par-dessus mon costume. Puis je me dirigeai dans la cour des petits. Sous de très vieux platanes que l'automne avait jaunis, il y avait déjà une trentaine d'élèves. Je vis avec plaisir quelques blouses neuves qui, comme moi, n'osaient pas s'avancer trop loin et qui ne parlaient à personne. L'un de ces nouveaux vint se placer près de moi. Au bout d'un instant, il me demanda « Tu es nouveau? » Oui, et toi? Moi aussi. Il était petit, presque minuscule. D'où viens-tu? De l'école communale de la rue de Lodi. Moi, je viens du chemin des Chartreux. Nous fûmes amis tout de suite. En quelle classe es-tu? En sixième B. Moi, en sixième A. Alors, nous ne serons pas dans la même classe, mais on est tous les
Interviewer/Host
deux
Narrator/Reader
en septième étude.— Comment t'appelles-tu?— Oliva. Je tressaillis.— C'est toi qui as été reçu premier aux bourses?— Qui te l'a dit?— J'ai été reçu second. Il sourit, émerveillé.— Ça alors! C'est extraordinaire! À ce moment, le lycée s'écroula sur nos têtes. Je fis un bond en avant, puis je me retournais, et je vis un petit homme à forte moustache qui battait furieusement du tambour. Tout le monde s'aligna en colonne sur deux rangs, devant le tambour, qui roulait toujours à me faire enfler la tête, tandis
Interviewer/Host
que l'horloge sonnait comme plusieurs églises. Hervé Pierre qui lit le temps des secrets de Marcel Pagnol. C'est un podcast à retrouver sur franceculture.fr et l'appli Radio France. Ici l'évocation par Marcel Pagnol, c'est un passage obligé et de plaisir de la littérature. Jean-Louis Billan, il y a les sources administratives mais il y a la littérature. Est-ce qu'une identité de boursier peut être ici signalée? Est-ce qu'on
Jean-Louis Billon (Historian)
se reconnaît en tant que boursier? Alors, c'est une question très importante. Alors, il y a des témoignages comme celui-ci, très fameux, qui invitent à le penser. On en a d'autres, on en a quelques-uns. Bon, il faut avoir quand même à l'esprit que ces témoignages ne sont pas très très nombreux et qu'ils sont quand même socialement, je dirais presque culturellement situés, parce qu'ils émanent véritablement, si vous voulez, des boursiers que l'on appelle conquérants, de l'élite des boursiers, de ceux qui collent parfaitement au mythe du boursier républicain, qui se sont donc élevés par la suite, pour ainsi dire, au sommet de la vie intellectuelle, et qui ont pris la plume pour raconter leur enfance. Alors, cependant, oui, dans un certain nombre de cas, oui, Mais c'est une affirmation qu'il faut nuancer. Dans la mesure où, un, on a quelques témoignages qui laissent à penser le contraire, enfin qui ne traduisent absolument aucune espèce d'identité boursière. chez son auteur. Et par ailleurs, cela s'explique par le fait que, et on n'y a pas assez pris garde, la population boursière s'est considérablement diversifiée au fil du 19ème siècle. Et qu'il y a, si vous voulez, des jeunes gens qui sont toujours pensionnaires, c'est pas le cas de Pagnol, mais enfin, qui sont pensionnaires et qui ont conscience du fait de la modestie de leurs origines, d'être pris en charge véritablement par l'État. J'ai le souvenir de d'un texte dans lequel un enfant au lycée de Rennes dit à l'aumônier les autres me font sentir que je suis boursier. Donc ça existe. Mais je parlais tout à l'heure des bourses de demi-pension, des bourses d'externat. Il faut savoir que parfois une bourse d'externat c'est presque rien si j'ose dire. C'est une sorte d'aide financière qui est allouée à une famille qui réside en ville et dont l'enfant n'a même pas forcément connaissance. Le père peut très bien avoir fait la démarche. Par conséquent, il ne peut pas y avoir dans ce cas, si vous voulez, d'incorporation d'une identité particulière. Donc oui c'est vrai, mais pour un profil particulier de boursier, le seul que l'on ait vraiment mis en avant jusqu'à présent, mais qui n'est pas le seul
Interviewer/Host
qui est dans la réalité existée. Et à partir des années 1880, la Troisième République met en place les célèbres lois féries avec cette école laïque, publique, obligatoire, gratuite bien sûr. Là, la question des bourses se pose de nouveau. Vous nous avez évoqué, Jean Lebihan, des changements. En fait, des changements qui ne sont pas radicaux, mais quand même, la République accompagne. Et j'ai compris en sous-texte de ce que vous avez dit, ça sert aussi d'argument pour la République. De dire, voilà, on assure notre rôle de tendre
Jean-Louis Billon (Historian)
la main à tout le monde. Alors ça c'est tout à fait vrai, parce qu'on le retrouve par exemple dans les manuels d'instruction civique de l'époque, vous avez des sortes de leçons de morale qui campent le boursier, qui disent en fait à l'écolier, travaille bien l'école et peut-être que toi aussi tu auras une bourse et tu rendras fier ton père et ta mère. Donc oui, là vraiment, il y a élaboration consciente par le régime d'une sorte de mythe républicain qui est celui du boursier. Alors la République, c'est vrai, c'est ça, c'est toujours la même chose avec la République si vous se dire, c'est-à-dire que Il y a ces deux dimensions. Il y a une rupture indiscutablement. Le décret de 1981 qui consacre la primauté de la compétence individuelle, c'est vraiment une rupture dans l'histoire des bourses. Le nombre de bourses augmente considérablement à la fin des années 1870 et dans les années 1880. En 1895, il y aura une autre mesure importante qui, si vous voulez, durcira encore les exigences en matière de compétence scolaire. Mais d'un autre côté, à la fin des années 1880, l'accroissement du nombre de bourses cesse. Mais d'un autre côté, comme je le disais à l'instant, on répugne à aller vers le concours dans la mesure où le ministère n'aurait plus de marge de manœuvre. Dans ce cas-là, elle serait contrainte en quelque sorte par l'ordre de classement du concours. Et par conséquent, en fait, et même les républicains, les républicains qu'on appelle opportunistes, enfin, ne sont pas désireux, ne vont pas vers ce qu'on va appeler plus tard le lycée gratuit, vers, voilà. Ça, c'est une revendication qu'on voit apparaître à la Chambre des députés, et puis dans les milieux experts, dans les années 1890-1900. Là, véritablement, l'extrême gauche parlementaire va critiquer l'institution des bourses en considérant qu'elle n'échoua quand même qu'à qu'à la petite bourgeoisie, et qu'elle exclue ce qu'on appelle parfois les enfants du prolétariat, principalement les enfants d'ouvriers et de paysans
Interviewer/Host
qui n'ont pas de bourse, clairement. Oui, parce que ces lois féries, et notamment la gratuité, il faut le rappeler, ce n'est pas le même système scolaire qu'aujourd'hui, et donc
Jean-Louis Billon (Historian)
le lycée c'est encore autre chose. Tout à fait, vous avez raison, c'est-à-dire que... C'est vrai, c'est vrai. Il y a... L'écrivain, le romancier Louis Guillaume a vraiment laissé un théorème dans lequel on... Grâce auquel on mesure à quel point, dans la société du 19ème siècle, le clivage entre l'enseignement primaire et l'enseignement secondaire était absolument... était dans les esprits, était fondamental. On changeait véritablement d'univers social. Et oui, l'enseignement primaire, pour le dire d'une manière très simple, est pratiquement gratuit jusqu'au début des années 80, complètement en suite, et il s'adresse, pour faire très très simple, aux catégories populaires, alors que l'enseignement secondaire, c'est-à-dire les lycées et les collèges, on n'a pas le temps de s'y étendre, le collège c'est pas la même chose qu'aujourd'hui, ce sont plutôt des lycées de moindre importance, et bien eux sont destinés à une clientèle, qui n'est pas forcément une clientèle très bourgeoise, mais en tout cas qui exclut les catégories populaires pour la simple raison que l'enseignement secondaire
Interviewer/Host
est payant et même assez cher. Et oui c'est cher, et puis lié à la République, j'imagine qu'il y a des critiques. On a évoqué des critiques au milieu du XIXe siècle déjà sur ces élèves boursiers. On va retrouver
Jean-Louis Billon (Historian)
la même chose sous la République? Oui, absolument. Alors, d'une certaine façon, la critique, c'est-à-dire la peur du déclassement, si vous voulez, la peur du déclassé, la peur que la bourse génère des déclassés demeure, point trop changé, si j'ose dire, elle est articulée à la fin du XIXe siècle avec la critique du fonctionnarisme. Il y a vraiment l'idée que le boursier, précisément parce qu'il est entretenu par l'État, est un fonctionnaire aux petits pieds. Et comme le Léviathan bureaucratique est fustigé par les traditionnalistes et les conservateurs à la fin du XIXe siècle, je dirais qu'il y a un amalgame dans cette même critique, si vous voulez, du boursier et du fonctionnaire. Mais oui, cette critique prend une certaine ampleur, en particulier en littérature. Vous avez deux romans particulièrement célèbres qui critiquent le boursier en l'incarnant dans une figure. Ce sont les déracinés de Maurice Barès
Interviewer/Host
et c'est l'étape de Paul Bourget. Ah oui, voilà, parce qu'on entend bien ici par ces noms des gens qui ne sont pas tellement favorables à l'idée de la République. La gueuse n'est pas loin dans ses écrits. Et puis, à côté de tout ce que l'on dit, Jean Le Bian, il y a ses critiques, on l'entend, et là ça traverse la littérature, le témoignage aussi. Et le ressenti, peut-être même la réalité, c'est ce que vous avez pu observer en étudiant ses parcours, ses trajectoires de boursier. Parce que c'est pas tout d'avoir une bourse de faire ses études, c'est qu'est-ce qu'on devient après
Interviewee
et parfois un peu de déception. Vous m'avez dit que vous
aviez une bourse pour votre fille. Oui, j'ai fait une demande de bourse pour ma fille pour rentrer à Baccarat ou au centre ménager. Cette bourse m'a été accordée parce que J'ai un salaire qui n'est pas trop fort. Poursuivre venir, autrement, j'aurais pas pu placer ma fille dans une école. J'aurais
fallu payer par mes propres moyens. Vous-même, si vous aviez pu poursuivre vos études à
Jean-Louis Billon (Historian)
l'âge de votre fille, l'auriez-vous fait? J'aurais
Interviewee
fait, mais mes parents n'étaient
Jean-Louis Billon (Historian)
pas... On n'avait pas les bourses. Et
Reader/Announcer
puis, mes parents n'avaient pas les moyens
Interviewee
de me
mettre dans les écoles. Et vous? Moi, c'est le même cas. Moi, j'étais orphane à l'âge de 8 ans, alors j'ai plus
de parents, j'étais placé à l'école. d'aller jusqu'à 16 ans dans leurs études. Ça leur donne une culture générale. Ça leur donne un
avenir meilleur. Vous ne croyez
pas? Celui qui est instruit, naturellement. Oui, mais on n'est pas instruit au départ. C'est justement en
allant à l'école qu'on devient instruit. Si à l'âge de 15 ans, de 14 ans, l'enfant n'a pas d'instruction, je trouve que c'est pas... Pour aller à l'école jusqu'à 16 ans,
ça ne nous sert à rien. Comme on n'a pas l'instruction, bien sûr, on n'est pas né instruit, mais c'est en allant à l'école, c'est en suivant des cours qu'on devient instruit. Donc si l'enfant va à l'école, il
a une chance de devenir instruit. Oui, d'accord. Mais à 14 ans,
Interviewer/Host
vous savez, s'il n'a pas instruit. Pas convaincu. Nous étions en 1968, c'est une toute autre période. Mais ça évoque quand même quelque chose. Ici, ce qui est dit en sous-texte, il ne le dit pas, mais c'est l'habitus de Bourdieu, c'est-à-dire cette idée que par notre famille, on a des gestes, des savoirs qui sont là et que la bourse nous apporte l'instruction de l'école, mais peut-être pas le reste. Quand vous regardez ces parcours d'élèves boursiers, Jean Le Billan, Il y a une réussite similaire à celle des autres
Jean-Louis Billon (Historian)
élèves? C'est dur à estimer ça. Alors, on dispose d'une source qui est très très importante. Vous savez, les élèves des lycées au XIXe siècle étaient surveillés de près, étaient évalués continuement, à travers en particulier ce qu'on appelait les états de situation morale. Et il y avait même des états de situation morale en source très très large, donc on évalue ce qu'on appelle à l'époque leur progrès, leur comportement, dans tous les sens du terme. Et on a pour ça une très belle collection de ces états de situation morale pour le début du XXe siècle, qui permettent de procéder à une pesée vraiment très minutieuse du niveau de performance scolaire des boursiers à la belle époque. Et alors, il apparaît à ce moment-là que les boursiers sont vraiment, disons, bons ou très bons. Donc, vraiment, bon ou très bon? Alors, c'est un constat qui appelle deux petits commentaires. Les boursiers locaux dont j'ai parlé tout à l'heure sont un petit peu moins performants, les boursiers des communes, les boursiers des départements. Alors, s'ils sont bons et très bons, certains improviseurs disent que c'est vraiment l'élite du lycée, etc. C'est certainement la conséquence des réformes républicaines à partir de 1881. Mais vous observerez qu'ils ne sont pas tous excellents, parce qu'on a des commentaires qui disent qu'il y a quand même quelques boursiers qui sont simplement d'un niveau passable. Et si donc, d'une certaine façon, ils ne sont pas meilleurs qu'ils ne sont, même s'ils sont bons et très bons, c'est... en raison vraisemblablement du refus de la République d'aller jusqu'au concours et donc d'avoir malgré tout tenu compte
Poet/Commentator
d'autres
Interviewer/Host
critères pour attribuer les bourses. Voilà. Et est-ce que ces boursiers s'orientent vers une carrière de la fonction publique? Parce
Jean-Louis Billon (Historian)
qu'on pourrait peut-être se dire ça. Alors c'est tout à fait le cas. Autant que j'ai pu en juger, alors il faut jongler avec des échantillons de diverses natures, mais grâce à cette enquête que j'ai mise en place, j'aboutis à l'idée que oui, 60% des des anciens boursiers, tout au long du siècle, font un passage plus ou moins prolongé par la fonction publique. Donc c'est beaucoup. Il faut aussi comprendre que beaucoup ne peuvent pas faire autre chose. Il y a toute une série de carrières qui leur sont interdites parce qu'ils n'ont pas le capital économique pour s'y lancer. C'est compliqué d'ailleurs même de se lancer dans des études supérieures parce qu'il y aura des bourses, si vous voulez, pour les études supérieures qui verront le jour aussi à la fin des années 70, dans les années 80, mais elles ne sont pas très nombreuses. Elles n'y en a pas pour les facultés de droit, elles sont très peu nombreuses pour les facultés de médecine. Donc il y a comme ça toute une série d'avenirs qui sont en question de boucher pour, disons, le boursier de conditions modestes. Mais il y a quand même une forte minorité, puisque je disais 60%, c'est pas rien, 40% qui font autre chose. Et là, j'arrive à l'idée que dans la première moitié du 19ème siècle, beaucoup deviennent, embrassent des professions libérales, mais c'est l'époque, vous voyez, où ils proviennent de milieux sociaux un peu plus élevés. Donc certains peuvent, malgré tout, compter sur une petite aisance familiale pour devenir huissier, pour devenir médecin ou juriste. Et dans la deuxième moitié du XIXe siècle, ceux qui n'entrent pas dans la fonction publique entrent plutôt, deviennent salariés du secteur privé qui,
Interviewer/Host
à cette époque, gonfle en France. Avec un système que vous avez étudié, Jean Le Bian, qui prend fin à un moment. Parce que les bourses telles que vous les voyez vous, elles
Jean-Louis Billon (Historian)
n'existent plus. À partir de quand? Quand ça s'arrête Alors ça? s'arrête au tournant des années 30. Progressivement, entre 1927 et 1933, l'enseignement secondaire devient gratuit. Les bourses continuent à exister, mais elles perdent la fonction qui était la leur jusque-là, en contrepartie du fait que l'enseignement secondaire est soudain ouvert au corps social, en dépit évidemment de toutes les barrières mentales, culturelles, bien entendu. qui pèse sur l'accès au secondaire, on va créer l'examen d'entrée en sixième, c'est-à-dire qu'il est de coutume de dire dans l'historiographie que comme il n'y a plus de frontières ou de barrières économiques, il va falloir en instituer une autre qui sera
Interviewer/Host
de nature scolaire, en quelque sorte. Voilà, c'est ça. Et donc les bourses n'ont plus de sens en fait. Désormais, c'est pas que tout le monde est boursier,
Jean-Louis Billon (Historian)
c'est gratuit pour tout le monde. C'est ça, tout à fait. Alors on va s'acheminer progressivement vers un autre système des bourses, celui que j'ai envie de dire on connaît, qui va s'épanouir dans la deuxième moitié du XXe siècle qui est la
Interviewer/Host
bourse sur critères sociaux tout simplement. et le mérite dans cette histoire-là, parce que c'est toujours très important de se dire, cet élève identifié comme
Jean-Louis Billon (Historian)
une pépite, comment peut-on le porter? Oui, alors vous voulez dire ce que l'élève boursier, la façon
Interviewer/Host
dont il se représente son
Jean-Louis Billon (Historian)
succès? C'est pas rien quand même. Tout à fait. Alors là c'est un peu la même chose. Il y a évidemment quelques trajectoires très glorieuses et on revient donc à ce petit corpus d'une vingtaine de témoignages de boursiers glorieux qui vont parfois d'ailleurs idéaliser a posteriori leur parcours. Mais il faut savoir qu'il y a beaucoup de continuité sociale et que par conséquence certains d'entre eux ne font pas l'expérience d'un grand changement en obtenant une bourse et ensuite
Interviewer/Host
en la transformant en activité professionnelle. Voilà, un sujet bourses et boursiers de l'enseignement secondaire en France. Jean Lebihan, je reprends le titre de votre ouvrage où je le disais, ce n'est pas simplement les bons élèves soutenus par l'État. On le voit bien, une histoire beaucoup plus complexe qui permet de traverser toute cette histoire scolaire. Merci vivement à vous d'être
Jean-Louis Billon (Historian)
venu dans le cours
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de l'histoire. Je vous remercie beaucoup. Prochain épisode, romantique socialiste et pas content, étudiant
Performer/Actor
au siècle des révolutions, prenez garde. Prenez garde, prenez garde Vous les sabreurs, les bourgeois, les gavés Voilà la jeune garde, voilà la jeune garde Qui descend sur le pavé C'est la lutte finale qui commence C'est la revanche
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de tous les morts de faim Le chant des jeunes gardes de Montéhus dans le cours de l'Histoire, une émission préparée par Jeanne de Lecroix, Raphaël Laloume, Jeanne Coppet, Solène Roy et Maïwendi Zhou, à écouter à podcaster
Podcast: France Culture
Date: 15 septembre 2025
Invité principal: Jean-Louis Billon, historien, maître de conférence à l’université Rennes 2
Ouvrage de référence: Bourses et boursiers de l'enseignement secondaire en France, 1802-1914
Résumé rédigé par un expert
Cet épisode propose une plongée dans l’histoire des élèves boursiers en France, de la création des lycées en 1802 à la gratuité de l'enseignement secondaire dans les années 1930. L’invité, Jean-Louis Billon, analyse l’évolution du système des bourses, ses fonctions, ses usages sociaux et symboliques, la réalité des parcours scolaires des élèves concernés, ainsi que les critiques et les représentations dont ils font l’objet. L’épisode dévoile ainsi le mythe républicain du « boursier méritant » tout en restituant la diversité des réalités historiques.
« C’est une tension qui va perdurer pendant tout le siècle […] on entend rémunérer à travers le fils, le père, pour les services qu’il a rendus à l’État, à la nation. » — Jean-Louis Billon ([04:48])
« Ce qu’on met vraiment en avant, c’est ce qu’on appelait à l’époque les services. » — Jean-Louis Billon ([13:40])
« Le premier sentiment que m’inspira le spectacle de mon infériorité sociale fut la honte. Je rougissais de ma pauvreté comme d’une punition. » — Pierre-Joseph Proudhon ([15:41])
« Les bourses créent, lorsqu’elles échouent à des enfants de conditions modestes, des déclassés. » — Jean-Louis Billon ([23:37])
« 60% des anciens boursiers, tout au long du siècle, font un passage plus ou moins prolongé par la fonction publique. […] Beaucoup ne peuvent pas faire autre chose. » — Jean-Louis Billon ([54:22])
« Les bourses continuent à exister, mais elles perdent la fonction qui était la leur jusque-là […] on va créer l’examen d’entrée en sixième. » — Jean-Louis Billon ([55:56])
« Les bourses se voient assigner deux fonctions : s’attacher à la fidélité des boursiers qui ont vocation à former l’élite de la nation et, au départ, peupler les premiers lycées. » ([02:54])
« On entend rémunérer à travers le fils, le père, pour les services qu’il a rendus à l’État. […] Ce n’est que progressivement que prévaudra le critère de la compétence individuelle de l’élève. » ([04:48]-[05:38])
« Le premier sentiment que m’inspira le spectacle de mon infériorité sociale fut la honte. Je rougissais de ma pauvreté comme d’une punition. » ([15:41])
« Les bourses créent des déclassés, de la graine de révolutionnaire [...] Mieux aurait valu laisser ce jeune homme auprès de son vieux père […] plutôt que de lui donner une prétendue éducation plus propre à perdre son avenir… » ([22:22]-[23:18])
« Il y a élaboration consciente par le régime d’une sorte de mythe républicain qui est celui du boursier. » ([46:22])
L’émission adopte un ton à la fois érudit, pédagogue et vivant, tissé d’exemples concrets, de lectures littéraires et d’anecdotes qui rendent accessible un sujet complexe. Le dialogue est nourri, marqué par le respect des sources, souvent nuancé (« c’est plus compliqué que le mythe républicain »), et volontiers critique des idées reçues sur l’ascension et le mérite. Plusieurs moments de littérature et de témoignages incarnent l’expérience sensible des boursiers, leur sentiment de solitude, leur fierté et les défis sociaux uniques qu’ils ont traversés.
Cet épisode propose une relecture fine de l’histoire du « boursier » français, figure à la fois mythique et très concrète du système scolaire, à l’aune des évolutions sociales, politiques et administratives du XIXe et du début du XXe siècle. Il déconstruit l’idée d’un destin d’ascension automatique, pour rappeler la fréquence du maintien social, les blocages persistants, le rôle prégnant de l’État, tout en soulignant le mythe mobilisateur du boursier méritant. À travers ce parcours, c’est une partie de la construction de l’idéal républicain—et de ses limites—qui se dévoile.