Le Cours de l’histoire – Œuvrer pour la paix, histoire de la diplomatie 3/4 : Des Amériques aux Indes, diplomaties au bout du monde
France Culture
Date: 17 octobre 2025
Animateur: Xavier Mauduit
Invités: François Ternat (historien), Éric Schnakenbourg (professeur d’histoire moderne)
Ouvrage discuté : Une diplomatie des lointains. La France face à la mondialisation des rivalités internationales, XVIIe–XVIIIe siècle (Presses universitaires de Rennes)
Aperçu de l’épisode et thème principal
Cette émission explore la “diplomatie des lointains” : l’émergence, entre les XVIIe et XVIIIe siècles, d’une diplomatie européenne étendue bien au-delà du continent, jusqu’aux Amériques, à l’Afrique et à l’Asie. L’épisode interroge les modalités d'interaction entre Européens et Autochtones, la manière dont les rivalités intra-européennes se projettent sur la scène mondiale, et comment de nouveaux espaces, savoirs et modes de négociation sont inventés face à la diversité des situations rencontrées “au bout du monde”.
Principaux points abordés et analyses
1. La “diplomatie des lointains” : définition et naissance
- L’expansion européenne dès le XVe siècle et surtout à partir des Grandes Découvertes conduit à inventer des pratiques diplomatiques pour traiter avec des puissances et sociétés inconnues (01:15).
- Cette diplomatie, qui devient « internationale », est rendue nécessaire par “l’exploration et la domination”, en réponse à l’exportation des rivalités européennes (01:38).
- Citation de Louis XIV, “les souverains du bout du monde”, et allusion au tableau de Le Brun sur les ambassades exotiques à Versailles (03:14).
2. Des pratiques adaptées et multipolaires
- Diplomatie en trois plans :
- Entre Européens et Autochtones (05:00)
- Entre Européens dans les territoires lointains (gouverneurs et compagnies)
- Entre Européens en Europe à propos des espaces lointains (03:52, 04:44)
- Il faut “inventer de nouveaux savoirs” et “mobiliser de nouveaux acteurs” (03:52).
3. Les relations entre Européens et Autochtones : ambiguïté, nécessité, négociation
- Dès les premières conquêtes, diplomatie indispensable : Cortés construit des alliances avec les peuples indiens pour conquérir l’Empire aztèque (05:00).
- La figure de l’interprète (ex. la Malinche, Nicolas Perrot), clef de l’entente entre cultures mais porteur de préjugés (05:00–07:28).
- Citation : “Cortés, avec sa conquête du Mexique, ne cesse de faire de la diplomatie... Les Espagnols d’entrée ont un temps d’avance, ils connaissent les autres quand les autres ne les connaissent pas.” (05:00 – François Ternat)
- Fragilité numérique et “faiblesse” des Européens qui ne peuvent éviter de négocier : “On estime qu’en 1760, il y a 25 à 26 000 Européens sur tout le continent africain, avec des taux de mortalité de 30% par an.” (07:48 – Éric Schnakenbourg)
- Nécessité de l’adaptation aux contextes locaux (gift diplomacy, politiques de redevance, rôle des marchands, missionnaires, aventuriers) (09:15–13:55).
4. Représentation du monde et connaissance géographique
- Les cartes, la toponymie, la nomination des lieux par les Européens, sont des outils de diplomatie et de domination intellectuelle (16:33 – François Ternat)
- “Le partage du monde” via le traité de Tordesillas (1494) et Saragosse (1529), négociation géographique sur des espaces connus et inconnus (13:55–16:15 – Éric Schnakenbourg).
- “Représenter les lieux, nommer les lieux pour se les approprier.” (16:15 – Éric Schnakenbourg)
5. Diversité et variabilité des pratiques diplomatiques selon les espaces et les sociétés
- Pas de lecture unifiée ou uniformisation européenne : distinction selon nature des sociétés rencontrées (Caraïbes, Amérindiens, Indes, royaumes africains, puissances asiatiques…) (23:07 – Éric Schnakenbourg).
- Le besoin de comprendre l’organisation politique locale : “Il faut reconnaître un interlocuteur qui a des structures à peu près équivalentes.” (19:37–22:28).
- Citation : “Les Européens, quand ils rencontrent ces peuples lointains, sont d’abord des observateurs et, je dirais, à leur corps défendant un peu des anthropologues ou des ethnologues, puisqu’il faut observer.” (23:07 – Éric Schnakenbourg)
6. Diplomatie multilocale et pluralité des espaces de décision
- Trois cercles de prise de décision :
- Ministres et diplomates en Europe
- Gouverneurs et agents coloniaux outre-mer
- Acteurs locaux (aventuriers, missionnaires, marchands, intermediaries) (09:15–13:55 – François Ternat)
7. Jeu de rivalités entre puissances européennes
- L’idée, issue du XVIe–XVIIe siècles, que l’Europe, en guerre ou en paix sur son territoire, pouvait maintenir des relations différentes dans les colonies (la notion de “pas de paix au-delà de la ligne”) (31:10 – Éric Schnakenbourg).
- “On concevait tout à fait que l’on puisse se faire la guerre en Amérique, par exemple, contre les Espagnols, sans pour autant compromettre la paix qui avait été signée en Europe.” (31:10 – Éric Schnakenbourg)
- Progressivement, ces espaces se globalisent et les enjeux outre-mer deviennent centraux dans les traités européens (34:20 – Xavier Mauduit, 34:53 – François Ternat).
8. Poids du temps et de la distance dans la diplomatie mondiale
- Ralentissement de la communication : exemple de la prise de Manille (1762), occupée par les Anglais alors que la paix a été signée en Europe depuis trois mois (39:33–42:52 – Éric Schnakenbourg).
- Des calendriers d’application de la paix sont inventés, ajustant la diplomatie au temps du voyage et de la distance (39:33–42:52).
9. Les perceptions de l’autre et leurs effets sur les pratiques diplomatiques
- L’autochtone est perçu selon des grilles variables (proximité culturelle : islam ; puissance : royaumes africains ; “sauvagerie” imaginaire : Amérindiens ; organisation politique différente) (43:36–48:37 – François Ternat).
- “Finalement, partout, il faut, j’allais dire, se mettre sous le joug des réalités locales.” (43:36 – François Ternat)
10. Objectifs de la diplomatie et évolution du vocabulaire
- Diplomatie au service de la domination et du commerce mais aussi constamment orientée par les rapports de force locaux et mondiaux (50:32–53:25 – Éric Schnakenbourg).
- Le mot “diplomate” n’apparaît qu’à la fin du XVIIIe siècle : auparavant, on parle de négociateur, d’ambassadeur, d’envoyé.
- “Dans une négociation diplomatique, tout l’art est de connaître, de comprendre et d’intégrer les objectifs de son interlocuteur…” (50:32 – Éric Schnakenbourg)
- Citation acide de l’Encyclopédie :
“Le négociateur est un proté qui prend toutes sortes de formes [...]. Usé de tours ou de mots équivoques, il ne parle que de paix, que d’alliance et que d’intérêt public. Et en effet, il ne songe qu’aux siens, c’est-à-dire à ceux de son maître.” (49:47 – [lecture de l’article “négociateur”, Diderot et d’Alembert, 1751])
11. Prolongements et héritages (post-1815)
- Mutation décisive de la diplomatie mondiale, la Grande-Bretagne s’impose ; choix stratégiques dans les débris des empires (St-Pierre-et-Miquelon vs île Maurice) décidés par Talleyrand au Congrès de Vienne. (53:43–54:51 – François Ternat)
- “On voit qu’il y a une nouvelle forme de diplomatie des lointains qui s’est mise en place.” (53:43 – Xavier Mauduit)
Citations Notables et Moments Marquants
- “La diplomatie n’est pas la guerre. Mais enfin, la guerre, c’est aussi de la diplomatie.”
(01:15 – Xavier Mauduit) - “Cette diplomatie des lointains, [...] c’est l’histoire d’un regard des Européens sur le monde et d’une adaptation.”
(01:38 – François Ternat) - “Cortés, avec sa conquête du Mexique, ne cesse de faire de la diplomatie [...] Les Espagnols d’entrée ont un temps d’avance, ils connaissent les autres quand les autres ne les connaissent pas.”
(05:00 – François Ternat) - “Parce que, précisément, les Européens sont en position, au moins dans un premier temps, en position d’infériorité et de faiblesse.”
(23:07 – Éric Schnakenbourg, sur la nécessité d’observer et comprendre les sociétés autochtones) - “Il y a une véritable connaissance du monde et surtout des enjeux géopolitiques qui sont au cœur des rivalités franco-britanniques.”
(09:15 – François Ternat) - Citation du traité d’Utrecht (1713) :
“Y aura une paix universelle et perpétuelle… en dedans qu’au dehors de l’Europe. Cette paix sera inviolablement observée entre eux, si religieusement et sincèrement, qu'ils feront mutuellement tout ce qui pourra contribuer au bien, à l'honneur et à l'avantage l'un de l'autre, vivant en tout comme de bons voisins...”
(29:57 – Lecture du traité)
Timestamps des segments majeurs
- Introduction, présentation des enjeux & invités – 00:00–03:30
- Naissance et nature de la diplomatie des lointains – 03:30–05:00
- Diplomatie et conquête : l’exemple Cortés et la nécessité des alliances – 05:00–07:28
- Faiblesse numérique et rôle de la négociation pour les Européens – 07:48–08:54
- Les trois cercles de la diplomatie – 09:15–13:55
- Traité de Tordesillas et la cartographie comme instrument de négociation – 13:55–16:15
- Diversité des pratiques diplomatiques selon les sociétés rencontrées – 19:37–23:07
- La pluralité d’acteurs, d’espaces et d’intérêts – 23:07–27:48
- Le traité d’Utrecht et l’intégration des enjeux extra-européens – 29:24–34:20
- Effet du temps et de la distance sur la diplomatie mondiale – 39:33–43:36
- Perceptions de l’autre et adaptation aux réalités locales – 43:36–48:37
- Définition acide du négociateur dans l’Encyclopédie – 48:47–49:47
- Diplomatie, domination et mutations au XIXe siècle – 53:25–54:51
Conclusion et synthèse
L’émission dresse un panorama riche et nuancé de cette “diplomatie des lointains” qui bouleversa durablement la manière dont les puissances européennes agissaient et négociaient hors de leur continent. Elle révèle la constante nécessité d’adaptation, la pluralité des acteurs impliqués, le rôle central du savoir et des représentations, ainsi que les défis posés par la distance et le temps. La diplomatie, loin d’être une mécanique univoque de domination, demeure un espace d’incertitude, de négociation, et parfois de tromperie, façonnée par la diversité et la complexité du monde rencontré. Le tout s’inscrit dans la genèse de la mondialisation des relations internationales et des rivalités, éléments structurants de notre histoire contemporaine.
Pour aller plus loin:
- Une diplomatie des lointains, F. Ternat & É. Schnakenbourg (Presses universitaires de Rennes)
- Consulter les archives et podcasts de France Culture, Le Cours de l’Histoire
