
Grands Boulevards et grand tirage, quand la presse fabrique la célébrité
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Rachel
Grand
Host / Narrator
boulevard et grand tirage quand la presse fabrique la célébrité. Il y a du beau monde en haut de l'affiche. Mademoiselle Georges, elle fut la maîtresse de Napoléon, dit-on. Et Marie d'Orval, l'amoureuse d'Alfred Devigny, c'est elle dans Chatterton. Et puis il y a Mademoiselle Mars, l'incroyable Rachel, Marie Taglioni, la sylphide Sarah Bernard, l'aiglon. Et du côté des hommes, Thalma. Quel génie! Il a connu Pauline Bonaparte. ou encore Robert Maquerre. Mais non, c'est Frédéric Lemaitre. Aujourd'hui, nous allons partir sur les grands boulevards à la rencontre des enfants du paradis.
Florence Filippi
Vous avez souri.
Host / Narrator
Ne dites pas non, vous avez souri. Ah, c'est merveilleux. La vie est belle.
Marcel Levin
Et vous êtes comme elle, si belles.
Host / Narrator
Vous êtes si belles, vous aussi.
Marie Taglioni
Vous avez la tête trop chaude pour moi, Pierre-François.
Rachel
Et le coeur trop froid. Je crains les courants d'air.
Host / Narrator
Ah bah oui, on craint les corandaires avec Arliti, c'est pas rien dans Les Enfants du Paradis, sublime film. Florence Filippi, bonjour.
Florence Filippi
Bonjour.
Host / Narrator
Vous êtes maîtresse de conférence en théâtre et littérature du XIXe siècle à l'Université de Rouen en Normandie. Et Marcel Levin, bonjour.
Marcel Levin
Bonjour, Xavier Mauduit.
Host / Narrator
Docteur en littérature française associée à l'Université de Lyon. Les Enfants du Paradis, c'est un bon exemple, c'est une belle toile de fond pour notre discussion aujourd'hui. Ce film qui nous conduit sur les grands boulevards. D'ailleurs, on peut préciser ce qu'on entend par grands boulevards à ce moment-là. Nous sommes dans les années 20. du XIXe siècle.
Florence Filippi
Alors, il faut savoir déjà que le théâtre au début du XIXe est encore hiérarchisé. C'est-à-dire qu'il y a des scènes qui sont des scènes subventionnées, considérées comme des scènes principales, notamment la comédie française, le théâtre de l'Odéon, et puis des scènes que l'on considère comme étant des scènes secondaires, notamment certains théâtres du boulevard, comme le théâtre de la Porte Saint-Martin. Et puis il y a le fameux boulevard du crime ou boulevard du temple, où foisonnent, au fur et à mesure du siècle, une multiplicité de théâtres, certains théâtres de traiteaux, certaines salles, notamment celle de Virginie Desjazers, qui vont être détruits ensuite par une percée haussmannienne. Donc voilà, il y a cette vie très très foisonnante, parallèle, et qui attire évidemment de nombreux publics.
Host / Narrator
Le boulevard du crime, pourquoi? Parce qu'on y tue des tonnes de rois, de princesses sur scène, évidemment, tous les jours. Marceau, Levin, on a du mal à saisir la vivacité, l'effervescence de ce monde-là, de ce monde du spectacle. Mais imaginez, se balader sur le boulevard du crime, ça veut dire aussi vivre mille émotions à ce moment-là.
Marcel Levin
Oui, tout à fait. Effectivement, il y a une vraie effervescence de la vie culturelle au cours du 19e siècle. Et cette vie culturelle, elle se trouve effectivement mise en scène, exposée, notamment dans la presse, dans les journaux. Donc, il y a vraiment aussi des liens qui peuvent se nouer entre le monde du spectacle, du théâtre. Je pense au café-concert aussi, à partir des années 1960 et la presse qui vient comme ça faire une chambre d'écho pour pour les célébrités, les vedettes du moment qui passent, qui défilent sur scène et qui ensuite se retrouvent à défiler dans la presse.
Host / Narrator
Oui, vous avez raison de le rappeler parce que tout est lié. Ce monde de la littérature, des grands romans, est lié au monde du théâtre parce que ces romanciers, on va les retrouver également dramaturgés, c'est lié à la presse. Florence Filippi. On a ici tant et tant de gens qui se côtoient, qui se connaissent et qui évoluent dans un univers qui ne peut pas être cloisonné. C'est pas le monde du théâtre, c'est le monde de la presse et le monde de la littérature. Tous ces gens-là se rencontrent sans cesse.
Florence Filippi
Bien sûr, il y a ce que l'on appelle des carrières croisées, c'est-à-dire des auteurs qui sont aussi journalistes et qui deviennent parfois directeurs de théâtre, quand ils n'exercent pas les trois activités d'ailleurs. Donc le monde de la presse et celui du théâtre entretiennent des relations complexes, à la fois de rivalité, de concurrence et de complémentarité. Finalement c'est un seul et même ensemble qui fonctionne en réseau. évidemment. Donc on croise, on sait bien que le théâtre est le principal lieu de sociabilité, il ne subit pas encore avant la fin du siècle la concurrence notamment du cinématographe et évidemment les publics s'y précipitent massivement à la faveur de l'ouverture de nombreuses salles et se croisent des figures diverses.
Host / Narrator
Oui c'est ça, c'est ce monde évoqué dans le film Les Enfants du Paradis, on l'a cité tout à l'heure parce que c'est vrai que Les Enfants du Paradis, c'est Marcel Carnet, Jacques Prévert, bien sûr, c'est ce monde du paradis là, tout en haut avec des gens modestes et puis tout en bas avec l'élite. Il y a de ça, Marceau Levin, étudier le théâtre, étudier ses comédiens, ses comédiennes, ses croisés de l'histoire économique, de l'histoire sociale, de l'histoire culturelle au minimum.
Marcel Levin
Tout à fait, il y a comme ça une espèce de Le croisement des disciplines, je pensais, pour rebondir sur ce que disait Florence Filippi, quelqu'un qui, par exemple, pourrait être cité comme au croisement de ces différents mondes, c'est Arsène Ousset, alors bon, on l'a un peu oublié aujourd'hui, qui était directeur de la Comédie-Française, directeur de l'Artiste, une revue, aussi poète, écrivain, aussi quelqu'un de très riche, qui était vraiment un animateur de la vie culturelle, sous le Second Empire, il avait une espèce de maison Rococo, pas très loin de la Maison de la Radio dans le XVIe, tout à fait étrange, dans le style second empire, et donc il organisait des grandes soirées comme ça, et lui, c'est quelqu'un qui a vraiment construit sa réputation, construit sa célébrité, justement, notamment par des relations de clientélisme avec les écrivains de son époque, Théophile Gauthier, Théodore de Banville, des gens qui l'employaient, qui étaient finalement ses employés dans sa revue et à qui il demandait de signer des textes, des biographies sur lui-même, écrites de sa main. Donc il y avait comme ça des logiques un petit peu de... de construction, de réputation. Et donc voilà, ce monde-là, ce monde culturel-là, il faut bien comprendre que c'est, pendant le 19ème siècle, un monde qui est où tout le monde se croise, où tout le monde se mêle, et où finalement il faut moins considérer d'un côté les écrivains, les journalistes, de l'autre côté les comédiens, c'est des choses Les gens se connaissent, se fréquentent, s'écrivent les uns sur les autres. Tout circule.
Host / Narrator
Avec, à côté de la maison de la radio, une autre maison. Quelqu'un d'autre habitait là. C'est Balzac, Honoré de Balzac, bien sûr. L'auteur des Illusions Perdues.
Pierre-François (fictional character)
Tu veux du champagne?
Host / Narrator
Non merci.
Pierre-François (fictional character)
Ah bah t'en auras quand même.
Host / Narrator
Je t'ai apporté mon recueil.
Pierre-François (fictional character)
Je vais te donner le nom d'un ou deux éditeurs, t'inquiète pas.
Host / Narrator
Je m'inquiète pas?
Pierre-François (fictional character)
Bah si, tu t'inquiètes là.
Host / Narrator
Je voulais dire, je respecte énormément le métier de journaliste.
Pierre-François (fictional character)
Ah oui? Et tu crois que c'est quoi, mon métier?
Host / Narrator
Vous vous rendez compte des nouveaux livres, des nouvelles pièces de théâtre, des nouvelles idées? Vous éclairez les gens sur... l'art? Le monde?
Pierre-François (fictional character)
Mon métier, c'est d'enrichir les actionnaires du journal. Et au passage, de ratisser le plus possible.
Host / Narrator
De ratisser?
Pierre-François (fictional character)
Ratisser. Absolument. On se fait payer une première fois par un directeur de théâtre pour écrire une bonne critique. Ensuite, on va voir son concurrent dans le théâtre d'à côté pour lui proposer de dire du mal du premier. Et comme ça, on fait monter les enchères en décrivant du bien ou du mal dans des journaux différents, sous des noms différents. Et ça tourne et ça tourne et on ratisse, on ratisse. Ça crie, ça pleure, ça débarque ici avec des insultes ou des cadeaux. Et la polémique est lancée. Et la polémique, pour eux, c'est le plus important. C'est ce qui fait parler, donc vendre des places de théâtre, des livres, tout ce que tu veux.
Host / Narrator
On ratisse les illusions perdues, c'est le film de Xavier Giannoli. En 2021, c'est l'adaptation, bien sûr, du roman d'honoré de Balzac. Là, on a entendu Benjamin Voisin et Vincent Lacoste, l'évocation de la presse ici. Il y a une particularité de cette presse-là, parce que la notion de célébrité existe par le passé. Il suffit d'écouter pour ça les excellentes émissions du cours de l'histoire sur franceculture.fr et la petite Radio France consacrée à l'histoire de la célébrité. Il y a quelque chose de nouveau Florence Philippi avec la presse au XIXe siècle?
Florence Filippi
Effectivement, il y a les dérives de ce qui est considéré comme de la littérature industrielle ou littérature de l'éphémère puisqu'il ne faut pas oublier qu'il y avait quand même une absence d'honorabilité liée à la profession de journaliste au moins au début, tout au long du siècle. il souffrait encore d'une forme de mépris social. On pouvait considérer qu'il s'agissait d'auteurs ratés et puis qu'il se livrait aussi à une littérature commerciale. Et en cela, d'ailleurs, cette absence d'honorabilité mêlait les places dans la même catégorie que les gens de théâtre et les acteurs, d'une certaine manière, qui souffraient aussi d'une propre d'un au propre social. Alors, ce qui est nouveau, c'est qu'au fur et à mesure du siècle, on passe d'un compte-rendu de théâtre qui a pour vocation d'exercer une forme de censure, qui a une vocation didactique, qui veut former les spectateurs, corriger les acteurs, à ce qu'on appelle la chronique du lendemain qui est davantage, effectivement, celle des soiristes qui parlent davantage de ce qui se passe dans la salle que ce qui se joue sur scène. Voilà, il s'agit plutôt des décommandins et puis il y a aussi tous les journaux d'annonce avec la réclame, la publicité qui prolifèrent tout au long du siècle et là qui serait une forme dégradée de la critique.
Host / Narrator
C'est vrai que quand on lit la presse du 19ème siècle, les rubriques consacrées au théâtre nous semblent gigantesques par rapport à ce qu'elles sont aujourd'hui. La place du théâtre dans la presse, qu'elle soit quotidienne ou hebdomadaire, c'est vraiment considérable.
Marcel Levin
Oui, c'est la grande forme de spectacle de l'époque. Effectivement, je pense qu'une des nouveautés de cette période du 19ème par rapport à cette question de la presse et donc comment elle va venir exposer, elle va venir exhiber les personnalités, les vedettes du théâtre et pas seulement les vedettes du théâtre, aussi les écrivains, les autrices, c'est que, je dirais, au milieu du 19ème siècle, autour des années 1850, apparaît une nouvelle catégorie de de gens qui seraient ce qu'on pourrait appeler des médiateurs de la célébrité, des professionnels de la célébrité. Et ça c'est quelque chose qui, alors vous avez invité Antoine Lilti, vous avez invité différentes personnes qui sont venues vous parler du XVIIIe siècle, effectivement je pense que c'est quelque chose qui apparaît quand même à ce moment-là, qui est une véritable nouveauté, c'est des gens qui prennent conscience que leur réseau amical, leur réseau social, leurs connaissances nombreuses dans le monde culturel, parmi la bohème des petits journalistes, parmi les mondes théâtraux, peuvent être convertis en notoriété médiatique, peuvent être convertis aussi en argent, puisqu'on va pouvoir vendre davantage en exhibant, en spectacularisant dans la presse, dans des journaux, dans des biographies, dans des portraits, ce réseau-là. Et je pense que c'est l'apparition de véritablement la prise de conscience que La célébrité ça peut être un commerce, ça peut être quelque chose qui va être commercialisé, on va pouvoir se faire de l'argent avec ça, vendre davantage de billets de théâtre, vendre davantage de livres. Et donc apparaît ce nouveau type de professionnel là.
Host / Narrator
Oui parce que Florence Hulipi, il faut quand même le rappeler, tout ça c'est une question d'argent. Mettre en scène une pièce de théâtre et attirer le public pour les directeurs de théâtre, ce sont des enjeux financiers absolument gigantesques. Il y a beaucoup d'argent, c'est la même chose pour les comédiens, pour les comédiennes. C'est vraiment une histoire économique qui nous intéresse quand on évoque la célébrité.
Florence Filippi
Alors, il y a cette question économique, bien sûr, qui est grandissante au fur et à mesure du siècle, mais il y a aussi cette question sociale et politique, véritablement, notamment pour ce qui concerne les comédiennes. Cette célébrité, malgré ses dérives commerciales, a permis à un certain nombre de femmes de s'émanciper, d'avoir un certain pouvoir économique, justement, une indépendance, Vous avez cité Mademoiselle Georges, qui circulait partout en Europe, qui faisait des tournées. Et on voit sur son livre de contes, qu'on peut consulter à la Comédie-Française, que c'était une petite entreprise à elle seule. Elle se déplaçait avec plusieurs voitures, ses costumes, ses domestiques, sa famille. Voilà, parce que finalement, elle faisait vivre toute une série de personnes. Même chose pour, par exemple, Sarah Bernard, évidemment, à la fin du siècle.
Host / Narrator
On a des gens ici qui sont, par leur nom, en charge de la vie de tant de personnes. Parce que c'est cette idée de nom qui est importante quand on évoque la célébrité. C'est quoi une pièce de théâtre en fait? Bien souvent c'est un auteur, une autrice, moins souvent quand même au XIXe siècle, et le titre de la pièce. La célébrité c'est à partir du moment où le nom du comédien et de la comédienne arrive en haut de l'affiche. On peut dire que voilà, là on a un bon indice.
Florence Filippi
Oui, alors souvenons-nous déjà que sur le plan lexical, la presse et la vedette sont liés, puisque ces deux mots viennent du vocabulaire de l'imprimerie. La presse, c'est la machine dans laquelle on enserre la feuille que l'on va imprimer. Et mettre en vedette, c'est mettre en valeur sur une affiche en caractère grain. Donc déjà, il y a une proximité lexicale qui explique cette dépendance réciproque. Et évidemment, à partir du début du 19ème, on comprend qu'en mettant en valeur le nom d'un acteur ou d'une actrice sur l'affiche, on peut attirer des publics. Surtout quand une même pièce est programmée dans plusieurs salles en même temps. C'est possible Bien sûr, c'est la grande nouveauté du XIXe siècle. À partir du moment où les prélèges dont parlait hier Suzanne Rochefort sont levés, eh bien, on peut jouer du Molière dans plusieurs salles, du Marivaux dans plusieurs salles.! Et ce qui va faire la différence, c'est le nom de la vedette. Thalma, par exemple, ou Rachel ensuite, et Sarah Bernard.
Host / Narrator
Voilà, c'est ce grand nom qu'on voit et qui attire. On se dit, tiens, on va aller la voir. C'est la fabrication des vedettes.
Paul Derval
Monsieur Paul Derval, qu'est-ce que c'est qu'une vedette? un artiste ou une artiste ayant énormément de talent d'abord, Et ensuite, la faveur du public, c'est-à-dire, quand elle rentre en scène, cette vedette, le public l'attend, frémit, il y a un quelque chose, et son nom sur l'affiche attire les foules, mais ça, généralement, parce qu'il y a du talent. Si ça dure. Et s'il n'y a pas de talent, ça ne dure pas. Un terrain d'accord du reste... C'est Christian Jacques qui est un terrain d'accord. Il existe effectivement plusieurs sortes de vedettes. Vous avez la vedette qui a beaucoup de talent et qui est jolie, vous avez celle qui est moins jolie et qui a aussi du talent, mais malheureusement, vous avez aussi la vedette qui n'est pas jolie, et qui est vedette pour différentes raisons. Une par exemple, c'est qu'elle est l'amie d'un monsieur qui a beaucoup d'argent et qui vous impose cette vedette. Je crois que l'opposition des deux points de vue de M. Nerval et de M. Christian Jacques justement fait apparaître la déviation qu'on a donnée au mot vedette. M. Derval y a introduit une notion de durée, c'est-à-dire une notion de carrière. Christian Jaques y a introduit le fait même de la vedette par rapport au public. Et effectivement, comme vous disiez, c'est bien le public qui en dernier sort fait la vedette.
Host / Narrator
C'est bien de le rappeler. Nous étions en 1948 avec ici l'évocation de ce qu'est une vedette et c'est... Passionnant de voir cette association entre le physique, être joli, le talent et puis parfois, bon, pas très joli et pas de talent, mais enfin des soutiens. Florence Filippi, on peut dire qu'au XIXe siècle, ça vaut aussi, c'est le public qui fait la vedette ou c'est la presse qui fait la vedette?
Florence Filippi
C'est un système croisé là encore de réseaux de jeux d'influence puisque la presse peut influencer les goûts du public. Il y a aussi la claque, la fameuse claque qui est payée pour applaudir ou huer pendant les représentations. Donc un faux public finalement. avec de fausses réactions, et puis les vedettes aussi sont capables de contribuer à leur propre célébrité, surveiller étroitement ce qui est écrit, ce qui est publié, et parfois elles écrivent leur propre critique, c'est le cas de Talma, qui est intervenu à plusieurs reprises, pas forcément d'ailleurs pour des éloges, mais pour se corriger, alors il parlait de lui à la troisième personne, Thalmas s'est trompé, Thalmas etc. Et puis il a envoyé le feuillet à un rédacteur en l'incitant à le publier pour que les publics sachent que Thalmas était capable de se remettre en question.
Host / Narrator
Voilà, Thalmas c'est le début du XIXe siècle, la révolution française du XIXe siècle proche de Napoléon et donc j'entends qu'ils font pareil. Ils écrivent eux-mêmes leurs propres critiques, Marceau Levin.
Marcel Levin
Oui, pour rebondir sur ce que disait Florence Filippi. Un autre exemple qu'on pourrait donner que Thalma, puisqu'on parlait aussi de célébrité féminine, d'être jolie ou je ne sais pas quoi, c'est Virginie Déjazet qui a cité tout à l'heure Florence Filippi. On connaît le théâtre Déjazet à Paris, évidemment c'est elle qui l'a fondée. C'est quelqu'un qui naît en 1798, c'est une comédienne qui se spécialise au cours des années 30-40 dans les rôles de travesti. C'est ce qu'on appelle le genre grivois, c'est-à-dire ce travestissement-là, le fait de se déguiser costumé en homme va lui permettre de jouer tout un tas de sous-entendus sexuels et grillards, parce que mettre des pantalons c'est pouvoir aussi montrer ses jambes. Et donc pendant toutes ces années-là, toute la chronique biographique, énormément de pamphlets, de recueils d'anecdotes paraissent à son sujet, qui vont justement jouer du du mélange, de la fusion entre la scène et la salle, entre la scène et la ville, en disant, voilà, finalement, les rôles qu'elle joue sur scène, ses rôles un peu sexualisés, etc., se prolongent dans sa vie. Et on a des choses absolument d'une grande violence, d'une grande misogynie, évidemment, qui disent à quel point tous les collégiens de Paris se vantent d'avoir couché avec elle. Enfin voilà, il y a des choses qui se trouvent dans des dictionnaires, pas dans la presse. C'est-à-dire très sérieux, des gros volumes. Et ce qui est intéressant de voir, et donc là aussi on parlait de prendre le contrôle sur son image et sur la construction de son image, c'est que dans les années 1850, donc là elle est plus âgée, elle a une cinquantaine d'années, va apparaître une biographie, une biographie d'un... quelqu'un de tout à fait oublié qui s'appelle Eugène Pierron, une biographie de Déjazet. Et cette biographie prend le contre-pied total de ce qui avait été écrit sur elle préalablement, en disant mais non non non, il y a une... une solution de continuité totale entre ses rôles sur scène et sa vie. En fait, c'est une dame patronesse, c'est une sainte, c'est une dame tout à fait vertueuse, qui performe tout à fait son genre, qui respecte tout à fait les codes qu'on attend de la respectabilité bourgeoise d'une femme. Et à partir de là, tous les articles qui paraissent sur Desjazers emboîtent le pas de cette version-là, en disant oui, effectivement, on la traînait dans la boue, c'était n'importe quoi, alors qu'elle est très vertueuse, elle ne boit jamais, elle ne boit que sur scène, etc. Alors qu'avant, on disait sans arrêt qu'elle buvait du champagne en fumant des cigares toute la journée. Et ce qui était intéressant, c'est que c'est elle qui a commandité la biographie de Jeanne Piron. Jeanne Piron, c'est quelqu'un qui a travaillé avec elle, c'est un second rôle, donc elle lui a dicté cette biographie-là. Donc finalement, c'est elle qui, à un moment donné, a repris le contrôle et a dit, ça s'arrête. Alors, ce qui est intéressant, c'est de voir qu'elle passe en quelque sorte de la putain à la maman, puisqu'elle passe d'une image très sexualisée, pour réintégrer une image très vertueuse de femme bourgeoise, donc qui a comme ça une espèce d'incapacité de trouver une troisième voie. Mais en tout cas, c'est intéressant de voir comment est-ce qu'elle reprend le contrôle sur son récit biographique et sur son image, sur sa réputation.
Host / Narrator
Oui, parce qu'il faut reprendre le contrôle. Et vous nous l'avez dit, Florence Filippi, il y a ce premier temps sachant que les temps se superposent, où la presse commente la manière de jouer, et puis on voit de plus en plus apparaître des indications sur la vie hors du théâtre et de la scène. Très dur de reprendre le contrôle, mais c'est surtout de voir comment se construisent presque des caricatures, des caricatures sous forme de textes, au siècle de la caricature, et comment on colle des étiquettes à différentes personnes, des acteurs, des actrices, et c'est très dur d'y échapper.
Florence Filippi
Oui, c'est-à-dire que c'est un siècle où l'on commence à s'intéresser de plus en plus à la personne même de l'artiste, indépendamment de sa création, indépendamment de son rôle. Et les actrices ont conscience de cela et vont aussi contrôler leur image publique. Ça aussi c'est une nouveauté, notamment à travers la diffusion de leurs portraits, portraits photographiques à la fin du siècle. Et puis la diffusion de leur biographie ou d'anecdotes biographiques les concernant. Dès le XVIIIe siècle, Mademoiselle Cléron écrit ses mémoires pour réhabiliter son image. Et même chose, Thalma va écrire des éléments de sa biographie. Et Sarah Bernard, évidemment, va également écrire ses mémoires. pour satisfaire la curiosité de son public. Et puis, parce qu'elle est déjà éminemment célèbre, elle veut laisser une trace en partie magnifiée. Voilà, elle raconte, elle se raconte, elle raconte. Elle crée son propre récit.
Host / Narrator
Oui, c'est souvent mieux de se raconter parce que ça évite d'être surpris après quand on lit la biographie qui est rédigée par quelqu'un d'autre. Marita Glioni nous raconte sa vie.
Marie Taglioni
On peut écrire mon nom de deux façons. celle de l'état civil, et alors je me nomme Marie Taglioni, celle que la postérité a retenue, et alors je suis à jamais la sylphide. Née dans une famille vouée à la danse, j'ai fait mes premières classes à Paris avec Coulon. Mais tout au long de ma vie de danseuse, mon vrai maître sera Philippe Taglioni, tout à la fois père, professeur, mentor, impresario et chorégraphe. nous avons mené la vie errante des familles d'artistes à travers l'Europe. Mais c'est à Paris que je me suis fixée le plus longtemps. J'y ai fait mes débuts à l'Opéra en 1827. Mon père, comme chaque fois, avait négocié mon contrat et obtenu deux dérogations importantes. Que je ne sois pas soumise à l'examen habituel qui conditionnait cette admission sur le théâtre alors le plus important d'Europe, que je danse uniquement des pas composés par lui. Dès le premier spectacle, on reconnut ma grâce, ma technique et surtout mon travail de pointe. On inventa pour moi le verbe taglioniser.
Florence Filippi
Marie
Host / Narrator
taglionit. Eternelle sylphide, taglionisée, c'est très rigolo d'ailleurs à entendre comme mot. Florence Philippi dans ses portraits de vedettes que nous pouvons avoir au XIXe siècle et d'ailleurs au passage merci de nous avoir rappelé la notion même, l'étymologie même de vedette qui est mise en haut de l'affiche. On a des personnes avec des destins racontés, des vécus racontés parce que ça fait partie aussi du vedettariat. On ne peut pas être vedette juste sur un nom, très vite derrière il faut une narration.
Florence Filippi
Bien sûr. Et d'ailleurs, il faut aussi se méfier ou au moins souligner ce que Lévi-Strauss appelait les mythèmes ou Roland Barthes les biographèmes, c'est-à-dire dans les mémoires d'acteurs ou dans les biographies d'acteurs et d'actrices, et là d'une danseuse en l'occurrence, la façon dont ils construisent leur propre mythe. Et puis il y a des étapes obligées. La vocation, on est souvent frappé par la vocation, évidemment. avoir un tempérament qui prédispose. Puis il y a cette notion de génie, qui est une notion nouvelle, qui défend l'idée qu'on appartient à une élite, qu'on est frappé. Il faut inventer ce récit, de même que l'on doit contrôler son image, la façon dont on est mis en scène sur les gravures. Alors Marietta Leoni, le savait parfaitement bien. D'ailleurs, elle avait aussi lancé un journal qui s'appelait La Sylphide en 1839, au vu du succès qu'avait remporté ce ballet blanc. Et puis, elle savait qu'il y avait toute une mode aussi dans les revues de mode, associée à ce personnage qu'elle avait créé, ce personnage de La Sylphide. Alors, les ventes de mousselines de gaz étaient parfaitement envolées. Une série d'accessoires, de petites poupées à son effigie. qui était diffusée, ce qu'on appelle aujourd'hui des goodies, à l'effigie de Marie Talioni, se vendait un peu partout. Elle savait tout à fait faire fructifier ce commerce de sa personne et de son image, comme Sarah Bernard plus tard ou Cléo de Mérode, de façon un peu plus involontaire. parce que Cléo de Mérode, elle est devenue célèbre, elle a été aussi danseuse de l'opéra à la fin du siècle, mais elle est devenue célèbre parce que le directeur d'une revue a lancé un concours de beauté sans en informer les candidates en lice. Il diffusait, il avait affiché des photos et puis les lecteurs du journal devaient choisir la plus belle. Elle a été élue reine de beauté et c'est ce qui a lancé aussi son succès. Elle fait partie des vedettes les plus photographiées de la fin du 19e avec Sarah Bernhardt, mais malgré elle.
Host / Narrator
Florence Filippi, c'est important le physique pour être vedette. Parce que quand on lit, bien souvent, s'il fallait cumuler le nombre de la plus belle femme de son temps, nous avons beaucoup de plus belles femmes de son temps. C'est très commenté le physique.
Florence Filippi
Pour les femmes particulièrement, c'est très très dur. On a entendu la misogynie quand même qui émane des critiques. La critique est extrêmement cruelle avec les femmes. On le sait pour ce qui concerne Sarah Bernard qui a été victime de critiques épouvantables sur son physique, de critiques antisémites aussi, tout au long de sa carrière. Mais c'est le cas de nombreuses comédiennes dont on critiquait les défauts. Théophile Gautier qui était aussi un grand critique dramatique était d'une misogynie effroyable et puis en plus il voulait avoir ce rôle de Pygmalion, il y avait même une forme de jalousie dans la critique de Théophile Gauthier à l'égard du pouvoir des acteurs qui avaient ces succès qui étaient dans la lumière alors que le critique poète était dans l'ombre et il dit à un moment que la postérité reconnaîtra celui dont la création est pérenne alors que ces acteurs et actrices n'auront qu'un succès fugace et il dit qu'il veut fixer à l'encre, sculpter à l'encre les plus belles comédiennes de son temps Il rappelle que quand elles ne sont plus sur scène, elles ressemblent au coma des mortels et souvent elles sont peu jolies. Enfin voilà, il y a effectivement une grande cruauté.
Host / Narrator
Ah oui, cette cruauté est là et c'est à l'image sans doute de la pensée de ce moment, cette misogynie qui est omniprésente. Et puis il y a cette volonté de raconter. On l'entend bien par la presse parce que ça fait vendre aussi. C'est aussi un élément peut-être à prendre en compte. ça assure des bons tirages, Marceau Levin, parce que dans la presse, dans le désir de connaître la vie des gens, je parle de la presse, si on pourrait ajouter l'édition, on est à peu près sûr d'avoir un succès, donc c'est toujours intéressant.
Marcel Levin
Oui, c'est vrai, je pense que c'est la grande passion du siècle aussi, la curiosité pour les célébrités. Il y a quelque chose qui peut être dit à ce sujet, c'est une... une réflexion de Baudelaire que je trouve très intéressante, qui met un peu en perspective cette question-là, qui dit finalement, l'appétit pour les biographies, bon il parle aussi finalement de la célébrité, l'appétit pour connaître la vie privée des vedettes, naît d'une grande passion pour l'égalité. Et c'est intéressant parce que ce qu'il nous dit là, c'est que finalement, quand on a, on parlait du génie, quand on admire quelqu'un, quand quelqu'un nous paraît extraordinaire, doté de qualité, d'un grand talent, D'après Baudelaire, notre réaction, dans un monde qui se démocratise, c'est de chercher à ramener cette personne sur Terre en voyant, en lisant comment est-ce que cette personne en est arrivée là, et donc de voir que, je cite Baudelaire, les mêmes éléments de perfectionnement existent pour nous tous. C'est-à-dire que nous aussi on pourrait, si on voulait, faire passer les mêmes... écrire les mêmes choses, faire la même formation et devenir donc aussi talentueux. Et donc, il y a cette idée dans la célébrité que finalement, si on s'intéresse aux célébrités, c'est aussi parce qu'on pourrait... on veut se rassurer sur le fait qu'on pourrait être comme elles. Et ça, je trouve que c'est quelque chose qui est intéressant et qui montre que cette histoire de curiosité, elle naît aussi dans un rapport un peu ambivalent à l'admiration. Il y a aussi cette volonté de vouloir remettre sur terre, redescendre. Et c'est aussi pour ça que autant d'écrivains, des gens comme Maudlert, comme Flaubert se sont méfiés. Flaubert disait, mes traits ne sont pas dans le commerce, être connu n'est pas ma principale affaire. Il y a aussi une volonté de mettre à distance cette injonction, cet impératif de célébrité, d'exposition médiatique. de vouloir aussi être sans arrêt pris en photo ou caricaturé, on parle de la beauté physique, pour ne pas aussi être amené à l'échelle du commun.
Host / Narrator
des célébrités qui jouent un rôle. Ce ne sont pas juste des images, de belles images et de très très belles interprètes ou des acteurs absolument admirables. Il y a cette idée que parfois la célébrité est tellement célèbre qu'elle peut intervenir, qu'elle peut faire évoluer un texte. Ça c'est quelque chose, Florence Filippi, qu'on voit apparaître et on sent que le curseur de la célébrité est poussé très loin.
Florence Filippi
Oui, absolument. Si je prends l'exemple de Thalma, on constate qu'il est tellement célèbre qu'on ne peut plus rien écrire sur lui. Comme si la critique avait tout dit. Et d'ailleurs, au bout d'un moment, c'est Thalma qui va devenir son propre juge. Après une altercation avec le grand critique du journal des débats, Geoffroy, qui était tout puissant, le fameux père Feuilleton, que Thalma vient molester alors que Geoffroy a écrit que Thalma revient de tourner avec deux fois plus d'argent et deux fois moins de talent. Thalma s'introduit dans la loge du critique, lui serre la main violemment et ensuite ça lance une polémique terrible où Geoffroy et Thalma se répondent justement par articles interposés et Geoffroy dit j'abandonne Thalma au flatteur. Jusqu'à présent, justement, il était, pour moi, digne de la critique parce que, précisément, il est tellement célèbre que ses défauts risquent d'être imités. Mais puisque désormais il m'a menacée, eh bien, un silence est désormais ce que je lui dois. Et on constate en effet qu'ensuite, la critique se tarie un peu. son sujet. Et heureusement, comme Thelma a été un auteur aussi et qu'il a écrit, c'est notamment ses réflexions sur Lequin, on a quand même des traces de sa capacité à se remettre en question, et ce jusqu'à la fin de sa carrière. Mais c'est vrai qu'au bout d'un moment, il y a un épuisement, une fois qu'on a atteint un certain niveau de célébrité.
Host / Narrator
Est-ce qu'on voit des phénomènes où des auteurs écrivent des textes à destination d'une célébrité tout simplement pour avoir cette célébrité et pour le mettre en haut de l'affiche, avoir ce nom qui apparaît? Alors vous me faites oui de la tête tous les deux.
Marcel Levin
Oui, je pense que c'est quelque chose qui se produit beaucoup, ce qu'on pourrait appeler une transaction de notoriété ou de célébrité. Moi j'ai beaucoup travaillé sur des recueils de biographies et on voit comment Écrire la biographie de quelqu'un de célèbre, c'est déjà rentrer en contact avec cette personne, puisqu'il faut lui demander des notes, voire demander une entrevue avec lui ou avec elle, pour avoir des informations à mettre dans son texte, dans son article, ou dans sa brochure. et donc c'est aussi se faire connaître de cette personne-là, donc c'est aussi une façon d'intégrer ou en tout cas de signaler auprès de quelqu'un et de rendre en service puisque du coup on écrit quelque chose de potentiellement élogieux et donc en retour on espère avoir... voilà. Donc il y a comme ça toute une espèce de chaîne de dons et de contre-dons, de logique comme ça, de services rendus à l'intérieur de ce monde culturel-là et c'est comme ça que se construit la notoriété, c'est vraiment dans cet enchaînement successif de services rendus, de renvois
Host / Narrator
d'ascenseurs, Et puis du talent, bien sûr, quand on pense à ce grand acteur qui est Frédéric Lemaitre qui s'accapare le rôle de Robert Macker et qui transforme la pièce elle-même. C'est-à-dire que c'est l'acteur lui-même, c'est la célébrité qu'on vient voir au-delà des auteurs, qu'on a complètement oublié, au-delà même de la pièce. Et c'est, on dirait aujourd'hui un one-man show qu'il fait sur scène. Mais c'est ça, c'est le nom qui fait tout.
Florence Filippi
Oui, c'est un talent aussi de la part de ces vedettes, une capacité à se renouveler. Ça a été le cas de Frédéric Lemaitre dans ce rôle de l'auberge des Adrées. C'est que les premières n'ont pas eu beaucoup de succès. Ensuite, il modifie son costume. Il s'inspire d'ailleurs d'un homme qu'il voit dans la rue en Guigny, sur le boulevard du crime. Et là, succès énorme de la pièce. Et on le constate pour la plupart de ces vedettes. Elles travaillent énormément, c'est-à-dire que ce vedettariat ne vient pas de nulle part, du moins pour les plus connues. Il y a ce travail, cette capacité critique, le fait aussi d'entretenir ses relations, son réseau professionnel, des appuis, des protecteurs pour les femmes. puisque malheureusement il y a toujours ces liens forts avec le monde de la constitution pour ce qui concerne les comédiennes. Et voilà, c'est cet ensemble qui assure la pérennité de cette célébrité.
Host / Narrator
Mais merci de rappeler aussi qu'il y a le talent, parce que c'est pas tout simplement de jouer sur la construction de la célébrité en disant que c'est un système économique, etc. Il y a énormément de talent. Et puis, dans le cas des comédiennes, il y a aussi La nécessité de trouver sa place dans un monde très difficile, quand je dis un monde, ce n'est pas seulement celui du théâtre, c'est tout simplement le XIXe siècle avec des parcours sidérants, par exemple Rachel.
Rachel
Ma bonne sœur, tu nous fais des reproches, tu nous dis que nous ne pensons plus à toi, mais ne sais-tu pas tout ce que j'ai à faire? D'abord, j'ai à apprendre mes rôles. En entrant au théâtre français, mon répertoire n'était pas bien nombreux. Deuxièmement, il faut que je les étudie avec soin, car ce public si indulgent pour moi aujourd'hui m'oubliera peut-être demain si je fais la moindre faute. Eh bien, je tâcherai de l'éviter. Il faut qu'on dise tous les jours, ah, c'était mieux, beaucoup mieux que la dernière fois. Déjà, on le dit, mais je veux que ça continue. Ensuite, on m'invite de tous les côtés, chez des baronnes, des duchesses, des comtes. Enfin, si j'acceptais toutes ces invitations, je n'aurais même pas le temps d'ouvrir un livre. La seule société qui convienne à un artiste, ce sont ses rôles et non ses belles dames et ses beaux messieurs qui vous font des compliments bien flatteurs tant que l'on est chez eux et ensuite vous abîment et vous déchirent. Tout vu, tout bien calculé, il vaut bien mieux rester chez soi, au sein de sa famille. Là, au moins, on ne craint pas de s'éloigner du droit chemin. Maintenant, maman ne sort plus pour aller vendre et c'est un des avantages que j'apprécie le plus dans notre nouvelle position. Papa se promène, mon frère est au collège et j'espère qu'il nous fera honneur car ses maîtres sont déjà très contents de lui. Mes petites sœurs sont aussi en pension et deviennent très gentilles. Enfin, tout le monde est très heureux. Ta sœur est ton amie, Rachel.
Host / Narrator
Voilà, c'est Rachel qui écrivait à Sainte-Anne-des-Etunes en 1839 et dans l'émission consacrée à la comédie française sur France Culture en 1971. Oui, il y a beaucoup de boulot pour être célèbre, Florence Filippi. Dans le cas de Rachel, on l'entend bien, il faut trouver sa place dans un monde particulièrement hostile.
Florence Filippi
Oui, elle a un parcours d'autodidacte tout à fait fascinant, Rachel. Alors il est vrai que c'est Jules Jeannin, le prince de la critique, qui a contribué à sa célébrité, mais on voit aussi qu'il y avait un travail continu au prix de sa santé, puisqu'elle était très malade aussi, Rachel. Et d'ailleurs, elle a payé très très cher aussi cette célébrité. C'est après des tournées harassantes, qu'elle est morte extrêmement jeune. D'ailleurs, il y a une anecdote terrible autour de sa mort. Sa sœur avait demandé, comme il était d'usage à l'époque, qu'une photographe vienne prendre un cliché de Rachel sur son lit de mort. Mais une peintre a récupéré ce cliché, en a fait une copie et l'a vendue à la presse. Donc le portrait de Rachel sur son lit de mort s'est diffusé un peu partout, si bien que la sœur de Rachel a intenté un procès. qui a fait jurisprudence sur la protection de l'image des vedettes, puisqu'il y a cette absence de frontière entre vie publique, vie privée, qui n'était pas encore respectée, il n'y avait pas encore de législation stricte à l'époque.
Host / Narrator
Rachel meurt en 1858 à seulement 36 ans et puis en seulement 36 ans et même beaucoup moins quand on regarde sa carrière, elle a laissé une marque sur son temps parce que c'est ça aussi cette question de célébrité, c'est la proximité, ce sont des gens qu'on connaît parce qu'on lit leur vie au fur et à mesure dans la presse et puis Il y a ces biographies construites. Marceau Levin, vous êtes l'auteur d'une thèse intitulée « La fabrique des hommes du jour, les biographies contemporaines en France 1850-1970 ». Une thèse sous la
Marcel Levin
direction de? Une thèse sous la direction d'Olivier Barrat. Ça parle
Host / Narrator
de quoi? C'est quoi ces biographies des hommes du jour? Cette fabrique des hommes
Marcel Levin
du jour? Et bien, cette fabrique des hommes du jour, justement, c'est cela. Alors, je précise que c'est 1870, mais c'est vraiment la période du Second Empire sur laquelle j'ai travaillé. La fabrique des hommes du jour, c'est justement cela, c'est cette espèce de façon dont, à un moment donné, se démocratiser, se généraliser, s'industrialiser presque, la construction de la célébrité. Et effectivement, dans un monde, les années 1850-1860, où s'invente un nouveau rapport à la vie privée, à la protection de cette vie privée. Florence Philippi parlait justement de cette anecdote du portrait de Rachel, où s'invente un peu le droit à l'image. On peut aussi parler de quelqu'un qui s'appelle Eugène de Mircourt, qui est une personne assez peu sympathique du reste, qui est célèbre pour avoir écrit, dans les années 1950, un ensemble de textes, de brochures qui s'appellent Les Contemporains, une centaine de textes, Donc c'est des petites biographies qui contiennent toujours un portrait, la biographie et puis un facsimile d'autographe de la célébrité. On s'intéresse aussi à savoir comment la personne écrit la graphie de la célébrité. Et donc ce Mirkour qui est un type un petit peu qui, on va dire, est un marginal, un exclu du monde littéraire qui a du mal à s'y intégrer, qui n'a jamais vraiment réussi à faire sa place, se met dans les années 1850 à écrire des biographies diffamatoires, scandaleuses, remplies d'anecdotes, plus ou moins controuvée, remplie de choses vraiment parfois vraiment calomnieuses. Et donc, en réaction, alors il y a plusieurs phases, bref, mais en réaction, il va essuyer une série de procès en diffamation, qu'il va tous perdre, et il finira donc ruiné, puis ensuite il va s'exiler parce qu'il a fait faillite. Et donc voilà, ce qui est intéressant à ce moment là, c'est que ce que dit Mirkour, alors malgré tout ce caractère très antipathique, il a vraiment une idéologie nauséabonde, réactionnaire de part en part, c'est quelqu'un de paranoïaque, c'est quelqu'un de vraiment... Ah vous ne l'aimez pas? Ah non, non, non, il n'est pas très aimable. Mais il est très intéressant néanmoins, parce qu'il dit quelque chose, ce qui est intéressant c'est de lire comment il justifie son travail de diffamateur, de calomniateur, de pamphlétaire. Il dit les célébrités sont devenues une force, une nouvelle puissance, elles ont une influence sur la société qui est nouvelle et il faut contrebalancer cette influence-là. Comment? en les sommant d'exposer leur vie privée, en vérifiant l'exemplarité, la conformité de leur vie privée et de leur discours, en refusant totalement de distinguer l'artiste de la personne. C'est intéressant de voir comment il va exiger un statut juridique particulier pour les célébrités qui serait entre les simples particuliers qui sont protégés par la législation en matière de diffamation et les fonctionnaires qui tombent sous le coup d'une autre juridiction. d'un autre type de législation plutôt. Donc voilà, c'est ce qui est intéressant et donc c'est intéressant aussi que voilà, c'est au même moment où en 1958 s'inventent ces histoires de droit
Host / Narrator
à l'image. Avec Eugène Demircourt, donc personnage pas très sympathique, mais c'est vrai que le succès de ce qu'il propose à les contemporains, c'est vraiment factuel parce qu'on le voit, les contemporains ça circule partout. Eugène Demircourt sur
Jules Jeannin
Jules Jeannin. De toutes les prophéties de Jules, il ne reste qu'un méchant livre. Cet Isaïe boiteux a trébuché contre la rancune et s'est cassé le nez contre le mensonge. Outre ce roman de l'âne mort, notre homme en a commis quelques autres, mais si l'oubli du public équivaut au pardon, M. Jeannin peut dormir sans inquiétude. La confession, cette guenille encyclopédique trouvée dans la garde-robe du vieil Harouet, jointe aux six volumes des contes plus ou moins fantastiques et plus ou moins nouveaux, ne constitue pas un bagage d'écrivain très précieux, même si l'on y ajoute un chœur pour deux amours et le chemin traverse. Il est reconnu que Jules Jeannin, dans le livre, reste au-dessous du médiocre. Jamais il n'a pu jeter le plan d'une scène de drame. Tous les gens lui glissent entre les doigts. Aucun ne se fixe sous sa plume. Il a voulu jadis à l'Athénée monter dans une chair d'histoire, mais cette chair qui était occupée par l'arpe à la fin du dernier siècle a influé sur la destinée de ce pauvre Jules. Comme son devancier, nous le verrons quelques jours, tombé de chute en chute au trône académique. Triste consolation, là-bas aussi, notre homme aura le fauteuil de l'arpe. Jeannin reconnaît lui-même son impuissance, il se condamne à la critique
Host / Narrator
à perpétuité. Les Contemporains consacré à Jules Jeannin, c'est 1853, un parure jeune de Mircourt. C'est une lecture de Claude Piépuis sur France Culture. On a ici quelque chose d'acide, mais qu'est-ce qui plaît? On parle de Jules Jeannin, mais il y en a plein. Les contemporains, c'est vraiment toutes les grandes figures du ciel. Ça fait plaisir aussi, parce que ça veut dire qu'on parle de nous. Est-ce que l'idée, c'est pour une vedette que l'on parle de nous à tout prix? Donc, c'est pas bien parce que c'est méchant, mais dans le même temps, on fait partie des contemporains. Oui, c'est paradoxal et c'est aussi ce phénomène-là,
Florence Filippi
le vedettariat. Alors, ce qui est intéressant, c'est qu'on voit là qu'il y a aussi un vedettariat de la critique. Les critiques pouvaient aussi devenir des vedettes dans le monde de la presse, si bien qu'ils devenaient assez durs entre eux parfois. Là, c'est le cas ici, on le voit. Et ça, c'est une première chose. Et puis, effectivement, la recherche du succès à tout prix, c'est aussi une caractéristique de ce siècle où l'on comprend qu'on peut s'élever socialement ou obtenir une une certaine considération, une certaine fortune en étant simplement connu, même parfois sans talons. Et ça explique aussi le déploiement de cette littérature de coulisses, cette presse sensationnaliste où on va s'intéresser à des anecdotes, que les lecteurs ou les spectateurs du théâtre ne peuvent pas voir toute la partie cachée des théâtres, mais on sait très bien que cela fait vendre d'abord, et même si parfois ces anecdotes sont calomnieuses, inventées, malgré tout, effectivement, ça fait vendre du papier jusque dans les foyers les plus modestes. Effectivement, ça c'est à souligner, à remarquer aussi la quête du succès, le désir de vendre à tout prix, sans plus chercher à informer le lecteur. Ça c'est une chose mais qui, malgré tout, a aussi des effets vertueux. Alors il y a la partie fake news, on parlera aujourd'hui de fake news, mais il y a aussi, en s'intéressant aux coulisses des théâtres, aux petites anecdotes dans la salle, aux échos mondains, eh bien on informe aussi la vie des théâtres. Ça nous permet à nous aujourd'hui, historiens du théâtre, de comprendre comment fonctionnait un théâtre. Les théâtres ayant, ne serait-ce que sur le plan architectural, une place nouvelle dans la ville. Désormais ils sont visibles, ce sont des bâtiments publics fréquentés, Donc il y a toujours ces effets paradoxaux de
Host / Narrator
la critique. Et puis dans ces biographies contemporaines que vous avez étudiées, Marcel Levin sous le Second Empire, vous en avez d'autres quand même qui sont, je ne veux pas dire bienveillants, mais en tout cas dans une démarche beaucoup plus
Marcel Levin
saine d'information. Oui, tout à fait. On peut parler de quelqu'un comme Nadar, qui me semble être le personnage central dans ce que tout à l'heure je disais, je parlais des médiateurs de la célébrité, des artisans de la célébrité. c'est quelqu'un qui est vraiment, qui occupe une place, alors il est très connu pour sa photographie, son travail photographique, il a été aussi biographe, il a été aussi caricaturiste, et donc il occupe, voilà, une espèce de place un peu nodale à l'intérieur de ce marché de la célébrité qui est en train de s'inventer parce que c'est quelqu'un qui va d'une façon très enjouée, c'est un peu la face lumineuse d'un Mirkour qui serait la face sombre de ces gens qui font leur leur succès sur la célébrité des autres. C'est quelqu'un qui va acquérir énormément de succès en prenant en photo ses amis, mais aussi en écrivant leur biographie. Et donc, il fait paraître, par exemple, une série au milieu des années... enfin, à la fin des années 1850, qui s'appelle Les Contemporains de Nadar, avec lui-même qui se met évidemment en scène dans le titre de sa série d'articles, et où il demande finalement aux gens d'écrire des biographies qu'il va signer de son nom. Donc il n'a pas beaucoup de travail à faire. Il met simplement le nom, il change quelques anecdotes, il rajoute un peu des blagues, et puis il fait paraître le texte. Et donc c'est gagnant et gagnant pour tout le monde. Lui qui était apparemment assez paresseux, il a moins de travail à faire. Et puis... comme ça les vedettes écrivent ce qu'elles veulent sur elles-mêmes. Donc il y a comme ça cette fabrique de la célébrité qui est, comme je le disais tout à l'heure aussi, dans une logique de bonne entente, de camaraderie souriante et enjouée, et tout cela aussi au plaisir du public, qui n'est pas forcément le dindon de la farce systématiquement, qui comprend aussi et qui prend plaisir aussi à ces phénomènes de connivence, de sensation d'en être tout en n'étant pas tout à fait, etc.
Host / Narrator
D'ailleurs, comme disait Florence Filippi, ce sont des sources admirables. C'est le travail de l'historienne, de l'historien, de savoir quelle est l'anecdote juste. Et même si elle est fausse, qu'est-ce qu'elle nous dit du moment? Ça, c'est bien. Et puis, ça nous donne des outils sensationnels pour étudier ce XIXe siècle. On trouve un nom, on ne sait pas qui c'est. On regarde
Pierre-François (fictional character)
dans
Louis Gustave Vapeurot
Vapeurot. Vapeurot. Louis Gustave. littérateur français, né à Orléans le 4 avril 1819, commença ses études assez tard. Il les acheva au collège et remporta le prix d'honneur de philosophie au concours extraordinaire entre tous les collèges de France. Ce succès lui ouvrit l'école normale. Messieurs Hachette lui proposèrent la direction d'une publication à laquelle ils attachaient une grande importance. le dictionnaire universel des contemporains. Pendant quatre ans, M. Vapeurus y est voué tout entier, exécutant ou dirigeant les dépouillements de livres et de journaux nécessaires pour vérifier, rectifier, compléter les renseignements déjà recueillis, rédigeant lui-même un grand nombre des notices les plus étendues. En un mot, s'efforçant de placer et de maintenir toute l'œuvre dans une ligne invariable de désintéressement, d'indépendance et de modération que la biographie des vivants a
Host / Narrator
rarement suivie. Thomas Beau, qui lisait la notice consacrée à Vapro dans le dictionnaire Vapro. Nous étions en 1858. C'est quoi cette chose-là, Marceau Levin? Alors cette fois-ci, ce sont des biographies qui tendent beaucoup moins, et même à l'opposé de celles de Jeanne Mircourt, sur l'anecdote. On est
Marcel Levin
sur l'information. Tout à fait. C'est le désir de Vapro qui lance en 1858 une publication Enfin, un grand dictionnaire, toute une pièce en 1800 pages, c'est publié par Hachette, qui se prétend d'ailleurs comme une publication anti-Mirkour, il le dit, c'est très clair. Une réaction à ces biographies diffamatoires. Et donc, le dictionnaire des contemporains, déjà, c'est cette histoire de contemporains, le terme est intéressant, c'est cette idée que c'est pas les dictionnaires des célébrités, c'est des gens qui vont incarner l'époque le mieux possible, qui vont être... Définir la contemporanéité, voilà ce qu'à l'époque. Et donc évidemment, il y a toute une question de qui y est, qui n'y est pas. À la publication du dictionnaire, il y a beaucoup de réclamations. Des gens disent, vous avez oublié un tel, un tel. D'ailleurs, j'ai tombé sur, pour l'anecdote, sur quelqu'un qui, ironiquement, dit, ah, vous avez oublié Flaubert. Parce qu'à l'époque, Flaubert est si peu connu qu'on se moque. Ah, Flaubert était si important, Rouen est en émoi. Et donc, Voilà, la question du dictionnaire des contemporains, c'est aussi cette histoire d'un dictionnaire qui veut être branché sur l'actualité. Donc c'est un peu le paradoxe, c'est-à-dire que c'est un dictionnaire qui va connaître de nombreuses rééditions afin de retirer les morts, puisqu'il s'agit toujours de gens vivants, il faut absolument qu'ils soient vivants, donc on retire les morts, on rajoute les nouveaux vivants. Et donc il est continuellement tenu à jour, ce qui est paradoxal pour un dictionnaire, c'est-à-dire que c'est un dictionnaire qui se rapproche d'une publication périodique, puisqu'il connaît six rééditions jusqu'à la fin du siècle pour pouvoir mettre à jour les notices, parce qu'aussi les contemporains font des nouvelles choses entre-temps, donc il faut aussi rallonger les notices. Il y en a qui disparaissent parce que finalement ils ne valent plus la peine, etc. Oui, parce que
Host / Narrator
c'est ça, ce monde du spectacle, c'est aussi l'enjeu de la célébrité. C'est que la célébrité est là et puis après, elle peut disparaître. Mais le nom reste quand même, on s'en souvient un petit peu. Et parmi ces grands noms du 19e siècle, bien sûr, bien sûr,
Sarah Bernhardt
ça revient. Le public se figure, douce erreur, que le bruit fait autour des artistes célèbres est provoqué par ces derniers avec connaissance de cause. Et dans son énervement de revoir sans cesse le même nom revenir à propos de tout, il déclare l'artiste attaqué ou choyé, amateur forcené de la réclame. Hélas, trois fois hélas, on est victime de la réclame. J'ai été livrée aux monstres pieds et poings liés, et j'ai été, et suis encore, accusée d'adorer la réclame. Et quand on pense que mon premier titre à la réclame a été mon extraordinaire maigreur et ma fragile santé, j'avais à peine débuté, que les épigrammes, les calembours, les jeux de mots, les caricatures s'en donnèrent à cœur joie. Était-ce vraiment pour faire de la réclame que j'étais si mince, si menu, si faible? Que je passais six mois dans mon lit, écrasé par la maladie? Mon nom devint célèbre avant que je le
Florence Filippi
fusse réellement. Oui, on voit ses talents de narratrice et ça permet d'interroger d'ailleurs le niveau d'agentivité ou d'intentionnalité de l'actrice dans l'élaboration de sa carrière, de sa célébrité. Effectivement, quand elle se raconte dans Ma double vie, Sarah Bernard aime à dire qu'elle n'avait pas la vocation théâtrale, qu'elle ne voulait pas devenir une comédienne. vocation forcée et puis que finalement dès qu'on l'a vue sur scène, on a vu son talent, voilà, une révélation. Bon, et puis là aussi ce rapport à la réclame qu'elle présente avec une certaine naïveté, voilà, tout cela a été fait malgré elle. Alors c'est vrai qu'il y avait des caricatures épouvantables, mais elle a très bien su jouer de cette prolifération des images. Elle a aussi joué de, voilà, elle a été photographiée par Nadar très jeune, Sarah Bernard, Ensuite, il y a eu des cartes postales à son effigie qui permettaient aussi de collectionner son image, d'avoir une signature de la vedette, les autographes. Elle a très bien compris comment fonctionnait tout cela. aussi une femme qui avait une hyperactivité, vraisemblablement, qui intervenait sur tous les aspects de
Host / Narrator
sa carrière. Une vraie femme d'affaires, authentiquement. Dans le cas de Sarah Bernhardt, est-ce qu'on peut évoquer aussi, je ne sais pas si ça participe de cette célébrité-là, mais la volonté de faire parler de soi par le scandale ou l'excentricité, en tout cas étonnée. Il y a cette
Florence Filippi
idée-là aussi. Oui, on peut supposer qu'en dormant dans un cercueil, en entourant, en reconstituant toute une faune et une flore dans son hôtel particulier, elle s'entourait de fauves, de serpents. Oui, bien évidemment, elle savait qu'on allait parler d'elle. Même quand elle s'est partie en tournée à Londres, au moment où elle va rompre son contrat avec la comédie française avec beaucoup d'éclats en 1880, elle fait beaucoup parler d'elle à l'anglaise. L'Angleterre victorienne, très prude, c'est ce qui fait aussi son succès à l'étranger, c'est ce qui va lui permettre de gagner son indépendance, d'ailleurs de rompre avec éclat son contrat, de l'écrire à la presse, enfin voilà. Donc elle sait qu'il faut qu'elle sorte du commun
Host / Narrator
des mortels. Voilà, sortir du commun des mortels et faire parler de soi. Pour terminer cette émission, on voit bien que c'est le nom connu qui fait la célébrité. C'est bête à dire, mais c'est rappeler cela. C'est que dans ce monde du théâtre, les noms des comédiens et des comédiennes circulaient moins. Jusqu'au 18e siècle, on voit apparaître des Mademoiselles Cléron. Au 19ème siècle, ces noms sont partout et dire Rachel, Mademoiselle Georges, c'est tout de suite une évidence pour les gens. Et c'est ce que vous expliquiez, Marcel Levin, c'est qu'on a tout de suite en tête des éléments biographiques, le portrait, parce qu'il est là, associé parfois même à l'autographe. Donc ça y est, on a tout ce qu'il faut pour connaître
Marcel Levin
la personne. Oui, et ce n'est pas seulement le nom. À partir d'un moment, c'est le visage aussi. Ce qui est intéressant, c'est qu'il va se produire au milieu du XIXe siècle un bouleversement qui est l'apparition de la photographie. Et notamment, plus précisément, l'apparition d'un certain format de la photographie qui est le portrait carte. La photographie elle naît assez tôt, au début, dans les premières décennies du 19e siècle. Et ensuite, à un moment donné, dans les cours du second empire, on trouve ce format assez petit et donc ce qui change tout, parce que déjà c'est beaucoup moins cher, le prix est divisé par 20, par 15-20, et puis ensuite on peut s'envoyer un portrait, on peut se promener avec son portrait dans sa poche, ce qui est une nouveauté radicale parce qu'elle n'a jamais eu lieu avant. Et en plus, la photographie, elle est d'une précision toute nouvelle, c'est-à-dire qu'on voit vraiment les détails du visage, on peut mettre une loupe, scruter les imperfections de la peau, etc. Donc on peut rentrer dans une intimité du visage beaucoup plus grande que ce qui existait jusqu'alors dans la peinture ou dans la gravure. Et ça, c'est quelque chose qui va vraiment bouleverser aussi, parce qu'au moment même où s'invente ce portrait carte, Donc n'importe qui peut aller se faire prendre en photo. Mais au même moment, se déploie le marché du portrait carte de vedettes. Donc on peut commander les portraits de ses
Host / Narrator
vedettes favorites. C'est ça la classe, c'est un peu plus gros qu'une carte de visite, c'est cartonné et à l'heure d'avoir le portrait de Sarah Bernard, dédicacé par Sarah Bernard, Ça c'est le top! Et puis comme ça après on va acheter les mémoires de Sarah Bernard, ma double vie, et on a l'ensemble. Merci vivement à tous les deux, Marceau Levin et Florence Filippi. Florence Filippi d'ailleurs, vous avez co-dirigé avec Sarah Hervé et Sophie Marchand, le sacre de l'acteur. Émergence du vedettariat théâtral de Molière à Sarah Bernard, ça tombe bien. Merci beaucoup à tous
Florence Filippi
les deux.
Host / Narrator
Merci beaucoup. Prochain épisode dans le cours de l'histoire du muet au parlant, les folles années des vedettes
Paul Derval
du cinéma. Partout où on ira, ça sentira le pourri. J'ai besoin de changer d'atmosphère. Et moi, l'atmosphère,
Florence Filippi
c'est quoi? C'est la première fois qu'on me traite d'atmosphère.
Host / Narrator
Atmosphère! Atmosphère! Est-ce que j'ai une gueule d'atmosphère? Hôtel du Nord de Marcel Carnet en 1938 avec Louis Jouvet et Arletty. On a commencé cette émission avec Arletty dans Les Enfants du Paradis, et bien là c'est dans Hôtel du Nord. Le Cours de l'Histoire, une émission réalisée par Thomas Beaud à la technique d'Ali Yaha. Émission préparée par Jeanne Delecroix, Jeanne Copé-Raphaël Laloume, Maëlle Vincent-Randonnier, Clémentine Ducasse, Anne-Toscane Vudes et Maïwenn Guizhou. Le Cours de l'Histoire est une émission à écouter, à podcaster sur notre site franceculture.fr et sur l'appli
Le Cours de l’histoire – Vedettes ! Histoire de la célébrité 3/4
Date: 14 mai 2025
Host: Xavier Mauduit (France Culture)
Guests: Florence Filippi (maîtresse de conférence, spécialiste théâtre/littérature XIXe siècle), Marcel Levin (docteur en littérature française)
This episode explores how 19th-century French theatre and media—the press, in particular—manufactured celebrity. Drawing on lively examples from theatre, literature, and the emerging press, the discussion highlights the intertwined evolution of fame, media, and economic and social power, especially the emergence of “vedettes” (stars) in cultural life.
| Timestamp | Segment | |-----------|-----------------------------------------------------------| | 00:07–02:30 | Theatrical Parisian boulevards, feverish atmosphere | | 03:24–05:03 | Interrelationship of theatre, press, literature | | 07:24–07:59 | Illusions perdues: media manipulation, early PR | | 08:27–09:46 | Changing nature of theatre criticism | | 11:51–13:10 | Economic, social dimensions; the rise of “names” | | 15:21–15:45 | What makes a “vedette”? Talent, beauty, connections | | 16:51–19:55 | Control of narrative: Déjazet, celebrity self-reinvention| | 23:55–25:58 | Taglioni’s mythmaking and merchandising | | 26:09–27:20 | Misogyny and the critique of actresses | | 27:49–29:45 | Why we crave celebrity biography (Baudelaire’s take) | | 36:10–37:22 | The Rachel lawsuit and right to one’s image | | 39:00–43:53 | Mircourt’s pamphlets, celebrity attacks, legal fallout | | 49:21–51:06 | Vapeurot’s Dictionnaire: celebrity as ‘actualité’ | | 55:33–56:54 | Photography, portraits, visual democratization of fame |
This rich and energetic episode traces the arc from the emergence of dazzling theatre stars to the role of gossip, press manipulation, gender roles, economic imperatives, and the explosion of new technologies (press, photography) in constructing—and sometimes destroying—the celebrity. The process is revealed as collaborative, performative, and sometimes ruthless, with both stars and critics vying for their own slice of the spotlight. The episode closes on the democratization of fame through the visual—names and faces, ever multiplied by media.
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