Le Cours de l’histoire — “Voyager sur les mers, des histoires 4/4 : Anita Conti, l’aventure en haute mer”
France Culture • 18 août 2025 • Animé par Xavier Mauduit
Thème principal de l’épisode
Cette émission met à l’honneur Anita Conti (1899-1997), pionnière française de l’océanographie, photographe, journaliste et auteure, surnommée “la Dame de la Mer”. Avec ses invités Laurent Géraud-Conti (ayant bien connu Anita Conti) et Fabien Locher (historien de l’environnement), l'émission retrace l’itinéraire exceptionnel d’Anita Conti, son rôle dans l’observation et la compréhension de la mer, des pêcheurs, et des ressources marines, ainsi que son influence sur les réflexions contemporaines autour de la surexploitation des océans. À travers son regard mêlant science, humanisme et écriture, l’épisode interroge l’évolution de notre relation à l’océan au XXe siècle, la place d’Anita Conti parmi les figures de la pensée environnementale, et la marginalisation historique des femmes dans ce champ.
Points clés & déroulé par segments
La singularité d’Anita Conti et son regard sur la mer
[00:13 - 02:44]
- Anita Conti, première femme océanographe française, s’est imposée dès les années 30 dans des milieux très masculins : marine de guerre, pêche industrielle, recherche maritime.
- Elle apporte un regard neuf et complet sur la mer, englobant recherches océanographiques, observation du quotidien des marins, et réflexion sur la faune et la flore marines.
- Citation — Laurent Géraud-Conti [01:41] :
« Tout ce milieu-là, et avec un regard, avec un... Un angle de vue à la fois visionnaire et à la fois partageant le quotidien des marins, que ce soit les marins de la marine nationale ou les marins pêcheurs. »
De la reliure à la mer : un parcours hors normes
[02:44 - 05:31]
- Anita Conti débute dans la reliure de livres, métier rare pour les femmes, avant de s’orienter vers la poésie et l’écriture, puis la mer.
- Enfant, grâce à ses voyages familiaux, elle observe déjà scientifiques et marins en Bretagne, croisant par exemple la famille Curie à Sorbonne-Plage.
- Son amour de la mer s’enracine d’abord dans la curiosité intellectuelle et l’observation.
La mer au XXe siècle : exploitation et premières alertes écologiques
[06:01 - 10:44]
- Fabien Locher rappelle que la notion d’épuisement des ressources halieutiques existe depuis le Moyen Âge mais prend une ampleur sans précédent avec l’industrialisation de la pêche (chalutiers à vapeur/diesel, chalutage industriel).
- Anita Conti observe et documente ces transformations, se fait témoin de l’accroissement rapide de la surexploitation, qui mènera à l’effondrement des bancs de morue de Terre-Neuve.
- Citation — Fabien Locher [09:19] :
« ...tout ça va mener au fur et à mesure de l’intensification, finalement, à une des plus grandes catastrophes socio-écologiques du XXe siècle, l’effondrement du banc de Terre-Neuve. »
Techniques, science et regards du bord
[10:44 - 12:55]
- L’océanographie des débuts s’appuie sur des moyens rudimentaires : dragages, mesures à la main, filets improvisés.
- Anecdote : Anita Conti recycle même ses robes de soirée en filets à plancton.
Le “Carnet Viking” : immersion sur les navires morutiers
[13:08 - 15:11]
- Carnet Viking (70 jours en mer de Barents, 1939) livre un témoignage rare : observations précises (échantillonages, vie quotidienne), partage de la rudesse du métier de marin.
- Reportage sonore sur une campagne de pêche à la morue, illustrant la cadence infernale, les dangers, et la fierté des “aristocrates de la mer”.
- Citation — Laurent Géraud-Conti [17:42] :
« Elle dit pour les Ternovas, ce sont les aristocrates de la mer. »
Travail, exploitation, et organisation sociale à bord
[14:44 - 21:40]
- Les marins travaillent “à la part”, d’où tendance à maximiser les prises—un système qui encourage la surexploitation.
- Métier parmi les plus dangereux (accidents, conditions extrêmes, froid, gestes précis à la chaîne).
- Gaspillage inhérent au chalutage : la moitié des prises rejetée morte (faux poissons).
- Citation — Fabien Locher [20:56] :
« ...au minima, la moitié des animaux qui sont capturés sont rejetés. »
Anita Conti, journaliste et lanceuse d’alerte
[22:01 - 23:02]
- Elle utilise ses réseaux et sa plume pour informer, voire influencer les politiques de pêche (ex : campagne pour valoriser la consommation de poisson sabre, autrefois rejeté).
- Précurseure dans les démarches de valorisation et de lutte contre le gaspillage.
La conscience de l’épuisement des ressources : de l’économique à l’écologique
[23:27 - 26:11]
- Dans l’entre-deux-guerres, le discours dominant reste économiciste (maintien de la ressource pour garantir les profits); pas encore de notion de valeur intrinsèque de l’animal ou de la nature.
- Anita Conti fait évoluer sa réflexion, pressentant, dès les années 50, la question de l’identité animale et la finitude de la mer.
- Citation — Laurent Géraud-Conti [25:07] :
« Elle pose cette question : la mer est-elle une ressource inépuisable ? ... Elle s’interroge sur l’identité de ces êtres vivants que l’on côtoie... »
Figures comparées et construction de la pensée écologique au féminin
[26:33 - 30:20]
- Éclairage sur Rachel Carson (biologiste, autrice de Silent Spring, pionnière américaine), qui suit une évolution similaire, passant du sentiment d’invulnérabilité de la mer à l’alerte sur sa fragilité.
- Discussion sur la faible reconnaissance médiatique des femmes de la mer et sur l’importance de replacer Anita Conti au rang de pionnières internationales.
- Citation — Laurent Géraud-Conti [30:02] :
« Anita est moins connue que Rachel Carson mais c’est très bien qu’on les porte vraiment au même niveau parce que ce sont vraiment deux pionnières. »
Un héritage exceptionnel : sources, images, poésie
[31:00 - 33:26]
- Anita Conti laisse soixante mille clichés, des notes, des carnets, poésie et récits.
- Citation marquante dévoilant sa vision :
« Quand on remonte le chalut, on remonte l’inconnu. Un pêcheur va comprendre, un philosophe, un poète et le lambda. Chaque bateau sur la mer avance avec son cercle d’horizon. »
— [31:00] Laurent Géraud-Conti, citant Anita Conti - Archives : voix d’Anita Conti sur son rapport intime à la mer—peur, fascination, attachement viscéral.
Anita Conti, une vie de solitude : la marginalisation des femmes dans les sciences marines
[34:33 - 36:51]
- Témoignage de Laurent Géraud-Conti sur la relation personnelle avec Anita, sa marginalisation, l’aide qu’il lui a apportée.
- Fabien Locher analyse : différences de carrière et de notoriété entre figures médiatiques (Cousteau, Bombard) et femmes du secteur (Conti, Mann-Borghese), obstacles administratifs et sexistes.
Une chaîne de pionnières : vers une conscience globale des océans
[36:51 - 41:50]
- Autres femmes évoquées : Elisabeth Mann-Borghese et la proposition de constitution mondiale des mers.
- L’idée d’une prise en charge collective pour protéger l’environnement marin naît dans les années 60-70 en lien avec l’émergence du concept de crise écologique mondiale.
- Anita Conti promeut, dans les années 60, un « écomodernisme » : passer de la chasse/extraction à l’aquaculture, développer de nouvelles ressources protéiques pour les pays pauvres. Son projet d’aquaculture, cependant, se heurte au constat que produire toujours plus n’est pas la solution.
- Citation — Laurent Géraud-Conti [41:28] :
« Elle va abandonner son projet en disant, de toute façon, ça sera encore pire parce qu’on va encore plus produire. Il vaudrait mieux ralentir la production, elle le dit. »
Mémoire de la mer, littérature et images
[44:40 - 45:32]
- Extraits de souvenirs marins (épisode des baleines, la peur, la poésie)—Anita Conti transporte ses lecteurs, allie technologie, science, émotion.
- Bientôt une bande dessinée lui sera consacrée pour perpétuer sa mémoire.
L’héritage intellectuel et scientifique
[45:32 - 47:35]
- Fabien Locher, historien, témoigne de la richesse des archives Conti pour l’étude de l’histoire environnementale, des transformations de la perception de la mer du XXe siècle.
- Sa production (livres, photos, carnets, témoignages) constitue une source majeure pour documenter la naissance de la conscience écologique maritime.
Citations & Moments marquants (avec timestamps)
- Un angle de vue visionnaire
[01:41] Laurent Géraud-Conti : « tout ce milieu-là, et avec... un angle de vue à la fois visionnaire et à la fois partageant le quotidien des marins... » - La vision poétique et scientifique
[31:00] Anita Conti (citée) : « Quand on remonte le chalut, on remonte l’inconnu. Un pêcheur va comprendre, un philosophe, un poète et le lambda. Chaque bateau sur la mer avance avec son cercle d’horizon. » - Sur la dureté de la pêche industrielle
[17:42] Laurent Géraud-Conti : « Elle dit pour les Ternovas, ce sont les aristocrates de la mer. » - Constat du gaspillage
[20:56] Fabien Locher : «…au minima, la moitié des animaux qui sont capturés sont rejetés. » - Éveil à la conscience de la fragilité des ressources
[25:07] Laurent Géraud-Conti : « Elle pose cette question : la mer est-elle une ressource inépuisable ? » - Évolution de la pensée écologique
[26:35] Fabien Locher : « Elle rejoint tout un courant de pensée autour de l’environnementalisme et des océans. » - Sur l’abandon de l’aquaculture intensive
[41:28] Laurent Géraud-Conti : « Elle va abandonner son projet en disant de toute façon ça sera encore pire [...] Il vaudrait mieux ralentir la production, elle le dit. »
Structure des discussions
- Introduction et parcours d’Anita Conti
- Science et poésie : écrire la mer autrement
- Progrès technique, exploitation, et catastrophes écologiques
- Place des femmes, marginalisation et mémoire des pionnières
- Échange sur l’évolution des perceptions : de la ressource infinie vers la conscience du vivant, puis du capital naturel
- Rôle des médias et de la littérature dans la formation d’une conscience collective
- Héritage et postérité : archives, bande dessinée, relecture contemporaine
Pour aller plus loin
- Livres d’Anita Conti (tous chez Payot) : Racleurs d’océans, L’Océan, les bêtes et l’homme, Géant des mers chaudes
- Sur le même thème : Rachel Carson, La mer autour de nous ; Elisabeth Mann-Borghese (constitution des mers)
- Ouvrages de Fabien Locher : Introduction à l’histoire environnementale ; Les révoltes du ciel
Conclusion
Cet épisode rend justice à Anita Conti, figure majeure mais longtemps marginalisée de l’histoire maritime et environnementale. Son œuvre, mêlant savoir scientifique, témoignage humain et finesse littéraire, traverse les siècles et reste d’une brûlante actualité au regard des enjeux planétaires qui s’imposent à nos sociétés.
Pour une plongée directe dans l’univers d’Anita Conti, commencez par ses carnets, découvrez ses photographies, et goûtez à la richesse de son regard sur la mer, les hommes, et le vivant — un regard à la fois visionnaire, sensible et toujours actuel.
Résumé réalisé à partir de l’intégralité des contenus de l’épisode, hors plages publicitaires et hors transitions générales.
