
Émilie du Châtelet, la science à la vitesse des Lumières
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Xavier Mauduit
France Culture.
Host/Interviewer
Toute la semaine un Guillaume passionnant. À 9h sur France Culture. Alors nous allons croiser durant toute la semaine Camille Flammarion, Alain Decaux, bien sûr Augustine Fouillet et aujourd'hui Émilie Duchâtelet. La science à la vitesse des lumières. Bonjour à toutes, bonjour à tous et bienvenue dans le cours de l'histoire.
Xavier Mauduit
Le cours de l'histoire. Xavier Mauduit.
Host/Interviewer
Émilie Duchâtelet, la science à la vitesse des lumières, vulgarisée, vulgarisateur, vulgarisatrice, sont des mots du XIXe siècle, d'ailleurs vulgarisé, n'entre dans le dictionnaire de l'Académie française qu'en 1878. Il désigne la volonté de mettre à la portée de toutes les intelligences des notions de science et d'art. Alors, même si le mot n'existe pas encore, la démarche est déjà présente. Mais avant de mettre la science à la portée de toutes et de tous, il s'agit d'œuvrer pour que le savoir quitte le petit monde des scientifiques.
Actor reading Molière
Mon Dieu, que votre esprit est d'un étage bas, que vous jouez au monde de petits personnages, de vous claquemurer aux choses du ménage, et de n'entrevoir point de plaisir plus touchant qu'un idole d'époux et des marmots d'enfants. Laissez aux gens grossiers, aux personnes vulgaires, les bas amusements de ces sortes d'affaires, à de plus hauts objets élever vos désirs, Mariez-vous, ma sœur, à la philosophie qui nous monte au-dessus de tout le genre humain et donne à la raison l'Empire souverain, soumettant à ses lois la partie animale dont l'appétit grossit aux bêtes nous ravale. Ce sont là les beaux feux, les doux attachements qui doivent de la vie occuper les moments.
Xavier Mauduit
France Culture, le cours de l'histoire.
Host/Interviewer
Les femmes savantes de Molière en 1672, ici c'est une adaptation radiophonique de 1964. Nous allons réfléchir aujourd'hui à ce que ça signifie déjà vulgariser. Est-ce que c'est pertinent de dire vulgariser avant ce XIXe siècle qui met en avant la vulgarisation comme jamais? Anne Iseret, bonjour! Anne Liseray, vous êtes professeure de philosophie des sciences à l'université Paris-Nanterre, spécialiste de l'âge classique et des lumières. Eh ben ça tombe bien parce que c'est ce dont nous allons parler. Et Suzanne Asseguin, bonjour. Vous êtes maîtresse de conférence en littérature française à l'université de Montpellier. Paul Valéry, nous entendions ici un extrait des Femmes savantes de Molière 1672, on est un peu avant le XVIIIe siècle bien sûr. C'est quoi le rôle des femmes liées à la science? On l'entend bien, ici, Molière se moque. Ou en tout cas, il reflète les moqueries de la société envers les femmes qui s'intéressent au savoir. On peut le dire ainsi, Susanna Seguin?
Susanna Seguin
Oui absolument, on se moque des femmes, on se moque de tous ceux qui s'intéressent aux sciences parce que la science appartient à un petit monde d'érudits qui n'intéresse pas forcément la bonne société, l'aristocratie et encore moins la cour. A la fin du XVIIe siècle, nous savons que, d'après des témoignages, Il était bon d'être ignorant par biensciences et donc s'intéresser à la science était considéré comme une frivolité complètement innécessaire pour les gens du beau monde.
Host/Interviewer
Vous êtes en train de nous dire que ce ne sont pas que les femmes qui peuvent être moquées parce qu'elles s'intéressent à la science. Vous êtes d'accord Anne Liseray? C'est passionnant ça parce qu'on se dit l'homme a toujours été passionné des sciences tandis que les femmes s'occupaient d'autres choses. Non en fait c'est tous ceux qui s'occupaient des sciences qui étaient un peu ridicules.
Xavier Mauduit
Tout dépend de ce qu'on appelle science, puisque si la philosophie fait partie des sciences, c'est pourtant une discipline valorisée, considérée comme sérieuse. Donc la question est aussi celle de savoir si la science s'émancipe progressivement de la philosophie, à quelles conditions et comment. Pour répondre à votre question sur les femmes savantes, il va toujours y avoir cette ambiguïté. Lorsqu'une femme veut faire de la science, est-ce qu'elle peut toujours entrer dans cette catégorie moquée de femme savante? Ou est-ce qu'elle va pouvoir obtenir ses galons de sérieux? de savante à part entière, de savante philosophe. C'est pour moi une manière de caractériser Émilie Duchâtelet que de dire que c'est une savante philosophe. Ça neutralise le soupçon de la femme savante.
Host/Interviewer
Mais tout de suite, vous mettez au centre de la réflexion ce qui est peut-être le plus important. C'est quoi une science? et que la philosophie se mêle des sciences. On connaît bien ces figures du XVIIe siècle, qu'il s'agisse de Pascal, de Descartes. On ne sait jamais comment les présenter, philosophes ou scientifiques. Alors on dit un peu les deux. Mais parce qu'il n'y a pas encore eu une autonomisation du champ scientifique à ce moment-là. Philosophie, science, tout ça, ça se mélange.
Susanna Seguin
Absolument, cela fait partie de ce qu'on appelle les belles lettres. Et si vous regardez la définition du mot littérature dans le Furtier, dictionnaire de référence du XVIIe siècle, cela inclut la géométrie, par exemple. Donc l'indépendance des disciplines telles que nous les connaissons aujourd'hui n'existe pas à leur époque.
Host/Interviewer
Nous parlons d'Émilie Duchâtelet aujourd'hui. Qui est-elle? Comment on peut la présenter à Nisré?
Xavier Mauduit
Émilie Duchâtelet, c'est une... femme, philosophe, qui s'intéresse à différentes sciences et qui élabore, je crois, une épistémologie très originale, très inventive, mais qui à partir du XIXe siècle, à partir du moment où on met en ordre le savoir, où on choisit quelles sont les grandes figures scientifiques et philosophiques, sort des radars, si je puis dire, c'est-à-dire n'entre pas dans les catégories historiographiques qui permettent de lui donner une place. Donc c'est la raison pour laquelle elle est éclipsée, alors même qu'à son époque elle est connue, reconnue, moquée bien sûr, mais pas seulement.
Host/Interviewer
Susanna Seguin, on peut rajouter, dans l'ombre d'eux, dans l'ombre de quelqu'un aussi, dès qu'il s'agit d'Émilie Duchâtelet, il y a une figure qui prend le dessus et qui fait qu'elle a été en grande partie invisibilisée et c'est la figure de Voltaire qui est à ses côtés.
Susanna Seguin
Absolument. Quand on regarde dans la plupart des manuels d'histoire littéraire ou d'histoire des sciences, quand Émilie Duchâtelet trouve quelques lignes jusqu'à une date récente où sa figure a été réhabilitée, Elle apparaît en tant que compagne de Voltaire. Rien d'autre que cela. Une femme qui aurait été initiée presque à la science par Voltaire, alors que c'est exactement le contraire qui se produit. C'est elle qui lui explique Newton, en réalité.
Host/Interviewer
C'est bon de le rappeler. On liserait Émilie Duchâtelet, Voltaire, ça fait partie des grands couples que l'on présente régulièrement. Mais étonnamment, ici on voit bien que c'est Voltaire qui a complètement effacé Émilie Duchâtelet alors que lui-même de son vivant a-t-il de cette démarche-là? Est-ce qu'il a voulu s'accaparer un petit peu tout ce qu'elle pouvait lui apporter?
Xavier Mauduit
Pas du tout, il indique à plusieurs reprises, il y a une formule qu'on lit souvent, Minerv dictait, moi j'écrivais, donc il indique à plusieurs reprises à quel point c'est une collaboration intellectuelle et scientifique. extrêmement serré, il reconnaît à plusieurs reprises sa dette, et plus que ça parce qu'on pourrait dire aussi qu'il y a un certain nombre de textes, alors les éléments de philosophie Newton c'est explicite, mais un autre texte, le traité de métaphysique, ça l'est moins, un texte qui a été longtemps attribué à Voltaire et dont on sait aujourd'hui qu'il a été en réalité écrit à deux mains. Donc il y a au moins ces deux textes-là pour lesquels il y a un troisième auteur, c'est-à-dire qu'ils écrivent à deux et ça donne. une écriture hybride, spécifique, qui interroge même la notion d'auteur. Donc c'est très intéressant que ce compagnonnage il soit possible de le penser ni comme un Voltaire qui apprendrait à une marquise ignorante, selon un motif sur lequel on reviendra sans doute, ni comme une femme qui aurait été en réalité l'autrice de l'ombre, la réelle la réelle philosophe ou la réelle scientifique. Je trouve que ce qui est intéressant, c'est de montrer précisément qu'il y a cette collaboration entre eux qui propose une autre écriture.
Host/Interviewer
Voilà, si elle a été invisibilisée, si elle est tombée par terre, ce n'est pas la faute à Voltaire. Pour une fois, c'est déjà cela. Nous sommes aujourd'hui dans le cours de l'histoire avec Émilie Duchâtelet, la science à la vitesse des lumières. Nous sommes au château de Breteuil. où M. Henri-François de Breteuil, descendant de Mme du Châtelet, nous reçoit dans le cabinet même où cette jeune fille a reçu une éducation exceptionnelle, grâce à un père exceptionnel.
Henri-François de Breteuil
C'est un homme extrêmement intelligent, important, et surtout pour Émilie, il va être un père fantastique parce qu'au lieu de la mettre au couvent comme on le faisait pour les filles à l'époque, il va lui donner pour chaque matière des professeurs, physique, chimie, mathématiques, italien, latin, anglais, etc. Et du coup, sa vocation de femme des sciences va être en quelque sorte favorisée dès son enfance par cette éducation que son père lui donne en la faisant travailler avec ses frères, donc avec les garçons, et à l'égal des hommes, puisque c'était son grand souci que les femmes soient, et elle avait raison d'ailleurs, à l'égal des hommes.
Host/Interviewer
Histoire possible et impossible. Sur France Inter, Émilie Duchâtelet est née en 1706. Ici, la figure de son père est mise en avant. Est-ce que c'est justifié? Pour expliquer comment une femme de son temps, je le dis, elle est née en 1706, devient une de ces grandes figures de la pensée. Son père est important à l'Israël?
Xavier Mauduit
Oui, il est central parce qu'il choisit, comme l'extrait le rappelait, de lui donner une éducation à l'égal de celle des hommes. Et c'est effectivement un des éléments qui va faire la différence. Alors, qui va faire la différence? Et puis peut-être que Susanna voudra prolonger ça. Mais qui va faire la différence? Néanmoins, elle est absolument consciente de cette inégalité d'éducation. Il y a un texte qui est l'avant-propos de la traduction de la fable des abeilles de Mandeville. dans lequel, précisément, elle s'inscrit dans cette longue tradition de demande d'une éducation égale pour les hommes et les femmes. Et elle se demande pourquoi on n'a pas cette audace. Il peut y avoir des reines, mais on ne peut pas trouver les moyens et les raisons de justifier une égalité dans l'éducation pour les femmes et les hommes. Et donc elle s'en émeut.
Host/Interviewer
C'est Zana Segui.
Susanna Seguin
Oui et sa démarche sera celle d'une femme qui a reçu une éducation, qui la place en égale de ses semblables. Donc elle ne se présentera jamais autrement que comme l'interlocutrice à la hauteur de n'importe quel savant, de n'importe quel philosophe. Elle tient tête, elle débat, elle discute. Elle prend sa place de femme actrice dans la vie intellectuelle de son temps. Et c'est pour cela que c'est dommage qu'elle ait été invisibilisée de la sorte, parce que sa figure est vraiment très visible. On la connaît, on débat avec elle d'égal à égal.
Host/Interviewer
Avec cette idée de vulgariser, de vulgarisation. Bien sûr, c'est un anachronisme au XVIIIe siècle. Cette notion-là n'est pas aussi présente qu'au siècle suivant. Malgré tout, il s'opère un phénomène au XVIIIe siècle. On le sent bien. La science... sort d'un monde qui semble assez étriqué. Vous nous avez dit en début d'émission que c'est jugé de manière facilement condescendante par l'aristocratie de s'intéresser aux sciences par exemple. Qu'est-ce qui se passe au 18e siècle autour des sciences? Ça se diffuse dans la société, alors pas auprès de tout le monde mais en tout cas ça s'est élargi un petit peu.
Susanna Seguin
Cela s'élargit et ce qui se produit au début du XVIIIe siècle, c'est l'apparition d'un nouvel espace de diffusion des savoirs. Il faut se dire que pour vulgariser, c'est-à-dire pour traduire la science qui serait complexe à un niveau que le plus grand nombre puisse la comprendre, il faut déjà que la science soit complexe, et deux, qu'il y ait un public qui s'y intéresse. Or le public ne s'y intéresse pas. Donc la première phase, sera de créer cet espace dans lequel le public trouvera la science intéressante. Et ce travail revient essentiellement à un autre auteur qui s'appelle Fontenelle qui écrit l'un des chefs-d'oeuvre de la littérature du genre que sont les entretiens sur la pluralité des mondes. Des mondes justement où on parle à une marquise Mais derrière la marquise, il y a toute la bonne société qui s'intéresse à la science, n'est-ce pas? Et il ne s'agit pas de réduire la science à un langage simple, parce qu'on part du cartésianisme, et le cartésianisme, justement, revendique la simplicité et la clarté. Tout le monde peut lire des cartes. Mais il s'agit d'élever la science au rang des savoirs dignes de l'intérêt de la société. Donc de lui donner les agréments d'un livret d'opéra, de la poésie pastorale, d'un roman, et montrer que penser, réfléchir, observer le monde, admirer les astres et découvrir la nature est tout aussi plaisant qu'assister à un spectacle de la cour.
Host/Interviewer
Frontenelle c'est une autre génération qu'Emilie Duchâtelet, il est né bien avant elle, c'est quoi une cinquantaine d'années à peu près?
Susanna Seguin
Plus tôt, plus, il est né en 1657, il mourra en 1757. C'est 99 ans, 11 mois et quelques jours de vie.
Host/Interviewer
D'accord, il a fait le siècle Fontenelle. Et il a ce procédé, vous l'évoquiez, d'écriture particulière. Ce procédé où il s'adresse à une marquise. Donc là, c'est la démarche qui est vraiment intéressante, plus que l'apport scientifique d'ailleurs. Ce n'est pas tellement un apport scientifique qu'il nous donne Fontenelle. C'est une possibilité d'y accéder.
Xavier Mauduit
Oui, c'est une possibilité d'y accéder et ça va construire presque un genre d'écriture. Il y a un texte qui est très connu dans la deuxième moitié des années 1730, c'est le Newtonianisme pour les dames d'Algarotti. Précisément, ça reprend le même dispositif d'un savant qui voudrait en un sens monnayer son savoir contre les charmes d'une marquise. ou d'une femme qui serait désireuse d'apprendre. Et donc sous ce dispositif galant, si on peut dire, sous ce dispositif galant, se jouent en réalité des modalités d'écriture différentes. On pourrait dire que pour Algarotti, qui a séjourné à Sirée, dont le texte a été traduit qui a séjourné au château de Cirey, c'est-à-dire le château où se sont installés Émilie Duchâtelet et Voltaire à partir de 1735, où ils ont travaillé, écrit, fait des expériences, mais aussi joué des pièces de théâtre reçues des amis et des savants de l'époque. Donc au château de Cirey où a séjourné Algarotti pendant quelques semaines, se passe toute cette vie scientifique, intellectuelle assez dense. Et ce texte, je crois, est important aussi pour comprendre ce genre d'écriture. Il me semble que, bien sûr, il y a ce dispositif de relative simplification. Mais je crois aussi qu'il y a un dispositif par lequel on cherche à rendre sensible la physique. Alors l'argument est même explicite dans la préface de la traduction française du newtonianisme pour les dames. On cherche à rendre sensible la physique, c'est-à-dire à la faire comprendre par les sens et par les expériences. puisque les femmes seraient soi-disant sensibles à l'amour et aux preuves sensibles d'une intelligence du monde. Ce qui est intéressant, c'est peut-être de comprendre ce texte-là, ces textes-là, ces genres-là, aussi comme une modalité d'appropriation de la physique newtonienne ou cartésienne, puisque c'est ce jeu-là qui est en place. Faut-il défendre une physique cartésienne ou newtonienne? Mais c'est une modalité d'appropriation qui passe par, finalement, des décisions méthodologiques, c'est-à-dire c'est simplement à l'aune de l'expérience sensible, qu'on pourra évaluer la pertinence d'une théorie scientifique. Et plutôt que d'en faire, alors je ne sais pas si le terme de vulgarisation est totalement adéquat ici, mais je trouve que c'est intéressant de penser qu'il ne s'agit pas forcément d'une simplification, mais qu'il s'agit d'une proposition épistémologique, méthodologique. La théorie physique ne sera jugée valable que si elle est fondée expérimentalement.
Host/Interviewer
Susanna Seguin. Dans ce qu'on entend ici comme démarche, on a toute la pertinence et on comprend la place d'Emilie Duchâtelet dans cette histoire-là. Rendre la science sexy, on pourrait le dire autrement. Et les femmes jouent un rôle très important parce que elles peuvent être, comme dans le cas de Fontenelle, avec la marquise, la personne à qui sont destinées toutes ses commentaires. Et puis elles tiennent des salons. Et ça, c'est dans la réalité. Et ça, c'est pratique. Et ces salons jouent un grand rôle aussi dans la diffusion des savoirs.
Susanna Seguin
Oui absolument, il y a, je suis d'accord avec Annelies, une démarche essentiellement épistémologique. Dans le cas de Fontenelle, c'est apprendre au lecteur à se servir de son imagination comme d'un instrument, non seulement de divertissement, mais d'exploration des possibles du monde. Et pour Fontenelle, tout est possible dans le monde. Donc l'imagination est un instrument heuristique par lequel on peut s'approprier les savoirs du monde. Il s'adresse aux femmes, il s'adresse aussi derrière la figure de la marquise toute la la société qui pourrait avoir envie justement de se laisser emporter par l'imagination. Et cet engouement que va provoquer l'initiation que constitue le travail de Fontenelle se traduit par le développement dans les salons d'une curiosité de plus en plus marquée pour les démonstrations de physique. pour les fameuses nuits blanches de Madame de Lambert au château de Sceaux, au parc de Sceaux, dans lequel on passe la nuit avec un télescope à regarder les planètes et les étoiles et auxquelles participent essentiellement les femmes de la cour. Et donc il y a un intérêt de plus en plus marqué pour un champ du savoir qui ne leur était pas adressé et qui en principe n'intéressait pas non plus l'univers féminin. C'est pour cela que je parle plutôt au début de la création d'un espace dans lequel la science devient un objet d'intérêt. Avant que de pouvoir la vulgariser, il faut qu'il y ait quelqu'un à qui s'adresser. Et c'est ce qui se développe dans cette première moitié du XVIIIe siècle. Et c'est à ce moment-là qu'émerge aussi la figure d'Émilie Duchâtelet.
Host/Interviewer
avec ce moment particulier qu'est l'expérience dans le salon. Ces salons, ça doit être foisonnant, on les imagine à peine. Aujourd'hui, et tenu surtout par des dames, c'est ici que nous voyons ce rôle féminin à l'intersection de ces différents savoirs. Parce que parler d'Émilie Duchâtelet, c'est parler d'un personnage mais qu'il faut inscrire dans un phénomène beaucoup plus vaste. Celui des salons, on ne peut pas imaginer le monde des sciences au XVIIIe siècle sans parler des salons, Anne Liseray.
Xavier Mauduit
Oui, oui, mais peut-être que justement on ne peut pas l'imaginer sans parler des salons, mais il faut peut-être ajouter à cette activité salonnière un travail d'écriture, un travail d'écriture, un travail de... une présence lors de lors d'expériences dans des cabinets de physique. Et donc, je pense que cette activité scientifique, ce qui est intéressant dans cette première matière du XVIIIe siècle, c'est qu'elle est protéiforme. Bien sûr, il y a le salon, il y a des cabinets de physique, il y a un travail précis sur des textes de physique expérimentale qui viennent des Provinces-Unis et auxquels Émilie Châtelet a accès. à partir de 1730, la lecture du journal des savants et l'écriture d'articles dans le journal des savants, qui est l'organe officiel de l'Académie royale des sciences. Et il faut rendre compte de cette multiplicité pour penser, je pense, l'activité scientifique de cette époque.
Host/Interviewer
Oui, parce que c'est sa activité vraiment foisonnante dans tous les domaines et c'est ça qui est intéressant. On assiste justement à ce que nous évoquions au début de l'émission, à l'autonomisation des différents champs scientifiques. Au début, c'est vrai qu'on disait philosophie, physique, mathématiques, géométrie, tout pouvait être un peu mélangé. Mais au 18e siècle, on voit quand même apparaître des branches bien distinctes.
Susanna Seguin
Oui, l'Académie des sciences se dote, elle a un premier organe qui est le journal des savants dont parle Anne Lise. Elle se dote ensuite de son propre instrument de diffusion qui est l'histoire de l'Académie des sciences à laquelle elle publie les travaux des savants mais où il y a une grande introduction qui circule dans toute l'Europe et qui est reprise dans tous les journaux européens. et dans lesquelles sont diffusées les connaissances dans les différentes disciplines organisées comme telles. Et donc on habitue le public à s'intéresser à des savoirs bien spécifiques que l'on peut suivre selon son plaisir, son intérêt divers.
Host/Interviewer
Émilie Duchâtelet, évidemment, connaît ses salons et en tient elle-même un salon. Comment ça se passe pour elle? Non, elle n'a pas de salon particulier, mais elle évolue dans ce monde-là. Comment rencontre-t-elle Voltaire? Est-ce qu'on peut dire que c'est la rencontre avec Voltaire qui va lui permettre, par la suite, de faire tout ce qu'elle a envie de faire et peut-être même de diffuser, de se mettre à écrire pour diffuser les savoirs?
Xavier Mauduit
Moi, je ne crois pas.
Host/Interviewer
Elle l'aurait fait sans Voltaire?
Susanna Seguin
Elle l'aurait fait sans Voltaire, je pense, oui. Il se rencontre dans... Il fréquente les mêmes milieux aristocratiques, intellectuels. Elle fréquente des salons, mais elle n'en tient pas, à ma connaissance.
Xavier Mauduit
Son père, je crois.
Susanna Seguin
Son père tenait un salon.
Xavier Mauduit
Et donc son père reçoit Maupertuis.
Susanna Seguin
Il reçoit les savants. Il reçoit Fontenelle. Il reçoit les savants du temps. Il reçoit Voltaire, que tout le monde recevait, d'ailleurs. Donc c'est ainsi qu'il se rencontre. Mais je pense qu'il était suffisamment déterminé à mener sa propre barque.
Host/Interviewer
pour écrire ses différents ouvrages, avec ici des procédés que vous nous avez expliqués, mais tel que le faisait Fontenelle avec une marquise imaginaire. Émilie Duchâtelet reprend cette idée-là pour diffuser ses institutions de physique.
Prudence Castelot
L'étude de la physique paraît faite pour l'homme. Elle roule sur les choses qui nous environnent sans cesse et desquelles nos plaisirs et nos besoins dépendent. Je tâcherai dans cet ouvrage de mettre cette science à votre portée et de la dégager de cet art admirable qu'on nomme algèbre, lequel, séparant les choses des images, se dérobe au sens et ne parle qu'à l'entendement. Vous n'êtes pas encore à portée d'entendre cette langue, qui paraît plutôt celle des intelligences que des hommes. Elle est réservée pour faire l'étude des années de votre vie, qui suivront celles où vous êtes. Mais la vérité peut emprunter différentes formes, et je tâcherai de lui donner ici celle qui peut convenir à votre âge, et de ne vous parler que de choses qui peuvent se comprendre avec le seul secours de la géométrie commune que vous avez étudiée. Ne cessez jamais, mon fils, de cultiver cette science que vous avez apprise dès votre plus tendre jeunesse.
Host/Interviewer
Prudence Castelot, dans le cours de l'histoire sur France Culture, qui nous lisait cet extrait des institutions de physique d'Émilie Duchâtelet, nous sommes en 1740, et quand elle dit « mon fils », elle s'adresse à son fils, tout simplement,
Xavier Mauduit
à l'Israël. Absolument, et je crois que cet avant-propos des institutions de physique rejoue le genre du manuel, ou rejoue le genre qui a été institué par Fontenelle pour une bonne part et repris par Algarotti, mais le subvertit. C'est-à-dire qu'il me semble que là on se trouve quand même devant une femme marquise qui est en train d'apprendre à un jeune homme ce qu'il doit savoir sur la science de son temps. Et il ne faut pas être dupe de cette subversion. Il s'agit précisément d'inverser le stéréotype de genre et d'ouvrir à partir de là un espace dans lequel, si vous feuilletez les pages des institutions de physique, il n'y a rien de si simple. Vraiment pas, puisque c'est vraiment son maître ouvrage et c'est un texte dans lequel elle va élaborer une philosophie qui lui est propre, une philosophie originale, qui est loin d'être ce qu'on a longtemps indiqué à propos de ce texte. Un manuel de physique qui présenterait dans sa première partie la métaphysique leibnizienne et dans sa seconde partie la physique newtonienne. Dès qu'on ouvre le livre, cette partition ne
Host/Interviewer
tient pas. Et puis c'est surtout, ici je trouve ça vraiment très drôle, que cette marquise parle à son fils en reprenant ce procédé où le scientifique Fontenelle parlait à une marquise. Tout est inversé ici. Et il ne faudrait pas croire, Susanna Seguin, qu'il s'agisse d'un ouvrage destiné au plus grand nombre. Ce n'est pas la physique pour les nuls. Ce n'est pas du tout
Susanna Seguin
cette démarche-là. Non, non, ce n'est absolument pas une simplification du discours scientifique, du discours physique. C'est l'élaboration d'une méthode, d'une physique, d'une philosophie propre à Émilie Duchâtelet. Le vulgarisateur, souvent, n'est pas producteur de savoir par lui-même. Il est intermédiaire du savoir que produisent les autres. Dans le cas d'Émilie Duchâtelet, elle est physicienne, elle est philosophe. Donc, sa démarche, derrière son fils, bien sûr, il y a un public, ce dispositif littéraire. Je m'adresse à une personne en particulier, mais elle vise aussi, derrière cette image, ce destinataire semi-fictionnel, un public en horizon d'attente concret. Elle se place, elle a un éthos d'auteur qui s'adresse à la société de son temps, aux savants de
Host/Interviewer
son temps. Et en faisant cela, elle participe au processus que vous nous avez expliqué, qui est de décloisonner le monde des sciences, qui n'est plus réservé qu'aux scientifiques purjus. C'est ça vraiment qui est important avec ce que fait Émilie Duchâtelet. On n'a pas besoin d'être son fils ou d'avoir besoin d'un manuel pour lire ses instructions de physique, mais si on est connu à rien à rien, au XVIIIe siècle et qu'on veut une porte d'entrée de compréhension, là, il y a un ouvrage qui est disponible. Il est très dur, il est très pointu. Anna, il est très pointu, hein? Vous avez souffert à
Susanna Seguin
le lire. Il est difficile. Personnellement, en tant que littéraire, j'avoue qu'il y a beaucoup de choses qui m'échappent encore. C'est la dimension épistémologique qui peut m'intéresser. Ce n'est pas fait pour des ignorants
Xavier Mauduit
comme moi. Il s'agit, elle le dit à la fin de l'avant-propos, il s'agit de rapprocher la métaphysique de notre vue. C'est ça. Donc, il y a dans ce texte un travail, là encore, très drôle, en réalité, à partir des grands monuments d'histoire de la philosophie et de l'histoire des sciences. C'est-à-dire qu'elles pointent, par exemple, contre la méthode cartésienne elle-même, le critère de clarté et de distinction. elle commence à élaborer cet édifice des institutions, c'est-à-dire du fondement de la physique par les principes des choses et Dieu apparaît au chapitre 2. Donc il y a une sorte de renversement permanent de ce que pourrait être un traité traditionnel. C'est pour ça que je dis que ça échappe véritablement au travail de simplification ou à la présentation des théories disponibles pour penser la nature. puisqu'il y a en permanence un travail de reformulation. Je donne un autre exemple sur la théorie de l'attraction qui est le maître mot du newtonianisme et une des questions qu'on se pose c'est est-ce que le XVIIIe siècle est newtonien? A quelles conditions? Comment peut-il être newtonien en France? Qui l'introduit? Est-ce que effectivement les institutions de physique participent à ce mouvement d'introduction et de présentation du texte de Newton en France. Ce qu'elle fait, c'est qu'elle dit, ok, si je puis dire, la théorie de l'attraction, on l'observe, on la constate, il y a des phénomènes d'attraction, mais elle tranche dans un débat entre savants. Ce n'est pas une propriété inhérente de la matière. Et je vais vous dire ce qu'on doit faire des phénomènes qu'on observe. On doit utiliser un critère d'évaluation de la pertinence de ces phénomènes. Et ce critère, où le trouve-t-elle? Dans le principe de raison suffisante de la métaphysique leibnizienne. Donc si un phénomène peut être expliqué, c'est à condition d'être évalué à l'aune d'un principe dont elle va, par là même, changer la fonction, puisqu'elle va en faire un principe méthodologique. Donc là vous voyez juste un petit exemple du travail extrêmement ingénieux et inventif qu'elle propose qui rend caduque une interprétation en termes de présentation simplifiée des théories
Host/Interviewer
en présence. Ça va beaucoup plus loin. Susanna Seguin, vous êtes l'autrice de Sciences et Religions au XVIIIe siècle, le mythe de l'éluge universelle. Alors là, c'est un déluge sur la manière de concevoir les sciences auparavant. Mais ce que nous entendons ici, c'est qu'il y a une vraie proposition d'Émilie Duchâtelet. Et en cela, elle est scientifique, complètement scientifique. D'ailleurs, comment ça se passe avec les religions, etc.? Comment elle est perçue? Parce que Dieu qui apparaît au chapitre 2, c'est vrai que c'est un
Susanna Seguin
peu tard. Enfin, Émilie est surtout connue pour ses oeuvres publiées, elle est moins connue pour une oeuvre qu'elle a menée dans le secret de son kéminé à Syrée, certainement en travaillant avec Voltaire où on lisait la Bible tous les jours. mais non pas en tant qu'acte pieux, mais en tant que démarche critique. Émilie Duchâtelet est l'autrice d'un manuscrit, qui fait 600 pages, dans lequel elle commente la Bible, de la Genèse à l'Apocalypse, de manière extrêmement critique. qui s'appelle les examens de la Bible et où l'on constate que sa démarche philosophique est extrêmement irrévérencieuse à la mesure de celle de Voltaire également et où elle désacralise totalement le récit biblique et la
Host/Interviewer
religion chrétienne. Il s'en passe des choses assirées dans ce château très particulier
Xavier Mauduit
de l'Israël. Et d'ailleurs, ce qui est très intéressant, c'est qu'elle commence à écrire ce texte un an après la deuxième édition des institutions de physique. Et mon hypothèse, c'est qu'elle a forgé des outils d'analyse dans les institutions de physique qu'elle va mettre à l'épreuve dans les examens de la Bible pour interroger la pertinence de la description de la nature qui est faite dans la Bible. Donc il y a un travail épistémologique qui lui sert à mettre à la question, si je puis dire, le texte religieux. Donc c'est, là encore, Alors, ça s'inscrit dans un courant de pensée que Susanna
Susanna Seguin
connaît bien? Oui, bien sûr. Elle n'est pas la seule à son époque. C'est tout un courant souterrain de pensée philosophique qui se diffuse depuis le milieu du XVIIe siècle, qui circule essentiellement sous forme manuscrite pour des raisons évidentes. On ne pouvait pas publier un texte qui est contraire au dogme officiel et ce sont des textes extrêmement polémiques dans lesquels on détruit l'institution politique et historique de l'Église et dans lesquels on démontre l'absurdité de la métaphysique ou de la théologie chrétienne et qui font circuler des idées essentiellement matérialistes et souvent athées. C'est dans ce courant-là que s'inscrit le texte d'Émile Duchâtelet qui en connaissait quelques-uns grâce aussi à Voltaire. Voltaire est un possesseur et connaisseur de cette littérature et donc elle s'inscrit pleinement dans cette littérature et pendant longtemps son nom a été aussi occulté. La rumeur courait que peut-être Émilie avait aidé Voltaire à faire cet écrit que plusieurs avaient vu mais la recherche contemporaine a montré que ce texte est absolument entièrement
Host/Interviewer
d'Émilie Duchâtelet. Voilà, même si Voltaire était à
Susanna Seguin
ses côtés. Il était à côté. Ils ont dû en parler. Ils ont dû beaucoup rire en se moquant de la Bible. Mais c'est elle qui a écrit
Host/Interviewer
ce texte. Tout ça se passait à Syrie. Anne Liseray, ce château de Ciré. Alors aujourd'hui, c'est Ciré-sur-Blaise, ça se trouve en Haute-Marne. D'ailleurs, il faut imaginer ce couple, parce que c'est un couple, ils ne sont pas mariés, Voltaire, Émilie du Châtelet, qui s'adonnent chacun de son côté à la recherche. Comment ça se passait la vie là-bas? Des discussions? On n'en a pas les traces, c'est toujours dommage, l'oralité qui disparaît, mais ça devait être
Xavier Mauduit
absolument sensationnel. Grâce aux correspondances, on a quelques bribes de ce qui se passait, des savants qui viennent, de l'activité, de l'organisation même de la journée. Je parlais de pièces de théâtre qui jouaient le soir avec quelques amis dans un tout petit théâtre à Cirey. Effectivement, un travail d'écriture, ce cabinet de physique, une bibliothèque assez conséquente. qui nous permet aujourd'hui de comprendre à quoi Émilie Duchêtelet avait accès. Et puis des visites, des visites de quelques semaines, d'amis, de savants qui passent. Voilà, je pense que ça nous donne un petit aperçu effectivement d'une vie intellectuelle assez dense, mais une vie de plaisir à tous les sens
Host/Interviewer
du terme. Ce n'est pas sinistre et puis il y a toutes ces expériences menées par Émilie Duchâtelet dans le même temps. Elle a son laboratoire
Xavier Mauduit
à Ciré. Oui, il y a un cabinet de physique et puis elle assiste aussi à des expériences. D'ailleurs, elle assiste aussi à des expériences en allant à l'extérieur du château, voir ce que font les ferronniers, en particulier dans les années 1736-1737, où elle rédige dans le secret une dissertation sur la nature et la propagation du feu. Une question a été mise au concours à l'Académie royale des sciences. Qu'est-ce que le feu? Comment se propage-t-il? Et un certain nombre de savants répondent à la question mise au concours. Pour une femme, il n'est pas possible de répondre à cette question, donc elle envoie son essai anonymement. Voltaire travaillait de son côté et donc C'est intéressant. il... Le texte n'est pas primé, c'est Leonard Euler qui a le prix. Il y a trois personnes qui reçoivent ce prix, mais le plus connu est Leonard Euler. Mais le texte de Voltaire et celui d'Émilie Deschatelais seront publiés dans les recueils des pièces de l'Académie des sciences et c'est la première fois qu'un texte de femme sera publié dans ces recueils. Donc ça c'est important aussi. On se posait tout à l'heure la question de la reconnaissance de sa place dans le monde savant. Ça commence presque par ça, c'est-à-dire qu'il y a cette reconnaissance qui vient d'une publication de l'Académie des sciences. Il y a d'autres formes de reconnaissance, il y a le fait que ces institutions de physique sont immédiatement traduites. en allemand et en italien, donc circule dans l'Europe des Lumières très très rapidement, en 43 en fait, les publications en italien et en allemand, qu'elle est reçue à l'Académie de Bologne, où elle devient membre étrangère, je crois. Et puis, peut-être on en parlera tout à l'heure, qu'un certain nombre d'entrées de l'encyclopédie sont des extraits des institutions
Host/Interviewer
de physique. C'est-à-dire que pour l'encyclopédie, celle de Diderot et d'Alembert, on reprend Émilie Duchâtelet. Ça permet d'ailleurs, tout ce que vous venez de nous dire, de replacer Émilie Duchâtelet dans son temps. On a évoqué cette occultation, invisibilisation d'Émilie Duchâtelet par la suite. Mais de son vivant, ce n'était pas le cas. C'est quelqu'un qui est
Susanna Seguin
très reconnu. C'est quelqu'un de reconnu et il est curieux de voir que les règlements de l'Académie des sciences interdisait aux femmes de participer au concours. Elle n'était pas admise que les femmes y participent. En revanche, quand Émilie Duchâtelet envoie son texte de façon anonyme, tout le monde sait que c'est Émilie Duchâtelet. Donc c'est la plus grande hypocrisie parce qu'on se félicite d'avoir un texte d'Émilie Duchâtelet tout en occultant son nom parce qu'elle ne peut pas figurer. Et au moment où elle est publiée avec les autres œuvres qui ne sont pas primées mais qui sont quand même reconnues par leurs valeurs scientifiques. En quelque sorte, on revendique le fait d'avoir publié l'œuvre d'une grande dame très connue par ses travaux et on donne le nom d'Émilie Duchâtelet. Mais on ne le met pas sur la couverture, sous le titre de l'ouvrage. C'est toute l'ambiguïté de cette période qui se joue, où on voit effectivement la reconnaissance d'Émilie Duchâtelet et en même temps ces règles sociales qui empêchent encore de lui donner
Xavier Mauduit
sa place. Mais ça c'est en 39. En 44, il y a une édition qui regroupe, sa dissertation, les réponses d'une dispute qu'elle a rendue publique avec Dorthous de Méran, qui est à ce moment-là secrétaire perpétuel de l'Académie royale des sciences. Et donc là, c'est sous son nom que ça paraît. Et la dispute dit aussi quelque chose de la place qu'Emilie Duchâtelet a à cette époque, puisque à l'issue de la publication des institutions de physique, première édition 1740, texte qui défend le principe de conservation des forces vives leibnizien. Il y a une grande dispute qui s'appelle la querelle des forces vives qui commence en 1686 par la publication dans les Acta Eruditorum d'un texte qui s'appelle, en latin, Brève démonstration de l'erreur mémorable de Descartes. C'est un texte publié par Leibniz qui lance la querelle et qui va durer au moins 50 ans, 60 ans. Et cette querelle, elle suppose de se demander qu'est-ce qui se conserve dans l'univers dans le cas de choc de corps. Pour Descartes, c'est la quantité de mouvement. Pour Leibniz, c'est la quantité de force vive. Donc cette querelle ne cesse d'avoir des protagonistes qui évoluent, y compris après la mort de Leibniz. Émilie du Châtelet hérite de cette querelle et évidemment, comme toujours, essaye d'apporter sa propre pierre en proposant, au chapitre 21 des institutions de physique, des démonstrations expérimentales du principe de conservation des forces vives. Ce qui n'avait pas été fait par Leibniz, parce que ce n'était pas du tout son projet dans la brevise démonstratio. Mais donc, à l'issue de ça, Dorthous de Méran, qui est cartésien, écrit une lettre de protestation en indiquant qu'il n'est pas du tout convaincu par la démonstration qu'Emilie Duchâtelet livre. parce que lui-même avait écrit une dissertation en 1728 qui défendait la position cartésienne. Bref, tout ça pour vous dire qu'elle choisit, dans la deuxième édition des Institutions de Physique, d'intégrer la correspondance qu'elle avait avec Dorthos de Méran dans le texte lui-même, dans l'édition même du texte. Ce qui indique sa place dans le monde savant. Elle peut se permettre de publier un texte dans lequel elle se moque ouvertement des arguments que le plus grand personnage, disons, du monde savant académique, lui a opposé, à savoir Dortus de Méran, secrétaire perpétuel de l'Académie royale des sciences. Ça, ça dit quelque chose. Ça, plus le fait qu'elle ait été publiée, la première à avoir été publiée, reconnue dans les académies, immédiatement traduite, présente dans beaucoup d'entrées d'épistémologie de l'Encyclopédie d'Hydro et d'Alembert, citées par Emmanuel Kant dans ses textes sur les forces vives. Tout ça dit quelque chose de cette postérité qui nous rend très étonnés de voir qu'elle a disparu de l'histoire de la philosophie et de l'histoire des sciences au XIXe et au
Host/Interviewer
XXe siècle. Suzanne Asselineau, je suis désolé, je remets Voltaire ici dans la conversation. Mais enfin, Voltaire... C'est une quiche à côté d'Émilie Duchâtelet dès qu'il s'agit
Susanna Seguin
des sciences. Ah bah oui, bien sûr, Voltaire n'est pas du tout un homme de science. Il s'y intéresse un peu, il fait aussi quelques expérimentations, il essaye de faire pousser des coquilles pour voir si l'origine de la vie peut venir. Ça ne marche pas, mais ce n'est pas du tout son domaine. Voltaire est un historien, c'est un philosophe, mais ce n'est pas du tout un homme de science. Les mathématiques ce n'est pas... son intérêt. Il ne comprend pas bien les mathématiques, à mon avis. Donc il s'arrête un peu à la physique newtonienne. Mais il ne peut pas suivre le train d'Émilie Duchâtelet sur ces questions-là.
Host/Interviewer
Absolument pas. Donc au château de Ciré, le soir, quand tous les deux se retrouvent, il doit avoir du mal à suivre, en fait, tout ce qu'elle peut lui apporter. Mais c'est d'ailleurs toujours très étonnant parce que ça permet de replacer Émilie Duchâtelet en lien avec Voltaire et puis peut-être faudrait le faire en lien avec son temps. Parce que qu'en est-il des femmes dans ce monde de la science au XVIIIe siècle? Émilie Duchâtelet est-elle une exception? Alors, on l'entend, elle est exceptionnelle par ses capacités intellectuelles. Mais est-ce qu'on va trouver d'autres figures de femmes qui, peut-être avec moins d'ampleur, arrivent à prendre la parole dans le
Susanna Seguin
monde scientifique? Pas
Xavier Mauduit
en France. Pas tant
Susanna Seguin
que ça. Il y a quelques figures féminines. En Italie, Laura Bassi. Mais en France, c'est l'unique et
Host/Interviewer
la seule. Alors, on dit en France, mais nous sommes dans ce monde des sciences qui n'a pas vraiment de frontières, cette immense république. Donc c'est ce que vous disiez, Émilie Duchâtelet échange avec les savants de son temps un peu partout
Xavier Mauduit
en Europe. Absolument. Sa correspondance indique bien cela. Et d'ailleurs, Euler, dont je parlais tout à l'heure, qui a obtenu le prix lors du concours sur la nature et la propagation du feu, lui écrit en lui disant qu'il n'a jamais trouvé quelque chose d'aussi clair sur le statut des hypothèses. Il faut dire un mot de ça. C'est-à-dire que Si on veut rendre compte d'un des clivages importants dans la philosophie naturelle du XVIIIe siècle, il y a une distinction entre des cartésiens qui voudraient fonder le discours sur la nature sur des principes métaphysiques, si on veut vraiment procéder à gros traits, et puis des newtoniens qui considèrent que c'est la traduction mathématique de régularité phénoménale obtenue grâce à des expériences et des observations qui doit désormais être le nouveau visage de la science. Et ce nouveau visage, il a, par simplification, été compris dans un slogan qui est hypothesis non fingo, je n'imagine pas d'hypothèse. Dans ce contexte-là, évidemment, la question de savoir si on fait de la science avec des hypothèses ou pas. Est-ce qu'on peut encore donner droit de citer aux hypothèses quand on élabore un discours sur la nature, quand on propose un savoir sur la nature? C'est évidemment pas en réalité le texte newtonien. C'est une transformation, une rigidification, un appauvrissement, la construction d'ailleurs d'une orthodoxie, pour une part par Samuel Clarke, de ce qu'est la science newtonienne. Mais c'est particulièrement intéressant que le chapitre 4 des institutions de physique, qui a pour titre des hypothèses, soit repris in extinso dans l'encyclopédie d'Hydro et d'Alembert à l'entrée hypothèse. citée avec la source, institution de physique, voire Châtelet. Et donc, dans ce jeu-là, là encore, elle n'est pas en train de prendre position pour l'un contre l'autre. Elle explique que, bien sûr, idéalement, il devrait se passer des hypothèses, mais il se trouve qu'on n'a pas accès aux éléments qui nous permettraient de nous en passer. Et donc, pour cette raison-là, il faut bien en admettre pour faire de
Host/Interviewer
la science. Anne Iseray, je sens qu'Emilie Duchâtelet a une belle place dans votre réflexion sur les certitudes des lumières, parce qu'elle réfléchit aussi à ce qu'est
Xavier Mauduit
la science. Absolument, et en particulier sur ce point, je trouve que ce qui est très intéressant dans les institutions de physique, c'est qu'elles proposent de ne pas choisir entre une certitude mathématique newtonienne, une certitude métaphysique disons cartésienne, mais qu'elle interroge profondément ce que serait une définition du savoir, une conception du savoir qui intégrerait l'incertitude comme une de ses dimensions constitutives. De telle sorte que finalement ce qu'elle fait là, c'est qu'elle con. elle propose un geste au cœur duquel la physique doit être articulée à une anthropologie, à une réflexion anthropologique. Que suis-je comme sujet pensant, comme sujet connaissant? Je suis un sujet qui peut être incertain et cette incertitude est en quelque sorte consubstantielle d'une nouvelle définition du savoir. d'une nouvelle définition du savoir qui est, à mon avis, très présente, très importante au XVIIIe siècle, et qui ne suppose pas un adieu à la raison, mais qui suppose une autre conception de la raison que celle qu'on a parfois identifiée aux Lumières. Ce n'est pas une raison conquérante, orgueilleuse, hégémonique. C'est une raison qui doute, et c'est une raison qui essaye, à partir de ses propres ressources, y compris, le guide que constitue l'expérience, par ses propres ressources, d'élaborer un autre modèle
Host/Interviewer
de scientificité. Susanna Seguin, c'est vraiment ça ce 18e siècle aussi. C'est un 18e siècle dont nous parlons avec souvent un mot lumière, avec beaucoup de difficultés pour le définir, mais ce sont ces processus-là qui sont, avant la révolution française, la
Susanna Seguin
véritable révolution. Oui absolument et c'est un phénomène qui se construit dans le temps. On a l'habitude d'identifier par la simplification des manuels d'histoire littéraire le grand moment des Lumières au milieu du siècle, mais en fait pour en arriver à ces grandes œuvres que sont l'Encyclopédie, les grands textes Voltaire, de Buffon, de Montesquieu, il y a tout un processus qui s'est fait auparavant, peut-être plus discrètement, dans l'ombre souvent, mais qui réfléchit exactement dans cette dimension que présente Anne Lise, d'une raison qui n'est pas toujours triomphante, mais qui est ramenée à une forme d'interrogation sur les théories mêmes de la connaissance. Mais à partir de quoi et en fonction de quoi peut-on connaître le monde? Quelles sont les limitations et comment faire avec ces limitations-là? Et cette réflexion apparaît déjà dans la première moitié du XVIIIe siècle, ce qui nous fait constamment, nous autres, nous poser la question du véritable début de ces lumières que l'on identifie si facilement à quelques noms d'auteurs, mais qui apparaissent aussi dans les interrogations de tous ces auteurs, parfois
Host/Interviewer
de l'ombre. Redéfinir la science, redéfinir le savoir, mais qu'en est-il
Prudence Castelot
du bonheur? Il est certain que l'amour de l'étude est bien moins nécessaire au bonheur des hommes qu'à celui des femmes. Les hommes ont une infinité de ressources pour être heureux et bien d'autres moyens d'arriver à la gloire. Mais les femmes sont exclues, par leur état, de toute espèce de gloire. Et quand, par hasard, il s'en trouve quelqu'une née avec une âme assez élevée, il ne lui reste que l'étude pour la consoler de toutes les exclusions et de toutes les dépendances auxquelles elle se trouve condamnée par
Host/Interviewer
cet état. Prudence Castelot qui nous lisait cet extrait du discours sur le bonheur d'Émilie Duchâtelet. Nous étions en 1746 et dans le cours de l'histoire sur France Culture. 1746, nous sommes trois ans avant sa disparition. Émilie Duchâtelet est décédée à seulement 42 ans. Très fort ce discours sur le bonheur parce que C'est toute la question aussi de sa pensée sur la société, sur la vie. Ce qu'on entend sur la place des femmes dans la société, c'est extrêmement clair dans sa tête. Elle est ici un symbole très fort pour montrer par l'opposition, par la négative, ce qu'était la place des femmes. Elle est une
Xavier Mauduit
exception réellement. Mais quelle exception Absolument, oui.? En un sens, sa présence conforte les valeurs de l'Ancien Régime, c'est-à-dire qu'elle fait figure d'exception, mais ça ne remet pas en cause, finalement, un partage dans lequel, et c'est ce qu'elle évoque là et ce qu'elle évoque aussi dans dans l'avant-propos de la traductrice quand elle traduit la fable des abeilles de Mandeville, avant-propos qu'on considère comme son manifeste féministe. C'est précisément ce qu'elle pointe, c'est-à-dire elle, elle a cette... ce n'est pas une chance, elle a pris sa place dans l'espace savant, mais elle sait très bien que c'est une exception par rapport au sort qui est réservé aux femmes. Elle sait aussi qu'il y a cette longue lutte pour l'égalité dans l'éducation, cette longue lutte pour l'accès à une même éducation pour les hommes et les femmes. C'est effectivement un des ressorts de
Host/Interviewer
ce texte. Et puis tout est politique dans une existence comme celle d'Emilie Duchâtelet, parce que ne serait-ce que prendre la parole femme dans ce monde-là, c'est politique. Mais est-ce qu'il y a une pensée politique, verbalisée, qui accompagne tout ce qu'on va trouver dans les Lumières, ses réflexions sur les Constitutions, etc. Non,
Susanna Seguin
il n'y a pas de réflexion théorique sur ces questions-là. Je pense que c'est surtout une pensée en action d'Emilie Duchâtelet. Elle prend sa position. Elle sait même que sa situation est tellement privilégiée qu'elle n'est pas accessible à toutes les femmes. Donc elle ne cherche pas à en faire un étendard, à imposer pour toutes les femmes. Sa propre fille ne reçoit pas la même éducation qu'elle a eue. Elle sait que sa situation est privilégiée de tous les points de vue, socialement, économiquement et même dans sa vie privée, puisqu'elle continue à être mariée avec Monsieur Duchâtelet qui part faire la guerre tout en habitant avec Voltaire et en entretenant des relations sentimentales avec d'autres savants de son temps. Il avait un cœur très sensible, Émilie, elle tombait amoureuse très facilement. Elle avait de grands chagrins d'amour. C'est une femme consciente de l'exceptionnalité de tous les points de vue de sa vie. Donc elle ne cherche pas non plus à en faire un étendard, un combat politique dans la société de son temps. Mais elle est consciente et elle met au clair la difficulté et l'entrave que constitue l'accès à l'éducation pour les femmes. C'est le premier écueil qu'elle constate est la première injustice parce que l'éducation est non seulement une porte d'émancipation, si émancipation il y a dans la société d'ancien régime, mais une sorte de consolation pour les femmes de son temps. La consolation n'est ni dans l'amour, ni dans la religion, elle est dans le savoir. Et c'est cette impossibilité qu'ont les femmes d'accéder au savoir qui est sa première
Host/Interviewer
revendication féministe. Le phare du siècle des Lumières, c'est l'encyclopédie. Nous l'avons souvent citée mais l'encyclopédie paraît après la mort d'Emilie Duchâtelet. Et vous nous avez dit qu'elle est beaucoup citée, notamment dans ses institutions de physique. La démarche d'Hydrault et d'Alembert en faisant l'encyclopédie, c'est un peu cette longue réflexion-là que nous évoquons ici. Alors, on n'a peut-être pas utilisé le mot « vulgarisé » parce qu'on a dit qu'il est complexe d'utilisation pour le XVIIIe siècle, mais cette démarche-là, c'est la même que celle d'Émilie Duchâtelet. C'est la science réfléchie et puis rendue accessible, peut-être pas au plus grand nombre, mais en tout cas, au-delà
Susanna Seguin
du monde des scientifiques. Oui, l'encyclopédie explose cet espace de communication du savoir. C'est vraiment l'achèvement, le parachèvement de ce processus initié par Fontenelle, montrer que la science est intéressante. L'encyclopédie arrive quand la science est intéressante. L'encyclopédie élargit les horizons de lecture parce qu'elle devient intéressante non seulement par ses principes, par ses théories, elle devient intéressante par son histoire, elle devient intéressante par les métiers et par les techniques qui ne s'adressent plus seulement à une aristocratie curieuse mais à une bourgeoisie productive et partout en Europe. Et donc, le public que vise l'encyclopédie n'est plus la petite société aristocratique qui méprise les savants, mais l'Europe qui peut lire et qui est capable de produire et de changer cette société qui est en train
Host/Interviewer
d'évoluer à grands pas. Faut-il lire Émilie Duchâtelet, Anne Liseray? C'est dur à lire, Émilie Duchâtelet, mais il y a ces textes quand même qui sont très forts. Non, je pensais aux instructions de physique, ça, ça a l'air d'être ardu. Mais
Susanna Seguin
on peut les lire. Oui, il y a des
Xavier Mauduit
choses faciles à lire. Bien sûr qu'on peut les lire, et puis comme le discours de métaphysique de Leibniz peut être considéré comme difficile à lire, mais c'est comme un grand texte de philosophie et de science, c'est-à-dire qu'il y a toujours des entrées dans un texte, on se saisit de certaines choses, certaines autres nous échappent, donc il n'y a pas de... C'est un texte à part entière effectivement. Mais on pourrait dire que l'encyclopédie permet de vulgariser Émilie Duchâtelet. En introduisant dans une quinzaine d'entrées des références à Émilie Duchâtelet, ça la fait connaître pour
Susanna Seguin
le plus grand nombre.
Host/Interviewer
Ça la rend accessible. Merci beaucoup à toutes les deux. Merci pour ces conclusions. Et puis s'il faut lire, il n'y a qu'à lire vos ouvrages. Que ce soit Les Certitudes des Lumières qu'on attend Anne-Lise Rey et Susanna Seguin, Sciences et Religions au XVIIIe siècle. Merci vraiment à toutes les deux de nous avoir présenté Émilie Dichâtelet et surtout aussi cet environnement du XVIIIe siècle. Prochain épisode dans le cours de l'Histoire, nous allons nous intéresser à l'école d'Augustine Fouillé, Le Tour de la
Narrator/Announcer
France par deux enfants. Le Tour de la France par deux enfants, c'est un livre qui a enchanté nos parents, quand ils étaient enfants, et avant eux, nos grands-parents et nos arrière-grands-parents. Et quand ces arrière-grands-parents étaient enfants, soyez sûr que leurs parents et leurs grands-parents s'arrangeaient aussi pour lire en cachette de leurs enfants le Tour de la France par deux enfants. Si bien qu'on ne compte plus les générations qui ont ri, frémi et pleuré aux aventures d'André et de
Host/Interviewer
Julien depuis 80 ans. Le cours de l'histoire sur France Culture, une émission réalisée par Thomas Abbou avec à la technique Olivier Arnet, émission préparée par Raphaël Lalloum, Jeanne Delecroix, Jeanne Coppet, Maël Vincent Randonnier et Mayu Engizyu. Le cours de l'histoire à écouter, à podcaster sur franceculture.fr
Le Cours de l’histoire – "Vulgariser les sciences, une histoire 1/4 : Émilie du Châtelet, la science à la vitesse des Lumières"
Original air date: June 16, 2025
Host: Xavier Mauduit (France Culture)
Guests: Anne Lise Rey (philosophie des sciences, Paris-Nanterre), Susanna Seguin (littérature française, Montpellier)
This episode inaugurates a series on the history of science popularization, focusing here on the life, work, and legacy of Émilie du Châtelet (1706–1749). The discussion explores Du Châtelet’s pivotal role in the dissemination of scientific knowledge during the Enlightenment, examines the gender dynamics of scientific recognition, and considers what it meant—and means—to make science accessible beyond scholarly circles. The conversation situates Du Châtelet within the broader salon culture of the 18th century and compares her efforts to figures like Fontenelle, Algarotti, and Voltaire.
Quote:
"Il était bon d'être ignorant par biensciences et donc s'intéresser à la science était considéré comme une frivolité complètement innécessaire pour les gens du beau monde."
—Susanna Seguin ([02:42])
Quote:
"Lorsqu'une femme veut faire de la science, est-ce qu'elle peut toujours entrer dans cette catégorie moquée de femme savante? Ou est-ce qu'elle va pouvoir obtenir ses galons de savante à part entière, de savante philosophe?"
—Anne Lise Rey ([03:30])
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"Une femme qui aurait été initiée presque à la science par Voltaire, alors que c’est exactement le contraire qui se produit. C’est elle qui lui explique Newton, en réalité."
—Susanna Seguin ([06:11])
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"Minerv dictait, moi j’écrivais."
—Voltaire, acknowledging Du Châtelet’s intellectual leadership ([07:02])
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"Il ne s'agit pas de réduire la science à un langage simple [...], mais il s'agit d'élever la science au rang des savoirs dignes de l'intérêt de la société."
—Susanna Seguin ([12:22])
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"Je tâcherai dans cet ouvrage de mettre cette science à votre portée et de la dégager de cet art admirable qu’on nomme algèbre... la vérité peut emprunter différentes formes, et je tâcherai de lui donner ici celle qui peut convenir à votre âge."
—Émilie du Châtelet, Institutions de physique, read by Prudence Castelot ([23:40-24:47])
Quote:
"Le vulgarisateur, souvent, n’est pas producteur de savoir par lui-même. Il est intermédiaire du savoir [...]. Dans le cas d'Émilie Duchâtelet, elle est physicienne, elle est philosophe."
—Susanna Seguin ([26:44])
Quote:
"Elle peut se permettre de publier un texte dans lequel elle se moque ouvertement des arguments que le plus grand personnage [...] lui a opposé."
—Xavier Mauduit ([39:50])
Quote:
"Voltaire... C’est une quiche à côté d’Émilie Duchâtelet dès qu’il s’agit des sciences."
—Host ([43:01])
Quote:
"Mais les femmes sont exclues, par leur état, de toute espèce de gloire. Et quand, par hasard, il s’en trouve quelqu’une née avec une âme assez élevée, il ne lui reste que l’étude pour la consoler de toutes les exclusions et de toutes les dépendances auxquelles elle se trouve condamnée."
—Émilie du Châtelet, Discours sur le bonheur ([50:33-51:18], read by Prudence Castelot)
Quote:
"On pourrait dire que l’encyclopédie permet de vulgariser Émilie Duchâtelet. En introduisant dans une quinzaine d’entrées des références à Émilie Duchâtelet, ça la fait connaître pour le plus grand nombre."
—Xavier Mauduit ([57:00])
On Science and Social Standing:
"La science appartient à un petit monde d’érudits qui n’intéresse pas forcément la bonne société, l’aristocratie et encore moins la cour."
—Susanna Seguin ([02:42])
On Gendered Power Dynamics:
"Voltaire, c’est une quiche à côté d’Émilie Duchâtelet dès qu’il s’agit des sciences."
—Host ([43:01])
On Methodology and Reason:
"Ce qu’elle fait, c’est qu’elle dit, ok, la théorie de l’attraction, on l’observe, on la constate... on doit utiliser un critère d’évaluation de la pertinence de ces phénomènes... dans le principe de raison suffisante de la métaphysique leibnizienne."
—Xavier Mauduit ([28:30])
On Women’s Consolation:
"La consolation n’est ni dans l’amour, ni dans la religion, elle est dans le savoir. Et c’est cette impossibilité qu’ont les femmes d’accéder au savoir qui est sa première revendication féministe."
—Susanna Seguin ([55:04])
The episode reveals Émilie du Châtelet as a pioneering figure whose work straddled boundaries between philosophy, science, and literature, and between private salons and public intellectual life. Her efforts pushed scientific discourse beyond elite circles and showcased the vital, though contested, role of women in the Enlightenment. Far from being a mere intermediary, Du Châtelet is shown as a producer of scientific knowledge and a thinker ahead of her time—her legacy both shaped and foreshadowed the democratizing aims of projects like the Encyclopédie.
Further Reading Mentioned by Guests:
This summary reflects the tone, depth, and vibrant exchange of the episode. For listeners new to Émilie du Châtelet or the cultural history of science, this episode distills not just her importance, but the complexities and joys of enlightenment thought.