Le Cours de l'histoire – Vulgariser les sciences, une histoire 2/4 :
À l'école d'Augustine Fouillée, "Le Tour de la France par deux enfants"
France Culture, 17 juin 2025
Animateur : Xavier Mauduit
Invités : Jérôme Croppe (historien, professeur à l’université Nanterre), Olivier Loub (enseignant, spécialiste de l’histoire de l’école)
Thème général de l’épisode
Cet épisode s’attache à un "monument" de l’histoire scolaire française : Le Tour de la France par deux enfants d’Augustine Fouillée (sous le pseudonyme G. Bruno), un ouvrage paru en 1877. Il s’agit d’explorer l’importance de ce livre, sa diffusion, son influence sur la culture républicaine, sur la transmission des savoirs, et sur la construction de l’idée nationale à travers l’école de la Troisième République.
I. Le livre comme outil pédagogique et récit d’apprentissage
Présentation du livre
- À la fois manuel de lecture courante et œuvre littéraire, ce livre truffé de 200 gravures a marqué des générations, et est vu comme un "lieu de mémoire" de la République.
- Xavier Mauduit rappelle qu’il appartient à un genre hybride, entre récit littéraire et livre à usage scolaire, comparable, par exemple, au "Merveilleux voyage de Nils Holgersson" suédois. (01:48)
Nature encyclopédique et morale de l’ouvrage
- Olivier Loub : "C’est de l’encyclopédisme primaire [...] la morale est absolument centrale, donc aussi avec les petites maximes qui permettent de faire de l’écriture." (04:43)
- Mélange des disciplines : géographie, langue, histoire, nature, savoir-faire, mais la morale et la géographie y sont plus présentes que l’histoire stricto sensu.
Procédés narratifs
- Les héros, deux enfants lorrains orphelins (Julien et André), entreprennent un voyage initiatique à travers la France après la guerre de 1870, sur la recommandation de leur père mourant, pour "retrouver la mère-patrie" (05:49).
- Le trajet est conçu pour traverser les régions françaises, mais élude certaines zones conflictuelles (Vendée, Bretagne) afin de gommer les dissentiments du passé. (21:45)
II. Le contexte politique et scolaire de la Troisième République
L’école et la République
- Jérôme Croppe : "Les républicains entendent, après la guerre de 1870, renforcer l’unité nationale [...] en enracinant la République dans la société française." (09:53)
- Les lois Ferry sur l’école gratuite, obligatoire et laïque s’inscrivent dans ce projet.
- L'école devient le vecteur d’assimilation républicaine, offrant pour la première fois des chances d’alphabétisation et d’égalité face au savoir.
Effets générationnels et refondation républicaine
- Les républicains de l’époque ont en commun d’être "des enfants de la défaite de 1871". Selon Olivier Loub, le cliché est que c’est "l’instituteur prussien qui a gagné la guerre", d’où la volonté d’une fortification républicaine par l’école, avant la stabilisation de la République. (11:38)
- Le livre précède d'ailleurs les lois Ferry (1877 pour la première édition).
III. L’autrice cachée : Augustine Fouillée et l’invisibilisation des femmes
Pseudonymat et légitimité féminine
- "G. Bruno" renvoie à Giordano Bruno, mais aussi à l’époque difficile pour les femmes de signer leur œuvre : "Un nom masculin, alors que Hustine [Augustine] Fouillée est une femme." (Jérôme Croppe, 13:52)
- Double invisibilisation : par les conventions sociales et par son propre statut de femme séparée, puis remariée tardivement après la loi sur le divorce (1884).
- Les contrats d’édition sont signés par son époux (ou "mandataire"), ce qui reflète la condition féminine du temps (16:12).
Citation notable
- Xavier Mauduit : "Il y a une double invisibilisation [...]. On ne saura vraiment qu’il s’agit d’une femme que vers 1899, au moment où il y a des polémiques sur la trop forte laïcisation de l’ouvrage." (14:39)
IV. Le fonctionnement du livre, ses symboles, ses absences
Itinéraire fictif et symbolique
- Le voyage omet la Vendée et la Bretagne en profondeur, pour éviter les souvenirs de la guerre civile.
- Le récit donne une place centrale aux campagnes et artisans, bien plus qu’aux ouvriers ou au capitalisme, "tabou" dans le livre. (21:45)
Les objets et animaux comme symboles républicains
- La vache bretonne fait l’objet d’un long passage représentatif :
"C’est la vache républicaine par excellence [...] Elle est à la fois bête à viande sans être une formidable charolaise. [...] Cette vache, elle incarne toutes les valeurs de cette génération de pédagogues." (Xavier Mauduit, 24:38)
Transmission du savoir et progrès
- Le livre vise à transmettre des savoirs scientifiques, techniques et pratiques (ex : l’importance du sel pour les animaux ; la visite des forges du Creusot).
- Utilisation comme récit "du progrès par le savoir", sans nostalgie du passé mais avec un accent sur l’avenir et les possibles de la République. (28:09)
Extrait marquant (sur l’idéal républicain et la transmission)
"Le tour de la France par deux enfants, c’est un tour des savoirs en progrès et du progrès par le savoir. Il n’y a aucune nostalgie dans ces livres-là, au contraire, ils disent que le progrès va être l’avenir du pays." (Xavier Mauduit, 28:09)
V. Évolution, adaptations et réception de l’ouvrage
Évolutions éditoriales et laïcisation
- Les modifications principales interviennent après la loi de séparation de 1905 : disparition des références à Dieu, "laïcisation du texte", sans modification majeure du reste du contenu (39:38).
- Le livre garde néanmoins une grande constance : "Il est immuable, il faut éviter de le modifier. Ça nuirait à sa carrière." (Jérôme Croppe, 40:13)
- Le changement n’est pas dicté par le programme scolaire, mais par la loi, ce qui fait toute sa spécificité. (40:40)
Pas de revanche, pas de polémique :
- Malgré son contexte, l’ouvrage ne se veut pas "revanchard" (très peu d’incitation à la vengeance après la défaite de 1871).
"La revanche ne soit pas la clé du récit, c’est quand même une surprise et une explication de la durée." (Xavier Mauduit, 44:44)
- Les valeurs transmises sont l’humanisme républicain et une morale partagée, plus qu’une idéologie partisane.
Méritocratie et portée sociale
- Le livre transmet l’idée que "c’est par son mérite qu’on devient un adulte" (Jérôme Croppe, 49:05), mais rappelle aussi les limites et inégalités persistantes de l’accès à l’école au tournant du XXe siècle.
Usages familiaux ou scolaires ?
- Après l’entre-deux-guerres, l’usage scolaire décroît, alors que le livre perdure dans les familles, devenant le "seul livre de la maison" dans de nombreux foyers, un vecteur de transmission transgénérationnel par la lecture à la maison. (53:57)
"On assiste à un reflux de l’usage scolaire, mais une lecture familiale a pris le relais." (Jérôme Croppe, 53:59)
VI. Postérité, lectures critiques et actualité du livre
Inadaptation progressive et critiques
- Après 1905 et les progrès techniques (train, voiture, etc.), le livre paraît vite daté, même s’il tente de s’adapter (Pasteur y apparaît dans une "dernière vignette", tout comme le cinématographe – 52:17).
- Critiques de la droite (pour sa laïcisation) et de la gauche (pour sa vision non-socialiste, son silence sur la réalité ouvrière, la colonisation, etc.) apparaissent dès avant la Première Guerre mondiale. (56:35)
Citation de Mona Ouzouf
"Il y a un leitmotiv tout au long du livre qui est 'n’oublions pas'. Il ne faut pas oublier. [...] Et le livre s’achève sur l’idée que les deux enfants n’ont rien oublié de leur itinéraire, de leur apprentissage, et que c’est de ce savoir, ou de cette mémoire, qu’ils font leur bonheur." (42:26)
Valeur patrimoniale contemporaine
- Le livre suscite aujourd’hui une forme de nostalgie, mais en même temps, par son absence de polémique frontale et sa célébration du progrès par l’école, il reste le symbole d’un idéal partagé et d’une historicité "progressiste" :
"On reste orphelins du tour de la France par deux enfants, sur non pas ce qu’il contient, mais sur la façon dont il nous inscrit dans une historicité progressiste." (Xavier Mauduit, 56:08)
Timestamps – Repères écoute
- 00:08 Introduction au livre et son importance
- 01:48 Nature hybride du livre, comparaison avec Nils Holgersson
- 04:43 Fonctions encyclopédique et morale du manuel
- 05:49 Récit initiatique : voyage d’André et Julien après la guerre de 1870
- 09:53 L’école de la République et l’enjeu d’unité nationale
- 13:52 Le pseudonyme G. Bruno et l’effacement d’Augustine Fouillée
- 21:45 Construction géographique du récit et ses absences (Vendée, Bretagne)
- 24:38 Passage sur la “vache bretonne” et son symbolisme républicain
- 28:09 Le progrès par le savoir, absence de nostalgie
- 39:38 Laïcisation et stabilité du livre après 1905
- 44:44 Absence de revanche, dimension morale et non revancharde du récit
- 49:05 Idéal méritocratique et limites sociales du livre
- 53:57 Déclin de l’usage scolaire, montée de l’usage familial
Citations et passages notables
- "C’est de l’encyclopédisme primaire. C’est l’idée de l’encyclopédie à l’échelle des primaires." – Olivier Loub (04:43)
- "La morale est absolument centrale... Ce sont tous les idéaux de la philosophie des Lumières incarnés dans une vache." – Xavier Mauduit (24:38)
- "Le tour de la France par deux enfants, c’est un tour des savoirs en progrès et du progrès par le savoir. Il n’y a aucune nostalgie dans ces livres-là, au contraire, ils disent que le progrès va être l’avenir du pays." – Xavier Mauduit (28:09)
- "On assiste à un reflux de l’usage scolaire, mais une lecture familiale a pris le relais." – Jérôme Croppe (53:59)
- "On reste orphelins du tour de la France par deux enfants, sur non pas ce qu’il contient, mais sur la façon dont il nous inscrit dans une historicité progressiste." – Xavier Mauduit (56:08)
Conclusion / Synthèse
Cet épisode met en lumière la portée, la richesse et la complexité du Tour de la France par deux enfants : à la fois manuel de formation citoyenne, récit progressiste sans nostalgie, outil d’unification nationale, et figure de la transmission scolaire et familiale. Il permet également de réfléchir sur les mutations de l’école, la place des femmes auteurs, l’articulation entre morale, savoir et nation, mais aussi sur la dimension datée, voire problématique, de certaines représentations véhiculées par ce "petit livre rouge de la République".
