
À l'école d'Augustine Fouillée, "Le Tour de la France par deux enfants"
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Jérôme Croppe
France Culture.
France Culture Announcer
Le cours de l'histoire.
Xavier Mauduit
Xavier Mauduit.
Host / Moderator
A l'école d'Augustine Fouillé, le Tour de la France par deux enfants, c'est un monument de notre histoire scolaire et sans doute au-delà. Un authentique lieu de mémoire, le Tour de la France par deux enfants, à la fois manuel scolaire et œuvre littéraire. C'est le livre de lecture courante des élèves de la République avec plus de 200 gravures pour les leçons de choses. Une mine pour les institutrices, pour les instituteurs, un document sensationnel pour les historiennes et les historiens. Une histoire qui mérite d'être fouillée.
Narrator / Reader
Julien Leclerc, né en 1950 à Montréal de parents français émigrés venant du Canada.
Jérôme Croppe
André
Narrator / Reader
Leclerc, né en 1942 à Lyon. André avait bien envie de répondre. Mais oui, c'est bien moi, monsieur André Leclerc. Et vous, comment vous appelez-vous et comment va la France? Mais le commissaire n'était pas là pour qu'on lui pose des questions. Il aurait fallu lui expliquer qu'il était le premier Français à qui André et Julien parlaient. Ça compte, ces choses-là. Mais le commissaire avait autre chose à penser. C'est tout droit, les enfants. La France, tout droit.
France Culture Announcer
Le cours de l'histoire.
Host / Moderator
Eh bien, nous pouvons continuer l'appel. Olivier Loube.
Xavier Mauduit
Bonjour, bonjour Xavier Bonduy.
Host / Moderator
Jérôme Croppe, vous êtes tous les deux présents et c'est vous qui allez nous élever autour de ce livre absolument sensationnel. L'Autour de la France par deux enfants et surtout son auteur ou plutôt son autrice. D'ailleurs Olivier Loube, qu'est-ce que ce livre? Parce que L'Autour de la France par deux enfants, le titre nous évoque quelque chose. On oublie la richesse de cet ouvrage.
Xavier Mauduit
Ce livre se donne comme genre scolaire, comme être un livre de lecture courante. De fait, il est plus large, me semble-t-il. Son usage dans l'enseignement primaire, nous le verrons tout à l'heure, mais il est beaucoup plus large, il appartient à toute une gamme de livres que Patrick Cabanel a identifié comme étant des romans scolaires. On est vraiment dans cette hybridation entre le récit qui est très littéraire, et c'est cette qualité qui va faire aussi du livre son succès durable, et son usage, qui est un usage scolaire. Ça en fera un best-seller. Donc, son genre est particulier. Il est particulier, mais il n'est pas unique. Dans d'autres nations, d'autres pays, on le retrouverait le plus célèbre, le plus littéraire aussi, étant le voyage, le merveilleux voyage de Niels Holgersson pour la Suède. Mais c'est à ce type-là d'ouvrage qu'appartient notre tour de la France par des enfants.
Host / Moderator
Et l'ouvrage auquel vous faites référence, celui de l'historien Patrick Cabanel, c'est Le Tour de la Nation par des Enfants, roman scolaire, espaces nationaux, 19e-20e siècle. Jérôme Croppe, vous êtes docteur en histoire, professeur en sciences de l'éducation et de la formation à Nanterre Université. Il représente quoi ce livre? D'ailleurs, il paraît à la fin du 19e siècle, nous sommes sous la Troisième République. C'est quoi?
Jérôme Croppe
Il représente un projet littéraire consistant à transmettre aux enfants une culture qui s'inscrit dans le cadre national. C'est véritablement un ouvrage qui a pour fonction de permettre à tous les jeunes français, pendant leur scolarité primaire, de s'inscrire dans ce contexte national et puis dans l'idéologie républicaine aussi. On est en 1877 quand l'ouvrage paraît pour la première fois et on se situe donc dans cette fin des années 1870 où après une période très troublée la troisième république va véritablement s'instituer lorsque les républicains vont être majoritaires et vont pouvoir lancer leur loi scolaire. les lois de Jules Ferry que l'on connaît bien. Et cet ouvrage, il a pour fonction de transmettre sous une forme littéraire à tous ses enfants une connaissance de leur pays. Alors qu'on est encore dans un pays rural où le cadre de vie dans lequel s'inscrit la vie notamment de la paysannerie, qui est encore très majoritaire en France, Ce cadre de vie reste souvent délimité à l'échelle du canton ou d'une province en particulier. Et donc l'objet de cet ouvrage, c'est vraiment d'inscrire l'enfant, son futur, dans ce cadre national.
Host / Moderator
Et puis c'est un manuel qui croise toutes les disciplines parce qu'il y a de la géographie bien sûr, le tour de la France par deux enfants, il y a la langue, vous venez de l'évoquer, nous sommes à un moment où le français n'est pas à la langue maternelle de beaucoup, beaucoup d'enfants. Et puis il y a de l'histoire, c'est cela, on pourrait dire que c'est un concentré des différentes disciplines. Avec un manuel comme ça, Olivier Loub, c'est bon, l'institutrice, l'instituteur peut tenir une année.
Xavier Mauduit
Ah, c'est de l'encyclopédisme primaire. Pour le dire comme ça, c'est l'idée de l'encyclopédie à l'échelle des primaires. On verra que l'équilibre entre les matières n'est pas équivalent. Cependant, il y a des priorités et on a pour l'instant pas cité ce qui est quand même la morale, qui pour Augustine Fouillé est absolument essentielle. et pour tout le phalanstère qui l'entoure, d'écriture autour d'elle. Et la morale est absolument centrale, donc aussi avec les petites maximes qui permettent de faire de l'écriture. C'est-à-dire que c'est vraiment un manuel à la fois complet, pas équilibré exactement, c'est pas le projet. On verra que l'histoire n'est pas forcément l'apparente riche. La géographie et la morale comptent plus dans ce livre. Il n'empêche, on peut tout faire sans oublier des leçons de choses. Parce que là, il y a l'aspect de l'approche de la nature et on retrouverait à la fois des accents de un michelet pour le primaire avec l'oiseau, le ruisseau, etc. On l'a aussi.
Host / Moderator
Il y a tout dedans. Et puis, il y a un procédé narratif. Ce procédé narratif est très efficace. Qui nous le présente, Jérôme Croppe? Comment ça se passe? On a évoqué en tout début d'émission deux prénoms, Julien et André. Ce sont nos héros.
Jérôme Croppe
André et Julien sont deux enfants. Alors très important qu'ils vivent en Lorraine, au début de l'histoire, donc c'est originaire de Falsbourg. Et ces deux enfants sont orphelins. Leur père vient de nourrir. Et l'histoire se situe juste après la guerre de 1870 et l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine par l'Empire allemand en 1871. Donc le père décède et il y a une scène assez déchirante qui ouvre l'ouvrage dans laquelle le père, sur son lit de mort, demande à ses deux fils de partir pour rejoindre la France. C'est une possibilité qui est laissée aux Alsaciens et aux Lorrains d'opter pour la nationalité française et d'aller vivre en France. Et il leur demande, sur son lit de mort, de partir notamment pour rejoindre un de leurs oncles en France.
Host / Moderator
C'est une oeuvre littéraire.
Xavier Mauduit
pleinement un littéraire, et qui s'inscrit dans une année scolaire. Parce qu'effectivement, ils partent par un froid, dans les froids de brume de septembre, tel qu'on est au tout début du livre, et ils arrivent à la ferme, on verra où, mais ils arrivent justement au moment où les blés sont en train de pousser, etc., la germination. Bien voir que de fait, ce voyage-là est un voyage bien sûr initiatique, ce sont deux garçons, un plus grand que l'autre, il y a un aîné et un cadet, et leur père leur recommande d'aller à la recherche au fond de deux choses. Et ce qu'ils cherchent, ces deux choses, ils cherchent un père, et le père c'est l'oncle, Franz, vers lequel ils vont, et une mère, mais la mère c'est la patrie. Donc on a bien cette double filiation et leur voyage, de petits péripoloïdes, ceux qui font le tour de la patrie, c'est bien d'aller à la recherche du père et de la mère, l'oncle Franz et la patrie.
Host / Moderator
Et dans un contexte très particulier, cette parution, en tout cas pour la première édition, c'est 1877. La République est alors encore toute jeune. La République, c'est 1870. Mais en 1877, elle vient à peine de se consolider. Elle est encore fragile. Un contexte très particulier dans l'histoire scolaire.
Historical Narrator
L'école laïque, l'école publique française, c'est l'école de tous les Français. Elle est l'œuvre de la Troisième République. Les noms de ses fondateurs sont aujourd'hui universellement connus et respectés. Hommes d'État comme Jules Ferry, savants comme Paul Baird et Marcelin Berthelot, administrateurs d'élite comme Ferdinand Bisson et plus tard Paul Lapie. Des hommes d'opinions fort opposées comme Raymond Fincaré, Georges Clemenceau, Jean Jaurès, le pasteur Charles Wagner lui étaient passionnément attachés et ont contribué à son développement. tous souhaitaient que l'école publique et laïque devienne la seule école nationale. Mais cette école n'est pas née spontanément dans notre pays. Elle n'est pas le produit de la seule volonté des hommes que nous avons cités. Ceux-là ont réussi à l'implanter parce que l'opinion avait été longuement préparée par le fondateur de la Ligue de l'enseignement, par Jean Massé. Jean Massé avait su, au cours d'un effort magnifique de plus de 30 années, de 1848 à 1881, montrait qu'il n'était pas de démocratie possible sans un peuple instruit, que le suffrage universel n'aurait un sens, que le jour où tous les citoyens pourraient, grâce à un minimum de connaissances acquises dès le jeune âge, parfaire leur documentation. Et ce sont les 1 300 000 signatures rassemblées par Jean Massé qui provoquèrent le vote des lois faisant de l'école publique une école gratuite, obligatoire et laïque.
Host / Moderator
Jean-Auguste Senes, nous étions en 1948 enseignants, figure du syndicalisme, c'est le syndicat national des instituteurs, le militantisme associatif. Jérôme Kropp, vous êtes l'auteur de la Méritocratie républicaine, élitisme et scolarisation de masse sous la Troisième République aux prêts universitaires de Rennes. Ce qui vient d'être évoqué là, ces noms, Nous les connaissons tous, ce sont des noms d'écoles partout en France. Il y a une oeuvre très particulière sous la Troisième République pour mettre en avant l'école, qui suit un long processus d'ailleurs, déjà ancien. Mais il se passe quelque chose, faut que les petits-enfants adhèrent à la République.
Jérôme Croppe
Les républicains entendent, après la guerre de 1870, renforcer l'unité nationale. Et ça, c'est le premier aspect. Le second aspect, c'est de rendre sensible à toute la population ce que la République peut apporter à la société française. Et donc ces lois scolaires et la politique scolaire républicaine, elle a pour but de s'inscrire dans les paysages. Dans toutes les communes de France, on va voir fleurir à partir notamment de 1878, des écoles marquées du sceau de la République française, de la liberté, de l'égalité, de la fraternité. On rend obligatoire la scolarité de 6 à 13 ans. avec vraiment pour objectif d'enraciner la République au cœur de la société française. La première République pendant la Révolution n'a pas duré, elle a été remplacée par l'Empire. La seconde République a été encore plus éphémère entre 1848 et 1851. Et donc pour Jules Ferry et tous les républicains de cette fin des années 1870, l'objectif c'est de durer. C'est que cette fois-ci, la République devienne aux yeux de tous les Français le régime politique légitime qui leur garantit un certain nombre de droits civiques, mais aussi le droit à l'éducation, en l'occurrence.
Host / Moderator
Quand on parle d'école, on parle de génération, et vous faites très bien, Jérôme Kropp, de rappeler ce phénomène générationnel, ces gens des années 1870, grandes figures de la République sont des gens qui ont vécu par le passé d'autres expériences. Olivier Loube, vous êtes professeur en classe préparatoire, vous êtes l'auteur de nombreux ouvrages sur l'école et notamment sur Jean Zet et sur l'école, l'identité, la nation, là particulièrement sur l'entre-deux-guerres. Mais comme ce sont des effets générationnels, évidemment ça tire toujours la temporalité cette histoire-là.
Xavier Mauduit
Complètement, mais avec des moments qui sont des moments de matrice. Incontestablement, cette génération qui va à la fois fonder la République scolaire et qui va écrire la République scolaire, comme le fait Augustine Fouillé, sont des générations de la défaite, malgré tout. C'est-à-dire que ce qui est très important comme moteur, comme référence commune, que ce soit aussi celle d'Ernest Lavis par exemple, puisqu'on parle d'autres auteurs particulièrement importants, c'est que ce sont des enfants de la défaite avec cette idée que C'est l'instituteur prussien qui a gagné la guerre. A l'époque c'est un cliché de le dire, c'est même quelque chose qui est reçu. Dès lors, il faut renforcer l'enseignement. Avant même d'ailleurs que la République soit stabilisée. Parce que notre roman d'initiation des deux André et Julien, il est aussi, par rapport à l'histoire de la République scolaire, un roman d'anticipation. On est en 1877, les lois scolaires ne sont pas là. Il n'y a pas encore d'obligation. C'est ce qui explique en partie l'extraordinaire succès. Trois millions de livres vendus dans les dix premières années de la publication, c'est qu'il va correspondre aux lois qui arrivent, mais il les précède. Il en est, il en représente l'esprit avant même que ça ne se transforme en loi. Et ça, ce roman d'anticipation devient un roman absolument crucial, parce que ce qu'il raconte, c'est que l'Alsace Et la Lorraine, l'Alsace-Moselle, dira-t-on plus tard, ce sont les lieux où peut se réinventer par les marges perdues, par les marges des provinces perdues, ce qui fait la nation recouvrée. Et elle sera recouvrée par l'enseignement, son obligation, bien sûr, et la gratuité qui en découle, et son contenu, qui doit être puissamment scientifique et puissamment moral en même temps. Donc quand même, on a bien un effet de génération. Ces petits livres-là sont des livres non pas de revanche, mais de reconstruction par rapport à ce que fut la défaite.
Host / Moderator
Oui, parce que nous sommes sept ans après la défaite et nous sommes cinq, six ans avant les lois Ferry, ces lois que nous connaissons tant. Alors, Olivier Lou, vous avez dit que c'était un ouvrage d'Augustine Fouillé. Je ne veux pas vous corriger, mais enfin, je regarde la couverture de l'ouvrage, il y a écrit G. Bruno. Donc l'auteur, c'est G. Bruno. Mais qui est G. Bruno? Quand on reçoit en 1877 cet ouvrage, Le Tour de la France par deux enfants, les gens doivent s'interroger. G. Bruno, qui est-ce?
Jérôme Croppe
Peut-être Giordano Bruno, qui a été victime de l'Inquisition au XVIe siècle, ce qui serait une référence pour une autrice républicaine et laïque, une référence importante probablement. C'est un nom aussi qui évoque un nom masculin, d'auteur masculin, alors que Hustine Fouillé est une femme. Donc c'est vrai qu'on est à une époque où il est difficile pour une femme d'écrire pour un public même scolaire, l'enseignement étant plutôt considéré comme l'apanage masculin. Il y a un retard de l'ordre scolarisation des filles au XIXe siècle que la République va résorber. C'est en cours, mais en 1877, c'est encore à des auteurs masculins qu'on s'attend de voir attribuer des ouvrages scolaires, surtout qui connaissent un tel succès.
Xavier Mauduit
Et il y a une double invisibilisation en fait d'Augustine Fouillé. Celle de son temps, dont Jérôme Croix vient de parler, et celle de son parcours. Et il faut croiser les deux pour comprendre ce qui se passe. De son temps, on peut dire qu'effectivement les autrices ne sont pas forcément mises en avant. Et par exemple, on ne saura vraiment qu'il s'agit d'une femme et de la femme d'un auteur célèbre, M. Auguste Fouillé, que vers 1899, au moment où il y a des polémiques très fortes sur la trop forte laïcisation de l'ouvrage, etc. à venir en pourtant. Et il y a aussi cette idée à ce moment-là, jusqu'en 1910, où Jaurès à la chambre, prétendent toujours qu'il s'agit d'un ouvrage d'un homme, alors même qu'on peut le savoir. Ça, c'est l'invisibilisation, on va dire, qui est commune au temps. Mais il y en a une très personnelle, c'est-à-dire qu'Augustine Fouillé, de fait, vit dans une forme de clandestinité légale, puisqu'elle est séparée pendant 28 ans de son premier mari, M. Guyot, qui l'a battée. Il y a toute une histoire de mariage qui se finit extrêmement mal. Et elle va très tôt se remettre pendant 28 ans avec M. Fouillé, mais elle ne peut se marier. Et là, le parcours et l'histoire deviennent républicaines que lorsque la loi sur le divorce est votée en 1884. Donc elle ne va se marier avec M. Fouillé qu'en 1885. Tous les contrats sont signés par son mandant, M. Fouillet, et on ne sait pas qui elle est, et c'est volontairement qu'elle s'invisibise à son tour. Donc ce sont les deux. C'est sa volonté, et c'est aussi l'époque.
Host / Moderator
Un oeil sur le contrat.
Contract Reader
Le contrat est signé de M. Alfred Fouillet. Donc c'est un homme sans ambiguïté. C'est un volume format in douze, disent-ils. Voilà, article cinquième. Les exemplaires de l'ouvrage ci-dessus désignés, le tour de la France par deux enfants, seront tous signés du pseudonyme G. Bruno, l'auteur réel du livre tenant à ne pas figurer plus ostensiblement. Un point, c'est tout. Donc, M. Alfred Fouillé agissait en nom et place, recevait très certainement les droits d'auteur qui auraient dû être consistants parce qu'il était impossible de les verser à quelqu'un d'autre qu'au signataire du contrat. J'ai Bruno. Jusqu'à ce que le pot au rose soit inventé, personne ne l'a jamais vu. Peut-être qu'il a été reçu par mon arrière-grand-mère, je ne sais pas. Mais il ne reste aucune trace de ça.
Host / Moderator
En 1995, Marie-Claude Brosselet qui s'exprimait sur France Culture, l'éditrice, dernière dirigeante de la maison Belin, de la famille, les petites filles de l'éditeur Paul Belin. Parce que dans cette histoire, dans cette aventure littéraire, le tour de la France par deux enfants, il y a un éditeur qu'il faut évoquer, c'est Belin. Belin, ça représente quoi à ce moment-là, dans ces années 1870? Ça fait partie des grands éditeurs scolaires déjà?
Xavier Mauduit
Oui, si on fait rétrospectivement, il y a trois grands éditeurs scolaires vus de nous, mais dans l'époque. Il y a Hachette, bien sûr, qui occupe une place forte, en particulier parce que son réseau de diffusion est considérablement bien assis. Il y a Colin, bien entendu, qui lui va publier un autre best-seller, c'est l'Histoire de France, Le Petit Lavis. Et puis il y a Belin. Bien entendu, alors Belin c'est à la fois le succès phénoménal, 8,5 millions en tout, lorsque dans les années 1970 on fait le bilan, avec un début tournitruant, on l'a dit tout à l'heure, 3 millions, puis après il va s'en vendre à peu près entre 80 000 et 100 000 par an. Il faut imaginer ce que c'est comme succès. Mais c'est pas que ça, c'est aussi des manuels d'histoire, par exemple celui de Désiré Blanchet, suffisamment important et connu pour que bien plus tard, lorsqu'Alain Corbin souhaitera faire retour sur les dates de l'histoire de France, il s'appuiera sur ce Désiré Blanchet et cette histoire de France. Donc c'est un mastodonte de l'édition scolaire et avec vous le signaliez, Xavier Mauduit, des traditions familiales aussi, qui sont ancrées. C'est pareil, Charmand-Colin, avec Max Leclerc qui succède. Ici, on a toute la famille d'abord Belin, puis Brossolet, bien sûr.
Host / Moderator
Augustine Fouillé, que sait-on d'elle? Parce qu'il y a ce premier mariage, et puis ce mariage avec M. Fouillé. Donc, Augustine Fouillé est dans l'ombre de son mari, et c'est lui qui signe les contrats, d'ailleurs, on vient de l'entendre. Que sait-on d'elle?
Jérôme Croppe
Finalement, relativement peu de choses. Alors comme l'a très bien dit Olivier, il y a à la fois le contexte de l'époque, de cette société encore très patriarcale où une autrice ne fait pas l'objet d'autant d'attention qu'un auteur, et aussi un choix personnel, choix personnel que tu évoquais, mais qui relève aussi de la pression de l'époque. C'est-à-dire qu'une femme divorcée dans les années 1880, en 1885, C'est quelque chose de nouveau, même si la révolution avait déjà institué le divorce par consentement mutuel, mais très brièvement dans les années 1790. C'est quelque chose de tout à fait singulier. Ça renvoie aussi à la condition des enseignantes à qui on demande de faire preuve de modestie, de discrétion dans leur vie personnelle et professionnelle. Et je pense que c'est vraiment emblématique d'une société dans laquelle l'écriture féminine n'est pas légitime, finalement. Et même le travail en lui-même, même si les femmes travaillent autant évidemment que les hommes, voire plus, le travail féminin n'était pas légitime, notamment dans le champ intellectuel.
Host / Moderator
Et puis il y a la production d'un tel manuel. Aujourd'hui, nous avons des programmes et nous savons d'où ils viennent. Ils viennent de l'institution, du ministère. Et puis, les éditeurs doivent se plier à ces programmes. Il peut même y avoir un regard quand même porté par le corps enseignant qui choisit le manuel selon ce qui correspond le mieux. Là, on n'est pas du tout dans cette démarche-là. Augustine Fouillé n'est pas à répondre à un programme qui existerait déjà. Donc c'est vraiment elle qui est le moteur de cette proposition.
Xavier Mauduit
À pleinement, puisqu'on est avant les programmes de 1882, puisque les programmes pour l'école primaire paraîtront en 82. à la suite d'un premier ouvrage déjà, qui s'appelait Francinet, en 1869, qui fut lui aussi un best-seller de moindre importance, mais qui était déjà un livre de morale beaucoup plus moral. D'ailleurs, c'est pour ça que sa postérité sera bien moindre. Mais ce qu'elle fait, c'est qu'elle rédige quelque chose qui est dès lors un livre de lecture courante. Il n'y a pas besoin de programme pour un livre de lecture courante. En revanche, en 1885, paraît le livre du maître rédigée par elle-même, d'ailleurs on le sait grâce aux contrats qui sont signés, et le livre du maître, lui. s'appuie sur les programmes. C'est-à-dire que ce que les institutrices et instituteurs pourront utiliser, c'est cet intermédiaire, cette interface, à eux destinée, pédagogique, et qui, là, est reliée au programme. Mais sinon, on est avant le programme, et puis ça explique la durée du livre aussi, parce qu'on n'a pas besoin de changer à chaque programme. Ah oui, c'est une référence, pas éternelle, mais durable.
Host / Moderator
Oui, c'est vrai, c'est très, très, très pratique. Et puis, il y a ce voyage... Nous l'avons bien compris, ce procédé, ces deux enfants, Julien, André, qui quittent l'Est de la France, occupés par l'Allemagne, et puis qui voyagent, c'est un authentique tour de la France, ils traversent l'ensemble du pays?
Jérôme Croppe
C'est un parcours qui a été dessiné de telle façon que le jeune lecteur puisse s'inscrire dans ce cadre national et ressentir cette unité de la patrie avec certains artifices destinés à gommer certaines aspérités. Par exemple, dans ce tour de France, qui est effectivement l'allure d'un tour, On évite certaines régions, notamment on est moins d'un siècle après la Révolution Française. Tout l'Ouest vendéen, la Bretagne est soigneusement évitée. Les deux enfants font du cabotage de port en port mais n'entrent pas dans les terres parce qu'on imagine mal qu'on puisse évoquer la Vendée ou la Bretagne sans évoquer la Chouannerie, sans évoquer une guerre civile, donc des Français désunis. Et ça, évidemment, il n'en est pas question, alors que tout l'enjeu des années 1870, c'est de reconstruire la France dans son unité après la guerre de 1871. Et donc, il y a un vrai projet politique de gommer ces aspérités. Alors, ça peut être aussi des aspérités qui ne sont pas seulement géographiques. On peut remarquer que la France qui est présentée, c'est une France rurale, avec sa population d'artisans, de paysans. au détriment, même si c'est évoqué, au détriment peut-être de l'évocation des classes ouvrières. Alors évidemment il n'est surtout pas question d'évoquer le capitaliste, la lutte des classes, tout ça est tout à fait tabou. Alors que c'est quand même un enjeu majeur de cette fin du 19e siècle avec la révolution industrielle.
Host / Moderator
Difficile pourtant de ne pas évoquer la Bretagne. Alors bien sûr elle est évoquée et notamment à travers une vache.
France Culture Announcer
Chapitre 14. La vache, le lait, la poignée de sel. Nécessité d'une bonne nourriture pour les animaux. Des animaux bien soignés font la richesse de l'agriculture et une riche agriculture fait la prospérité du pays. Pourquoi l'appelle-t-on bretonne, dit Julien qui s'intéressait de plus en plus à la bonne vache? C'est qu'elle est de race bretonne en effet, dit la fermière en se levant, car elle avait fini de la traire. La Bretagne est bien loin, mais cette bonne petite race est répandue par toute la France. Voyez, Bretonne n'est pas grande. Aussi, elle n'est pas coûteuse à nourrir. Et nous, qui ne sommes pas riches, nous avons besoin de ne pas trop dépenser. Son lait contient aussi plus de beurre que celui des autres races. Et puis, la race bretonne est robuste, très utile dans les pays montagneux. Au besoin, je puis faire travailler ma petite vache sans qu'elle en souffre. Elle sait labourer ou traîner un char avec courage.
Host / Moderator
Prudence Castelot qui nous lisait dans le cours de l'Histoire sur France Culture cet extrait du Tour de la France par deux enfants, La Vache. Alors j'ai l'ouvrage entre les mains, une réédition, Jérôme Croppe vous avez aussi une réédition là sous les yeux, je vois. Olivier Loupe qu'avez-vous?
Xavier Mauduit
Ah moi j'ai une édition de 1930, pas mal.
Host / Moderator
Et vous avez La Vache.
Xavier Mauduit
Et j'ai La Vache sous les yeux, parce que cette vache-là je l'aime beaucoup. C'est la vache républicaine et morale par excellence. C'est une idée de vache autant que c'est une vache d'étable. Parce que cette vache, elle incarne toutes les valeurs que veulent mettre en avant cette génération de pédagogues. Elle est à la fois universelle pour ce qui est de son usage. Elle est à la fois bête à viande, sans être une formidable charolaise. Elle est bête à lait, sans être une normande. Elle peut donc être la vache du fermier indépendant. Or, cette catégorie des indépendants, c'est la catégorie sociale même, le citoyen social même de la République. Celui qui peut vivre du sien, un indépendant, et qui... a reçu de la république la terre avec la première république et qui là reçoit l'instruction et ses enfants aussi avec la troisième. Donc cette vache c'est un modèle et puis elle est sympathique, elle est à taille humaine aussi. Donc elle est républicaine profondément, elle est universaliste. Ce sont tous les idéaux de la philosophie des Lumières incarnés dans une vache.
Host / Moderator
La vache républicaine, avec une gravure dans l'ouvrage.
Xavier Mauduit
Ah oui, il y a plus de 200 gravures, vous l'avez dit en début d'émission, cher Xavier, il y a des gravures. Et celle-ci, évidemment, nous la présente comme étant une vache humble. On le voit, elle a la modestie d'une république qui s'avance sur les chemins du progrès, clairement.
Host / Moderator
Ah oui, et puis cette vache, nous apprenons que les animaux ont besoin de sel aussi. Parce qu'il y a cet aspect, utilisons le mot de vulgarisation, mais c'est simplement de la transmission des savoirs qui est très important dans l'ouvrage, au-delà de tout ce que nous venons de dire et peut-être en même temps qu'il y a une volonté républicaine, c'est simplement du savoir qui est transmis. Et ça, c'est d'une richesse incroyable. Et encore aujourd'hui, encore, il faut le dire, quand on lit Le Tour de la France par deux enfants, on apprend beaucoup de choses. On révise la géographie aussi. Jérôme Croppe, c'est cette volonté, tout simplement, de donner du savoir à la population.
Jérôme Croppe
Oui, il y a une volonté de transmission du savoir qui repose sur une foi dans le progrès, le sentiment que la France est en marche vers un progrès et que ce progrès n'est possible que si les jeunes générations, les enfants, assimilent cette culture scolaire qui leur est proposée, qui préexiste, comme on l'a dit, au programme de 1882 et qui constitue une culture scolaire qui va rester extrêmement stable pendant des décennies, ce qui explique et accompagne le succès de l'ouvrage. C'est-à-dire que ces programmes de 1882, ils restent les mêmes, ils restent tout à fait identiques jusqu'en 1923. Et en 1923, ils ne sont modifiés qu'à la marge. Ils restent pour l'essentiel identique à nouveau. Et c'est ce qui a permis aussi à l'école républicaine de marquer si durablement la société française. C'est que plusieurs générations, des générations de français se sont succédées en partageant cette culture qui renvoie à encore plus de savoirs, mais qui est générateur d'images, de représentations très fortes de ce qu'est la France, ce qu'est la société française. dans sa réalité et surtout dans l'idéal républicain qu'il s'agit de construire, mais qui n'est pas construit sur un mode idéologique, mais qui est construit, comme l'exemple de Laval, je l'ai montré très bien, par un caractère concret qui correspond tout à fait à cette culture scolaire primaire.
Xavier Mauduit
Ah oui, le tour de la France par deux enfants, c'est un tour des savoirs en progrès et du progrès par le savoir. Clairement. Par exemple, ce tour, il reprend parce qu'il suit les aiguilles d'une montre. C'était le tour des compagnons qui fonctionnaient ainsi. Les compagnons du devoir suivaient aussi cet ordre-là. On est sur un schéma narratif dans l'espace qui est ancien mais qui est celui de savoir, de l'apprentissage, de l'initiation. Et puis ces savoirs sont basés sur l'avant et l'après. A la fin de l'histoire, il y a la grande ferme dévastée par la guerre, et puis ensuite, elle est quatre ans, six ans plus tard exactement, reconstruite. Et on a comme ça, dans d'autres manuels aussi, l'école d'avant, l'école d'après. Il faut voir que ces générations-là, aussi bien fouillées que la vice, n'ont aucune nostalgie du passé. Contrairement aux usages actuels qu'on peut en faire, qui sont des usages nostalgiques et même rétrogrades en fait, ce sont des leçons et des livres du progrès. Et du progrès par le savoir. Et ce qui est avant, n'est pas du tout considéré comme bon. Aucune nostalgie dans ces livres-là, au contraire. Un tour de la France qui fait le tour du pays pour l'assimilation nationale, mais aussi pour dire que le progrès va être l'avenir du pays.
Host / Moderator
Augustine Fouillé est née en 1833 à Laval, parce que nous parlons de ces phénomènes de génération. Jérôme Cropp, vous évoquiez le progrès mis en avant, c'est cette génération aussi baignée du positivisme d'Auguste Comte, l'idée que l'action des humains peut améliorer la société, etc.
Jérôme Croppe
Oui, tout à fait. Puis ça nourrit cette foi dans la science qui est vraiment caractéristique de cette période. cette fois dans la science qui se nourrit aussi de la philosophie des lumières et qui effectivement avec le positivisme se déploie et jusqu'en 1914 vraiment ça fait partie du sens commun en fait, d'une large partie de la société française que cette fois dans le progrès scientifique qui amène le progrès technique même si on nous présente une France rurale, il y a de nombreuses évocations du progrès technique. Par exemple, la fréquentation des ports de l'Ouest dont je parlais tout à l'heure sert à évoquer les progrès de la marine marchande, de la marine à vapeur. Il y a une visite au Creuseau qui permet d'illustrer, qui est vraiment un morceau de bravoure, un peu de l'ouvrage, qui évoque le développement de l'industrie à ce moment-là.
Xavier Mauduit
Les forges du Creuseau, les grands marteaux-pilons à vapeur, Une surprise faite à Julien.
France Culture Announcer
Quelle sympathie nous devons à tant d'ouvriers courageux qui se livrent aux plus durs
Xavier Mauduit
et aux plus pénibles travaux.
Narrator / Reader
Quand on eut bien admiré la fonderie, on passa dans les grandes forges. Là, Julien et André furent de nouveau bien étonnés. La plupart des ouvriers qui allaient et venaient avaient la figure garnie d'un masque en treillis métallique. Deux grandes bottes leur montaient jusqu'aux genoux. Leurs poitrines et leurs bras étaient garnis d'une sorte de cuirasse de tôle. Ils étaient armés comme pour un combat. Et en effet, c'est une véritable lutte que ces robustes et courageux ouvriers ont à soutenir contre le feu qui jaillit de toutes parts, contre les éclaboussures et les étincelles du fer rouge.
Host / Moderator
Michel Bouquet, Nathalie Nerval pour une adaptation en 1976 sur France Culture du tour de la France par deux enfants. Ici ce sont les forges du Creusot. Vous nous l'avez dit, Jérôme Craup, pas de politique malgré tout. Le monde ouvrier est présent mais il n'y a pas de politique dans cette histoire. Le républicanisme suinte de partout. Le message politique n'est pas là mais nous avons bien dit 1877 pour la première édition, avant les lois scolaires de Jules Ferry et bien avant aussi la séparation des églises et de l'Etat. Nous sommes dans quel univers au moment de l'apparition en 1877 en lien avec la religion?
Xavier Mauduit
Alors, en 1877, on a une république pas encore opposée, il faut 79, il faut attendre 79 pour que, au point de vue parlementaire et à la tête de l'État, des institutions, le président de la République, etc. C'est entre 77 et 79, justement, que se fonde ça. Dès lors, Augustine Fouillé appartient à une génération qui commence à la fin de l'Empire et qui le rejette à la fois. C'est-à-dire qu'elle appartient à une génération, scolairement et politiquement, qui serait celle de Victor Duruy. Le premier ministre de l'instruction publique, à la toute fin du régime de l'Empire, à avoir dit qu'il fallait enseigner l'histoire jusqu'à nos jours, parce qu'il faut former des citoyens. C'est-à-dire, la démocratie libérale est déjà présente à la fin de l'Empire. En revanche, et encore plus dans le manuel pour les professeurs, donc le livre du maître, il y a un rejet du césarisme. Et donc le républicanisme, il est plutôt dans le fait de tenir Napoléon très à l'écart, pas du tout présent et dans le livre du maître totalement ennemi de ce qui doit se construire, que dans des textes qui seraient des textes explicitant ce qu'est la République. C'est trop tôt, mais les convictions sont là très fortes. Et ce livre-là, c'est une éducation à la nation, mais une nation qui est déjà une nation républicaine, dans le rejet du pouvoir personnel, donc du césarisme, et qui par ailleurs, a dans l'idée une certaine stabilité sociale. C'est incontestable. Mais parce que, et ce sera pareil pour la vice, il y a l'idée d'une réconciliation nationale. C'est-à-dire qu'en fait, toute la famille Fouillé, le fils Guyot par exemple, sont des gens qui ne sont pas hostiles au progrès social loin de là, mais ils ne sont pas du tout favorables à la Révolution parce qu'elle empêcherait la réconciliation nationale seule capable de redonner à la France sa puissance. Donc on a une stabilité sociale, mais perçue dans le sens d'une réconciliation réparatrice de la guerre.
Host / Moderator
Voilà, parce que de son mariage, Augustine Fouillé avait eu un fils, Jean-Marie Guyot. Et là encore, nous retrouvons, et c'est toujours très intéressant de voir la volonté de dissimuler le nom des femmes, parce que son épouse aussi écrit sous pseudonyme masculin. Donc, c'est toute la famille qui est comme ça, le pseudonyme. C'est Pierre Ulrich, des philosophes. Cet univers qui est absolument sensationnel. Là, Augustine Fouillé produit, sous le nom de G Bruno, un livre qui est une référence, une référence authentique, mais tout de suite qui devient le manuel. On peut le dire, on évoque Lavis, l'autre grand qui produit des manuels et qui est publié chez Armand Colin. Mais c'est cette rivalité de manuels à ce moment-là, mais pour proposer des lectures républicaines et de notre histoire et de notre géographie et de tout.
Jérôme Croppe
Je pense que le lavis, c'est évidemment le manuel d'histoire emblématique de l'école de la Troisième République. Peut-être que la différence vraiment entre le lavis et le Tour de France par deux enfants, c'est le caractère littéraire du Tour de France et le fait que c'est un livre de lecture courante qui est utilisé en classe a été rappelé tout à l'heure pour de nombreux exercices d'orthographe ou autre. Mais qui est probablement un ouvrage qui a été beaucoup lu par les enfants, en classe, mais aussi à l'extérieur. Et c'est probablement ce qui a fait sa force. Son caractère littéraire, la volonté à la fois d'instruire mais aussi de divertir, de mettre en intrigue les savoirs. Ce que fait d'une certaine manière Lavis, puisque toute histoire est une mise en intrigue, l'écriture de l'histoire forcément joue sur ce registre. Mais néanmoins, cet ouvrage du Tour de France par deux enfants, son succès est lié à cette dimension très littéraire. Ceci dit, il se nourrit aussi de la culture historique qui est transmise par l'école primaire, et notamment à travers le petit Lavis. Je pense notamment à un passage où est évoquée la reddition de Vercingétorix, par exemple, sur deux pages entières qui sont consacrées à cet événement et qui puisent dans Plutarch, mais aussi dans la culture historique scolaire telle que Lavis l'a élaborée. Et ce moment est vraiment très intéressant parce que jusqu'à aujourd'hui, en 2025, c'est un des événements emblématiques de l'histoire de France, cette réédition de Vercingétorix, alors qu'elle nous parle plus de la réédition d'un pays vaincu en 1871 qui, sûr de son bon droit, se reconnaît dans ce vaincu héroïque qu'est Vercingétorix et dans lequel on va dire, la société française aime se migrer pour compenser la difficulté à vivre cette période compliquée de l'après-guerre.
Host / Moderator
Le tour de la France par deux enfants, oeuvre littéraire, oui, beaucoup de dialogues, beaucoup d'histoires racontées. Or, dans le Lavis, nous sommes dans un manuel d'histoire, beaucoup plus proche que ce que nous pouvons imaginer être un manuel d'histoire, même si aujourd'hui, il y a ce recul évident autour de Lavis.
Xavier Mauduit
Oui, ce sont deux genres scolaires vraiment différents. Là, pour le coup, ce qui montre très bien la différence, c'est qu'il y a des petits lavis. Il y a des générations, il y a des versions pour les grands, les petits, etc., pour les maîtres y compris. Donc, lavis, c'est un archipel. Alors que là, on a un fleuve. C'est vraiment très différent, ce type d'écriture. Ce qui est aussi très important, c'est que contrairement au Manuel Lavis, quel qu'il soit, c'est quelque chose qui est lu en dehors de la classe. C'est à la fois la lecture du samedi pour les petites têtes blondes, ou pas, mais c'est aussi dans les familles. Souvent, dit-on, c'est le seul livre qu'on va trouver. On ne va pas trouver un Lavis, on va trouver un G. Bruno, parce que c'est un roman qui va plaire la grand-mère à la veillée. Je caricature, mais sans excès, cependant, parce qu'on va le retrouver partout. Ce succès, 8,5 millions de titres sur un siècle, c'est un succès qui est lu à une lecture familiale. Alors en revanche, c'est un livre qu'on pourrait dire autant scolaire que domestique, peut-être plus domestique encore que scolaire au fur et à mesure que les années avancent.
Host / Moderator
Aujourd'hui, le cours de l'histoire est à l'école d'Augustine Fouillet, le tour de la France par nos enfants.
Singer / Performer
C'est le rêve de tous ceux qui ont un vélo La seule espérance Du titi, de la mère et du mécano Faire le tour de France Arriver à Paris en vainqueur Être sacré roi des pédaleurs Faire le tour de France Bien vite il fit l'emplette D'une belle bicyclette Se mit à l'entraînement Avec acharnement Il gagna des épreuves Faisant ainsi la preuve Qu'il pouvait des champions Revendiquer le nom C'est alors qu'une grande marque Un bon jour le remarque Lui offrant un contrat aussitôt il signa Réalisant ainsi le rêve qu'il avait séduit Oui, oui, oui, oui,
Xavier Mauduit
oui
Host / Moderator
Les Sœurs Etienne faire le tour de la France en 1950 dans le cours de l'Histoire sur France Culture, une émission réalisée par Thomas Beaud avec à la technique Ludovic Auger et le tour de la France par deux enfants. L'ouvrage, bien sûr, évolue au fil du temps. Nous l'avons dit, 1877 la première édition, mais ensuite il y a les lois scolaires, il y a les programmes mis en place et puis au début, Du siècle, il y a la séparation des Églises et de l'État avec une nouvelle édition. Qu'est-ce que l'on voit changer dans cet ouvrage au moment d'éditer un ouvrage pour des élèves dans une France qui a changé?
Jérôme Croppe
Le principal changement, c'est le fait que désormais l'ouvrage s'abstient de faire référence à Dieu et donc se laïcise presque une génération après la première édition. Et c'est vrai que c'est une évolution importante. Ceci dit, l'ouvrage reste dans l'ensemble, comme on l'a dit, assez immuable. Et il n'y a pas de référence au contexte politique du moment.
Host / Moderator
Il n'y a pas de changement majeur?
Xavier Mauduit
On gomme?
Jérôme Croppe
Je crois que c'est important sur cet ouvrage pour comprendre son succès, c'est qu'il est immuable, c'est-à-dire qu'il faut éviter de le modifier. Ça nuirait finalement à sa carrière pour un ouvrage qui pourtant veut rendre compte de son époque et qui va devenir emblématique d'une France qui se regarde perpétuellement se reconstituer, génération après génération, quoi je veux dire. Je vous parle du XXe siècle, pardon.
Xavier Mauduit
Oui c'est vrai, c'est vrai. Et 1905 quand même est remarquable parce que ça montre bien le type d'ouvrage que c'est. C'est pas un changement de programme qui le fait changer de contenu, c'est un changement de loi. qui le fait changer de contenu. On voit bien que c'est un ouvrage qui échappe au seul monde scolaire et c'est parce qu'il y a la séparation des Églises et de l'État que l'éditeur en fait demande. Et ça va être fait de façon très prudente. mais qui est jugée de façon extrêmement dangereuse par la droite, et la droite conservatrice va trouver que ce polissage est quelque chose de radicalement, comment dire ça, inscrivant presque un manuel devenu socialiste. Et il y a des querelles autour de ça. De fait, quand on regarde la première mouture, on a bien, comme l'ont fait Mona et Jaco Zuffa, quand on regarde la première mouture, on s'aperçoit que le Dieu qui était le dieu des débuts, de 1870, c'est déjà, en quelque sorte, un dieu qui permet ce qu'on appellerait de nos jours l'enseignement laïque du fait religieux. Parce que, de fait, il y a des églises mais il n'y a pas de prêtres dedans. Il y a des expressions communes du type « Dieu merci » qui vont être gommées, ce qui peut apparaître un petit peu, évidemment, un peu rapide, parce que ça ne disait pas que Dieu était là partout. Il peut y avoir des prières du soir, mais les bâtiments, parce que ce livre est un livre qui va de lieu en lieu, c'est un livre de mémoire en lui-même, mais qui va de lieu en lieu, les bâtiments ne sont pas habités de la religion. Et il n'y a pas une morale qui serait une morale incompatible avec ce que fut la République laïque, C'est pour ça que la continuité domine. Parce qu'il n'y avait pas auparavant un livre de
Host / Moderator
morale chrétienne. Avec les lieux de mémoire évoqués ici par vous, Olivier Loube et Mona Ouzouf. Tout simplement parce que Jacques et Mona Ouzouf ont livré dans cet ouvrage dirigé par Pierre Nora un texte sur le tour de la France par deux enfants.
Mona Ouzouf
Mona Ouzouf. Il y a un leitmotiv tout au long du livre qui est « n'oublions pas ». Il ne faut pas oublier. Et qu'est-ce qu'il ne faut pas oublier? Il ne faut pas oublier la mémoire du père. Il ne faut pas oublier le morceau « Arraché à la France », l'amputation de la France. Il ne faut pas oublier les différentes régions traversées, puisque le Tour de la France est un voyage. Et ce que l'on a appris dans chacune de ces régions, ensemble de savoirs qui peuvent du reste être très différents au gré de la route, mais il ne faut pas oublier. Et le livre s'achève sur l'idée que les deux enfants n'ont rien oublié de leur itinéraire, de leur apprentissage, et que c'est de ce savoir ou de
Host / Moderator
cette mémoire qu'ils font leur bonheur. Mona Ouzouf, en 1995. Jérôme Kropp. Cet ouvrage, Le Tour de la France par deux enfants, ce n'est pas un livre revanchard et Mona Ouzouf le dit clairement, il ne faut pas oublier, mais tout est dans la subtilité, ce qui explique aussi son succès et sa durée. C'est simple en fait à lire et on prend un réel plaisir à le lire, mais il n'y a pas de message politique évident. Tout est en sous-texte cependant, c'est pour ça
Jérôme Croppe
qu'on a besoin d'historiennes et d'historiens. Oui, tout à fait. C'est vraiment un ouvrage qui, par petite touche, développe, au-delà du contexte d'instauration de la Troisième République, qui développe un humanisme républicain fondé sur, ça a été dit tout à l'heure, sur des conceptions morales, cette morale de bon père de famille que Jules Ferry évoquait en 1883 dans sa célèbre lettre aux instituteurs, où il appelait les instituteurs à parler ardiment s'ils peuvent être entendus par tout bon père de famille bien intentionné, honnête homme, et de s'abstenir s'ils risquaient de provoquer une confrontation avec, par exemple, des croyances religieuses ou des sentiments civiques différents. Il ne s'agit pas d'entrer dans une bataille de partis, c'est vraiment par petites touches construire une culture partagée par tous et que tout honnête homme peut partager à
Xavier Mauduit
travers notamment l'enseignement de la morale. Il faut insister quand même sur ce fait parce que le fait que la revanche ne soit pas la clé du récit, c'est quand même une surprise et une explication de la durée. Ça, Jérôme, tu viens de le dire sur l'explication de la durée, mais c'est quand même une surprise. Si on compare, si on continue ce qui est d'ailleurs dans les lieux de mémoire, c'était Pierre Nora qui s'est chargé de la vice-instituteur de la République, et c'était le couple de Jacques et de Mona Houssouf qui s'étaient chargés du petit livre rouge de la République, et qui est donc notre retour de la France. Et bien quand on compare les deux, la première génération de la vice, elle est redoutablement revancharde. Il faut venger nos pères, il faut venger nos pères, depuis Crécy. Il y a toute une litanie. Ici on n'a pas ça. Et ça c'est remarquable. En 1877, Un livre qui s'occupe de deux jeunes Mosellans qui font le tour de la France et qui ne prennent pas comme acte la revanche, ça explique la durée mais il faut quand même le mettre au crédit d'Augustine Fouillé de ne pas être, et certainement pour des valeurs morales de l'humanisme positiviste, très clairement, de ne pas mettre en avant le fait qu'il va falloir quand même se venger. Il n'y a pas de vengeance dans ce texte
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à aucun moment. Ça c'est remarquable. C'est remarquable et puis Augustine Fouillé en plus voit les évolutions parce que nous l'avons dit elle naît en 1833 mais elle meurt juste avant ses 90 ans en 1923 et donc elle-même elle est le reflet de sa société et donc ses choix qu'elle peut faire ici sont très intéressants en sachant que elle traverse toutes ces grandes divisions de la société, elle y assise, que ce soit l'affaire Dreyfus, que ce soit les combats pour la séparation des Églises et de l'État, et puis la
Xavier Mauduit
montée des tensions au XXe siècle. Et son texte le plus nationaliste, agressif envers l'Allemagne, c'est le dernier. Ça s'appelle le tour de l'Europe pendant la guerre. Alors ce tour de l'Europe pendant la guerre, qui date de 1916, il est, alors là pour le coup, on est en pleine guerre. Il est animé de l'esprit de guerre et c'est bien la guerre barbare qui nous est faite. C'est dit tel quel. Ce n'est pas du tout la tonalité du Tour
Host / Moderator
de la France par deux enfants. Après, ça dépend de la manière de le lire. Vous voyez, Olivier Loub, on met une voix
France Culture Announcer
posée, ça fait beaucoup moins agressif. Chapitre 4. La nécessité de s'instruire. Il n'est jamais trop tôt pour apprendre l'histoire de son pays, jamais trop tôt pour apprendre à l'aimer. « Je suis heureux, Jean », dit le grand-père. Heureux que tu aies parlé à nos enfants de choses évidemment très élevées pour eux, mais qu'on ne saurait trop tôt leur enseigner. « Oui », dit Julien. S'ils ne comprennent pas tout en ce moment, plus tard la clarté se fera et les idées resteront. Notre père, blessé en 1870, au siège de Falsbourg, ne manqua jamais l'occasion de nous faire aimer la France, à André comme à moi. Avant de mourir, il nous fit promettre de rester toujours français malgré la spoliation de l'Alsace-Lorraine. J'étais bien jeune, j'avais l'âge d'Adèle, mais ses souvenirs sont
Host / Moderator
restés bien vivants en mon cœur et ne s'effaceront jamais. le tour de l'Europe pendant la guerre. C'est Pernance Castelot qui nous lit ce texte écrit
Xavier Mauduit
en 1916. Olivier Loube, vous avez fouillé dans votre bibliothèque. Ah oui, parce que vous avez choisi un extrait remarquable en plus, qui dit bien la continuité de l'oeuvre d'Augustine Fouillé. On est vraiment dans ce qui est le fond de base de ce qu'elle écrit. Mais quand même, la préface de ce petit livre de 1916 dit la chose suivante, la deuxième phrase. Pas un français ne doit ignorer les causes de la guerre barbare que nous subissons. Bon, quand même, voilà le sens du fait qu'à 83 ans, elle se remet à écrire un texte. Donc il y a l'effet de la conjoncture, bien sûr, et qui est beaucoup plus fort à la fin de sa vie, mais en période de guerre, évidemment, qui change tout,
Host / Moderator
qu'au tout début de son écriture dans les années 70. Oui, avec ici cette femme qui traverse cette longue période, on n'est pas loin d'un siècle, et puis son activité et surtout la portée de son activité avec un nom peu connu. L'ouvrage est signé G. Bruno et nous, nous parlons d'Augustine Fouillé pour bien montrer comment elle est importante. Même ses contrats d'auteur, d'autrice sont signés par son mari. La méritocratie républicaine Jérôme Croppes, élitisme et scolarisation de masse sous la Troisième République. Est-ce qu'il y a de l'élitisme là-dedans? Ou, je vais vous poser la question autrement, si on lit le tour de la France par deux enfants et qu'on retient tout ce qu'il y a d'écrit, la géographie, la nature,
Jérôme Croppe
les sciences, même l'histoire, l'enfant sort de l'école puissamment armé. Oui, alors les inégalités scolaires existaient déjà. Cet ouvrage, il est méritocratique. Il est méritocratique dans le sens où il transmet le message à l'élève que s'il est sérieux, s'il apprend, il sera récompensé. et que c'est par son mérite qu'on devient un adulte et qu'on réussit à trouver sa place dans la société et à faire le bien autour de soi. Donc c'est un ouvrage qui, de ce point de vue-là, exprime bien l'idéologie méritocratique républicaine, à charge pour la République de donner accès au savoir aux enfants. Après, ce qui est frappant, évidemment, c'est qu'on pourrait s'imaginer que tous les enfants ont lu cet ouvrage très copieux, Mais ce n'est évidemment pas le cas. C'est un énorme succès de librairie. Il a été lu par beaucoup d'enfants qui l'ont fait lire à leurs propres enfants, etc. Mais ce n'était pas également réparti dans la société. Il y a encore de graves problèmes d'accès à la culture écrite à la veille de l'avènement de la Troisième République. Les scolarités sont très, très inégales. Le reste, jusqu'à l'entre-deux-guerres, par exemple, moi j'avais pu montrer que même à Paris, en milieu urbain, 10% des enfants de 6 à 13 ans ne sont pas inscrits à l'école. C'est pas qu'ils sont absentés, ils ne sont pas inscrits à l'école en 1901, d'après les recherches statistiques menées par l'inspection primaire à cette époque. Donc, on peut avoir le sentiment comme ça, et c'est ce qui a fait à la fois le succès du livre, sa postérité, et c'est une postérité en même temps un peu trompeuse. C'est-à-dire que c'est un ouvrage qui nous donne une représentation magnifiée de la France de cette époque, et d'une sorte de France éternelle que l'on souhaiterait immuable. Et aujourd'hui, parmi les lecteurs, parmi nos auditeurs, tiens, peut-être, on a un certain nombre de gens qui ont une certaine tendresse pour ce livre, qui les renvoient à cette France qu'on aimerait peut-être voir revivre, parfois, non pas pour de mauvaises raisons peut-être, mais pour retrouver ces paysages qui ont parfois été saccagés. Moi, j'ai été frappé en le relisant. sur la dimension écologique de l'ouvrage, qui nous parle de ces paysages, de cette nature, des espèces animales qui y vivent. Et on est loin d'une France sururbanisée souffrant du réchauffement climatique tel que nous la connaissons aujourd'hui. Je crois qu'au XXIe siècle, c'est une dimension de l'ouvrage qui n'a pas forcément été pensée par l'auteur. mais qui ne peut qu'évoquer des sentiments très forts chez
Host / Moderator
le lecteur qui aime la campagne lorsqu'il part en vacances. Jérôme Croix, vous nous avez dit qu'en plus, l'ouvrage ne doit pas trop évoluer de façon à assurer sa pérennité, mais en faisant cela, très vite, il devient un peu daté. Je pense notamment au progrès technique. C'est sûr que le métropolitain, la voiture qui va de plus en plus vite, même l'avion, tout ça, Échappe à cette histoire-là qui est un peu figée. Olivier Loupe, vous êtes l'auteur de « L'école, l'identité, la nation ». Ça paraît en poche. Histoire d'un entre-deux-France 1914-1940. Augustine Fouillé meurt en
Xavier Mauduit
1923. Quelle postérité pour son ouvrage. Il est encore lu dans l'entre-deux-guerres. Il est lu, et bien sûr, et comme Jérôme Croppes le disait, il faut quand même aller voir dans les cahiers d'élèves, si on veut vraiment se demander quel est son usage. Et son usage va diminuant, incontestablement. Parce qu'effectivement, il cesse d'être au goût du jour. Sa dernière, finalement, mise à jour, et la seule, c'est celle de 1905. Alors là, il y a un épilogue, mais un épilogue, c'est un vrai chapitre, dans lequel on convoque comme dernier héros, dernière vignette. Pasteur, bien sûr, qui est le dernier personnage mis en vignette. Ou il y a des sous-marins. Il n'y a pas de bicyclettes, hélas, contrairement à la chanson que nous avons eue tout à l'heure. Mais il y a tous les progrès possibles. Le cinématographe. Dès 1905, il y a donc une vignette, etc. Mais oui, mais en 1920, 1925, etc., ça ne va plus. Ça ne va plus aussi pour la tonalité plus pacifiste de l'enseignement. Donc on va l'utiliser pour la langue. On va garder les préceptes de morale, parfois pour s'en servir pour faire des lignes d'écriture au tout début. Je voudrais malgré tout revenir sur le lien entre elle et son mari, juste pour dire que non, c'est pas lui qui signe pour elle quand même. Quand même, Alfred Fouillé, il faut lui rendre de la dignité et de l'honneur. Il est son mandataire. Elle est la contractante. C'est elle qui a perçu les droits d'auteur. Elle est sous pseudo, mais c'est elle qui reçoit. C'est un vrai couple qui n'est pas patriarcal dans ce sens-là. C'est toujours lui l'interface, mais c'est elle. Pour en revenir à notre histoire, il est certain que son usage, sa perpétuation, va diminuant dans les classes et peut-être plus
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stable dans les familles. Ça c'est une
Jérôme Croppe
hypothèse qu'il serait à creuser. Jérôme Croppe, sur la portée de cet ouvrage, Je suis assez d'accord avec l'idée qu'on assiste à un reflux de l'usage, à proprement parler, scolaire de l'ouvrage. Et aussi avec l'idée qu'une lecture familiale ait pris le relais, en fait, pour prolonger un peu le succès du livre. Je pense qu'à partir de l'entre-deux-guerres, c'est vraiment dans les familles que l'ouvrage est lu. Parce que, et c'était une des forces de l'école républicaine, les parents même si le livre est très daté, les parents retrouvent à travers cet ouvrage une culture scolaire qui leur est familière, qui les renvoie à leur propre enfance. Et dans la transmission de ces savoirs, je pense que c'est une dimension très importante qu'on perd un peu aujourd'hui peut-être avec des changements incessants de programmes qui font que beaucoup de parents ne se retrouvent pas en fait dans l'école de leur enfant et n'y retrouvent pas forcément ce qui a animé leur vécu d'élèves. Or, l'éducation, par définition, c'est une activité du temps long. C'est ce qu'avaient bien compris les réformateurs républicains, même si ça peut donner un caractère très suranné, évidemment, à cette culture scolaire qui est encore actualisée avec d'autres
Xavier Mauduit
ouvrages très vivaces dans les années 40, 50. Jusqu'aux années 60, quasiment. Et puis il peut y avoir d'autres récits, par exemple le syndicat des institutrices et des instituteurs de France et des colonies, tel est son nom entier, promeut un texte de Charles Vildrac, qui s'appelle Milot, et qui est l'histoire d'un jeune apprenti, alors lui il fait un tour social de la France, et qui rencontre la guerre aussi. Et puis, malgré tout, parce qu'il y a ces nouveaux récits, parce que la guerre est passée par là, parce qu'il y a une guerre qui vient dans l'entre-deux-guerres, et peut-être jusqu'à nos jours, autant que André et Julien, on est un peu orphelins. de ce récit. Et ce qui fait qu'il fonctionne, c'est justement parce qu'il est progressiste. Parce qu'il a une foi dans le fait que ça ira mieux dans les temps qui viennent, grâce au travail, grâce au savoir, grâce à l'instruction. Et que l'école permettra que la France et le monde s'améliorent et deviennent une patrie humaine. Et ça, je crois bien dire qu'on reste orphelins du tour de la France par deux enfants, sur non pas ce qu'il contient,
Host / Moderator
mais sur la façon dont il nous inscrit dans une historicité progressiste. Oui, parce que dans ce qu'il contient, on l'a bien dit, c'est daté. Et d'ailleurs, sur cette période qui nous intéresse, 1877, la première édition, c'est la colonisation par la France de tant et tant de territoires. Il n'y a pas de critique là-dessus, mais vous l'avez dit avec beaucoup de justesse. Il n'y a pas de polémique dans cet ouvrage-là. Nous tournons autour des choses. Les critiques vont arriver plus tard autour
Xavier Mauduit
de l'ouvrage lui-même par rapport à son positionnement. J'ai évoqué la colonisation. Alors, les critiques... Non, il y en a... Dès avant la Première Guerre mondiale, vous avez une double critique de la droite et de la gauche. De la gauche, on peut bien imaginer, ce texte-là n'est pas socialiste, c'est une évidence. Et de la droite, le fait d'enlever Dieu, par exemple, est considéré comme une amputation à ce qui fait la guerre de la France. Et donc, il y a un premier âge de critique, qui est d'ailleurs aussi le premier âge de tous les manuels républicains, très fort. Et puis, il y en aura... Alors, de nos jours, bien entendu, la colonisation ne passe plus, parce que là, elle est... souvent la fin de l'histoire. C'est vrai dans les
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enfants de Marcel particulièrement, ils finissent par fonder une ferme en Algérie. Donc c'est l'occasion de relire avec un regard historique le tour de la France par deux enfants de G. Bruno, Augustine Fouillet. Merci vivement à tous les deux, Jérôme Kropp, Olivier Loube, d'être venu dans le cours de l'histoire pour nous en parler. Merci beaucoup à tous les deux. Prochain
Narrator / Reader
épisode dans le cours de l'histoire, Camille Flammarion pour une astronomie populaire. Pendant plus d'un demi-siècle, Camille Flammarion s'est fait l'apôtre de l'astronomie et son apostole a s'est étendu au monde entier. Flammarion a su vulgariser la science sans la rendre vulgaire et c'est là le secret de l'immense popularité qu'il
Host / Moderator
a connue et dont les témoignages lui sont parvenus du monde entier. C'était le Cours de l'Histoire sur France Culture, une émission préparée par Maël Vincent Randonnier, Jeanne Delocroix, Jeanne Coper, Raphaël Laloum et Maiouane Guizziou. Merci à l'INA, l'Institut National de l'Audiovisuel pour les Archives. Le Cours de l'Histoire est à écouter, à podcaster sur notre site. Et sur notre site, vous allez trouver beaucoup d'informations en
France Culture, 17 juin 2025
Animateur : Xavier Mauduit
Invités : Jérôme Croppe (historien, professeur à l’université Nanterre), Olivier Loub (enseignant, spécialiste de l’histoire de l’école)
Cet épisode s’attache à un "monument" de l’histoire scolaire française : Le Tour de la France par deux enfants d’Augustine Fouillée (sous le pseudonyme G. Bruno), un ouvrage paru en 1877. Il s’agit d’explorer l’importance de ce livre, sa diffusion, son influence sur la culture républicaine, sur la transmission des savoirs, et sur la construction de l’idée nationale à travers l’école de la Troisième République.
Présentation du livre
Nature encyclopédique et morale de l’ouvrage
Procédés narratifs
L’école et la République
Effets générationnels et refondation républicaine
Pseudonymat et légitimité féminine
Citation notable
Itinéraire fictif et symbolique
Les objets et animaux comme symboles républicains
"C’est la vache républicaine par excellence [...] Elle est à la fois bête à viande sans être une formidable charolaise. [...] Cette vache, elle incarne toutes les valeurs de cette génération de pédagogues." (Xavier Mauduit, 24:38)
Transmission du savoir et progrès
Extrait marquant (sur l’idéal républicain et la transmission)
"Le tour de la France par deux enfants, c’est un tour des savoirs en progrès et du progrès par le savoir. Il n’y a aucune nostalgie dans ces livres-là, au contraire, ils disent que le progrès va être l’avenir du pays." (Xavier Mauduit, 28:09)
Évolutions éditoriales et laïcisation
Pas de revanche, pas de polémique :
"La revanche ne soit pas la clé du récit, c’est quand même une surprise et une explication de la durée." (Xavier Mauduit, 44:44)
Méritocratie et portée sociale
Usages familiaux ou scolaires ?
"On assiste à un reflux de l’usage scolaire, mais une lecture familiale a pris le relais." (Jérôme Croppe, 53:59)
Inadaptation progressive et critiques
Citation de Mona Ouzouf
"Il y a un leitmotiv tout au long du livre qui est 'n’oublions pas'. Il ne faut pas oublier. [...] Et le livre s’achève sur l’idée que les deux enfants n’ont rien oublié de leur itinéraire, de leur apprentissage, et que c’est de ce savoir, ou de cette mémoire, qu’ils font leur bonheur." (42:26)
Valeur patrimoniale contemporaine
"On reste orphelins du tour de la France par deux enfants, sur non pas ce qu’il contient, mais sur la façon dont il nous inscrit dans une historicité progressiste." (Xavier Mauduit, 56:08)
Cet épisode met en lumière la portée, la richesse et la complexité du Tour de la France par deux enfants : à la fois manuel de formation citoyenne, récit progressiste sans nostalgie, outil d’unification nationale, et figure de la transmission scolaire et familiale. Il permet également de réfléchir sur les mutations de l’école, la place des femmes auteurs, l’articulation entre morale, savoir et nation, mais aussi sur la dimension datée, voire problématique, de certaines représentations véhiculées par ce "petit livre rouge de la République".