Le Cours de l'histoire – Zone, bidonvilles, banlieues : une histoire loin des lieux communs
Podcast : France Culture | Date : 16 mai 2025
Participants principaux :
- Xavier Mauduit (hôte/animateur)
- Emmanuel Bélanger (historien, directeur de recherche CNRS, Centre d'Histoire Sociale des Mondes Contemporains – Université Paris 1)
- Auréa Maclouf (historienne de l’art, co-commissaire de l’exposition “Banlieue Chérie”)
- Antonin Guédupuis (historien, chercheur, auteur d’une thèse sur bidonvilles et politiques urbaines)
Vue d’ensemble de l’épisode
Cet épisode propose une exploration nuancée et multidimensionnelle de l’histoire des banlieues françaises, en s’efforçant de déconstruire les clichés traditionnels. À travers les regards croisés d’historiens, d’artistes et de commissaires d’exposition, il retrace l’évolution des zones périurbaines, des bidonvilles et des grands ensembles, en mettant en valeur leurs multiples représentations sociales, politiques et artistiques. L’épisode fait également la part belle à l’exposition “Banlieue Chérie”, qui sert de fil conducteur pour réfléchir à la diversité des vécus et la richesse culturelle des banlieues, loin des stéréotypes habituels.
Points clés & Découpage chronologique
1. Réhabiliter l’histoire complexe de la banlieue
[00:06 – 01:16]
- Le terme “banlieue” charrie des images contrastées : distance, mixité sociale, imaginaire populaire ou industriel, parfois stigmatisé.
- Banlieue comme espace de liberté et d’émancipation : “On veut tous la même chose. La liberté. La liberté dans un petit coin à nous. C’est nous le Grand Paris !” (Antonin Guédupuis, 01:06)
2. Définir la banlieue — diversité plutôt qu’unicité
[02:38 – 04:39]
- La “banlieue” n’a pas de définition simple : elle est la périphérie, l’évolution de la “ville-mère” vers la métropole, façonnée par les vagues d’immigration et d’exode rural.
- “La banlieue, c’est la périphérie, les marges... Comment la ville en muraillé devient une ville-monde.” (Antonin Guédupuis, 02:38)
- L’exposition “Banlieue Chérie”, conçue pour donner la parole à une diversité de récits (archives, œuvres d’art, témoignages) met en scène cette pluralité.
3. Le musée de l’immigration : un symbole pour accueillir ce récit
[05:20 – 07:11]
- Le Palais de la Porte Dorée comme métaphore de la banlieue : ancienne “petite banlieue” annexée à Paris, capitale coloniale et désormais musée de l’immigration.
- Volonté d’ouvrir l’exposition à tous publics, en particulier à ceux peu habitués aux institutions culturelles “officielles”.
“On voulait s’adresser à des gens qui connaîtraient cette histoire et qui la vivraient de l’intérieur.” (Auréa Maclouf, 05:52)
- Succès auprès des jeunes (40% des visiteurs ont moins de 26 ans) et des habitants de la périphérie.
4. Les banlieues : matrice urbaine, industrielle, politique
[08:43 – 11:45]
- Les banlieues rationnelles (approvisionnement agricole) côtoient les banlieues “noires” (industrielles, ouvrières et politiques), teintées de “rouge” (militantisme, socialisation politique).
- Citation d’Émile Zola (vers 1880) sur la laideur et la misère périphérique, opposée à la vision d’un espace de loisirs chez Monet (Argenteuil).
5. Nuances artistiques et représentations contrastées
[12:21 – 14:39]
- L’art permet de nuancer la binarité “décharge” vs “espace de loisirs”.
- Parallèle entre Monet et Ryan MCurdy (1993), montrant la persistance des tensions esthétiques et sociales sur le même territoire.
“Ces vies qu’on a essayé de retracer, qui se sont déployées dans les marges, dans ce qu’on appelle parfois les fanges, mais qui ont fait éclore aussi plein de fleurs.” (Auréa Maclouf, 12:21)
6. La zone, le bidonville, la construction de l’image
[16:57 – 21:41]
- La “zone” : zone militaire devenue périphérique, source de tensions Paris-Banlieue (déchets, cimetière, eaux usées rejetés par la capitale dans la périphérie).
- Le bidonville, plus que réalité sociale, est une “invention” administrative et symbolique : “Le bidonville, c’est plus une politique publique qu’un habitat.” (Antonin Guédupuis, 20:17)
- Les photographies (presse, administration) accentuent une représentation déshumanisante, opposant bidonville “à détruire” vs ville moderne “à construire”.
7. Déshumanisation, mais aussi résistances artistiques et sociales
[22:17 – 25:19]
- Les images de presse et d’art humaniste dessinent des représentations parfois trop misérabilistes ou trop idéalisées.
- Témoignages photographiques plus intérieurs, engagés (Monique Herveau à Nanterre, Paul Almassy à Champigny) sont mis en avant dans l'exposition.
- “Le bidonville n’est pas un espace de grande pauvreté… Les populations y travaillent, sont intégrées dans l’économie locale…” (Antonin Guédupuis, 24:39)
8. Dépasser les clichés, rendre visible l’invisible
[25:52 – 32:08]
- Mission éthique et sociale des chercheurs : “faire de la médiation pour déconstruire nos représentations, nos visions anxiogènes…” (Emmanuel Bélanger, 25:52)
- L’exposition favorise l’empathie, avec des dispositifs participatifs permettant au public de s’immerger (installation d’Anne-Laure Boyer reconstituant un salon de cité sur le point d'être détruite).
9. Laboratoires urbains et reconnaissance des trajectoires collectives
[32:50 – 36:33]
- Les banlieues : “laboratoires” successifs (révolutions sociales, politiques, urbaines) mais aussi objets de relégation et de mépris social.
- Importance d’une “reconnaissance” identitaire par les expositions et la culture.
- Moment marquant : la chanson “Banlieue rouge” de Renaud [33:45 – 37:08], qui humanise la vie ordinaire, ses épreuves et ses luttes.
10. Bidonville vs. Grands ensembles : politiques urbaines et héritages
[37:53 – 45:20]
- Les bidonvilles hébergent surtout travailleurs immigrés (Afrique du Nord, Portugal, Espagne, Gitans selon les régions).
- Bulldozers envoyés par l’État et les municipalités pour détruire ces habitats, selon une logique de “civilisation” rappelant parfois le discours colonial.
- Génération des “Grands ensembles” (ZUP, HLM) conçue comme promesse de modernité et de dignité (accès à l’autonomie, confort moderne, sociabilité nouvelle) :
“On envoyait sa carte postale à la famille… une fierté de dire, voilà, enfin, j’ai ce lieu où élever ma famille.” (Antonin Guédupuis, 47:33)
- Changement d’image au fil des générations : fierté puis stigmatisation (crise des grands ensembles dans les années 70-80).
11. Diversités internes à la banlieue – au-delà du “grand ensemble”
[49:51 – 52:30]
- Banlieues contrastées : lotissements pavillonnaires, banlieues bourgeoises (Versailles, Le Vésinet) vs. grands ensembles, pourtant toutes banlieues.
- Des grands ensembles trop vite conçus, parfois déshumanisants, suscitent contestation, premières émeutes, revendications liées au mal-logement et au racisme.
12. Luttes, créations, mémoire
[52:30 – 55:02]
- Les luttes pour l’égalité et la dignité (marche de 1983…) sont toujours étroitement liées à des phénomènes créatifs et artistiques.
- L’exposition présente un “mur des luttes” mêlant tracts, objets militants, archives musicales.
13. Le retour et les mutations du bidonville
[55:02 – 57:42]
- Les bidonvilles n’ont jamais vraiment disparu : ils évoluent, changent de public, avec des réalités sociales différentes (moins d’intégration économique aujourd’hui).
- Les politiques publiques s’avèrent inadaptées ou incomplètes, générant un sentiment d’absence de reconnaissance :
“La stigmatisation était devenue fierté. Aujourd’hui, l’absence de reconnaissance explique en partie l’époque que nous vivons.” (Antonin Guédupuis, 57:42)
Citations & moments marquants
- « On veut tous la même chose : la liberté… c’est nous le Grand Paris ! » (Antonin Guédupuis, 01:06)
- « La banlieue, c’est la périphérie, les marges, l’histoire de la métamorphose d’une ville-mère en métropole... » (Antonin Guédupuis, 02:38)
- « On a voulu inscrire (l'exposition) dans le musée de l’immigration qui est à la fois un musée d’histoire, de société, mais aussi d’art… » (Auréa Maclouf, 03:39)
- « Le bidonville, c’est plus une politique publique qu’un habitat. » (Antonin Guédupuis, 20:17)
- Citation d’Émile Zola sur la “zone” : « Je ne connais rien de si laid, ni de plus sinistre, que cette première zone entourant Paris… Toute la saleté et tout le crime de la grande ville. » (Anne Toscan Judas lit Zola, 10:38-11:45)
- « Avant c’était moche, aujourd’hui c’est moche, mais différemment. » (Robert Doisneau, cité par sa fille Francine, 14:52)
- « Ici, on est chez nous. Ici, on parle bien de nous. » (jeune visiteur de l’exposition, 32:50)
- Chanson de Renaud “Banlieue rouge” qui offre un témoignage tendre et lucide de la vie en banlieue [33:45 – 37:08].
Réflexions finales
L’épisode propose un ample panorama historique, social, artistique et politique des banlieues françaises. Il met en avant la pluralité des expériences, la violence symbolique des représentations traditionnelles, la résistance et la créativité des habitants, la complexité des politiques urbaines et la nécessité d’un regard renouvelé, respectueux et incarné sur ces “territoires-laboratoires” de la société française contemporaine.
“L’historien est là aussi pour rappeler des faits et pour souligner que des transmissions ne se sont pas faites… Il fut un temps où la stigmatisation devenait fierté. Aujourd’hui, l’absence de reconnaissance explique en partie l’époque que nous vivons.” (Antonin Guédupuis, 57:42)
Pour aller plus loin : L’exposition “Banlieue Chérie” au Palais de la Porte Dorée, Paris, offre une immersion complémentaire, alliant archives, œuvres et expériences sensibles retraçant ces histoires plurielles des banlieues.
