Nietzsche au piano, de Frédéric Pajak
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Frédéric Pajak explore la relation fusionnelle et tourmentée de Friedrich Nietzsche avec la musique. Le philosophe la considérait comme l'essence même de sa pensée. Nietzsche s'est perçu toute sa vie comme un compositeur, s'adonnant au piano et à la création d'œuvres souvent jugées maladroites par ses pairs. Le texte retrace son amitié passionnée puis sa rupture fracassante avec Richard Wagner, un déchirement né de divergences esthétiques et idéologiques profondes. Le philosophe a fini par rejeter le romantisme allemand au profit d'une musique « méditerranéenne », plus solaire et légère. À travers ce prisme, la vie de Nietzsche apparaît comme une quête de rédemption esthétique face à la solitude et à la maladie. Cette biographie illustrée démontre finalement que, pour lui, chaque phrase écrite possédait sa propre rythmique symphonique. Nietzsche au piano, Frédéric Pajak, Éditions Libretto, 2026. Extrait du texte à écouter sur Spotify Un an plus tard, à l'été 1877, Nietzsche reprend une composition commencée en février 1875 et intitulée Hymne à la solitude, dans laquelle il veut « saisir celle-ci dans toute sa terrible beauté ». La solitude ? Elle l'étrangle, comme un lacet lui serrant le cou. Elle est pour lui à la fois une souffrance et un salut. Sa solitude est la condition même de son métier de philosophe. Il se tient seul, debout à la proue d'un vaisseau imaginaire. Le voilà filant vers l'avenir, sur des flots froissés par la tempête qui s'annonce, tandis que la côte disparaît, laissant derrière lui un passé toujours plus lointain. Mais, avenir et passé ne font qu'un, vus depuis le milieu de la mer ; ils forment une même cicatrice sur le ventre et le dos de l'horizon. Nietzsche répète maintes fois cette musique, la chante de préférence à tue-tête, sinon au fond de lui-même, mais il n'en établit pas la partition, comme de nombreux morceaux qu'il ébauche avec passion, sans les retranscrire. Ainsi, son rêve d'une musique dionysiaque reste pour nous un mystère. À quoi devait-elle ressembler ? Nul ne le sait. Peut-être à du free-jazz. Il renonce définitivement à l'enseignement scolaire. Il donnera encore des cours à l'université, jusqu'à sa démission, le 14 juin 1879. Professeur de langue et de civilisation grecques depuis l'âge de vingt-cinq ans, il aura enseigné dix ans. Désormais, il ne supporte plus physiquement la musique de Wagner ; elle lui détruit les nerfs. Il rejette également la musique romantique allemande, Brahms en tête : « En vérité, toute bonne musique doit pouvoir se siffler ; mais les Allemands n'ont jamais su chanter et traînent toujours leur piano derrière eux d'où leur passion pour l'harmonie. » La rupture avec Wagner est pour lui, sans conteste, l'événement le plus douloureux de sa vie d'adulte. Dans une lettre à Köselitz, il confesse : « Que de fois je rêve encore de lui, et toujours dans le style de notre confiante intimité d'autrefois ! Jamais une parole méchante n'a été échangée entre nous, pas même dans mes rêves, pour combien de paroles réjouissantes et encourageantes ! Jamais, peut-être, n'ai-je autant ri qu'en compagnie de Wagner. » À sa sœur, il écrit : « J'ai été indescriptiblement heureux le jour où j'ai rencontré Wagner ! J'avais si longtemps cherché l'homme qui fût plus haut que moi, et me dominât vraiment ! Je croyais l'avoir trouvé en lui. C'était une erreur. Maintenant je ne peux même plus me comparer à lui – je suis d'un autre rang. » Bien plus tard, il ajoutera : « Je l'ai aimé, et n'ai aimé que lui. C'était un homme selon mon cœur, si immoral, si athée, si antinomique..... » Le « vieux sorcier », tel qu'il le surnommait, l'a séduit plus que quiconque. Il l'a ensorcelé. Et il l'admirait, il le vénérait, ne sachant comment le qualifier : poète, artiste plastique ou musicien » ? Que d'éloge dans ces mots : « Faire de son œuvre [...] un dépôt sacré, faire du véritable fruit de son existence la propriété de l'humanité, déposée pour une postérité au jugement meilleur : tel fut le but qu'il poursuivit, celui qui passe avant tous les autres, et pour lequel il porte la couronne d'épines qui se changera un jour en couronne de lauriers. » Combien fut dure cette séparation, après six ans de complicité. À présent, il rêve d'une musique légère, mélodique. Son vœu est exaucé : par hasard, le 27 novembre 1881, au théâtre Politeama de Gênes, il assiste à une représentation de Carmen, l'opéra de Bizet il avait été très attristé à l'annonce de la mort du musicien, en 1875, à l'âge de trente-six ans. Cette musique est pour lui une « antithèse ironique » à celle de Wagner : elle fait appel ouvertement à la passion. Malgré les effets pittoresques, c'est une musique méridionale, un véritable voyage dans le pays et les mœurs de l'Espagne : Séville, ses cigarières, ses rivaux amoureux, brigadier et toréador... Quelques jours plus tard, il écrit à Köselitz : « Hier me croiriez-vous ? – j'ai entendu pour la vingtième fois le chef-d'œuvre de Bizet. » Il y discerne nettement la coloration de...